Affabulazione

Affabulazione

Le complexe pasolinien.

Gilles Pastor présentait jusqu’au 16 novembre, au TNP de Villeurbanne, sa vision médiocre et policée de la puissante tragédie œdipienne de Pier Paolo Pasolini.

Mais qu’ont-ils donc tous avec Pasolini ? Son ombre émaciée et exigeante accable, depuis quelques années, la mollesse de certains ouvriers d’art consommable, qui, non contents d’encombrer la cheville olympienne du poète et cinéaste italien le plus important du dernier siècle, se permettent, en plus, d’en proposer « une interprétation ». Voilà la vieille fatuité du metteur en scène transi d’un amour poitrinaire et crispé pour l’auteur qu’il malaxe qui resurgit d’entre les planches. Pastor partage quelques lettres avec Pasolini, il croit donc en être le fils logique et en cuisiner la moelle : c’est en fait un cocufiage intellectuel dont le renoncement artistique jette tout esprit à peine délicat dans la prostration que cette mise en scène couarde et absconse d’Affabulazione.

Tragédie d’entre les tombes, Affabulazione fait partie de ces textes étranges où le XXème siècle, traumatisé, se trouva brutalement reflété et où il découvrit tout son paradoxe – cradasse ou sublime, c’est selon. Texte oublié, texte ignoré, texte trahi ou raillé – comme la plupart du théâtre de Pasolini, que l’on préfère, peut-être par excès de confort, au cinéma –, il est pourtant d’une intelligence contemporaine désarmante qui, loin de présenter les symptômes, toujours fatals, de la désuétude et du kitsch seventies, a les deux pieds dans l’abîme des sentiments, et le regard planté dans l’horizon d’un monde peuplé de symboles délabrés, fatigués, stationnaires et déjà presque entre les lèvres de la Mort – et tirant leur nouvelle vie de cette agonie. Invraisemblable demi-monde entre l’hallucination et le réalisme bahuteur, Affabulazione n’est pas, comme on le croit trop bruyamment, une réécriture, une adaptation (et encore moins une actualisation) sophocléenne : c’est exactement une inversion du mythe d’Œdipe – une inversion qui ne serait que colérique si elle n’était pas précise et clinique, et qui ne serait qu’impassible si elle n’était pas animée d’une rage allégorique proche de l’épilepsie mystique d’un Bloy formulée avec la dialectique dévastatrice de Guy Debord. Cette inversion – il faut bien le comprendre – est historique, et insurpassable. Au cœur des années 70, où la psychanalyse œdipienne régnait crânement sur le monde des idées, le geste de Pasolini, que l’on pourrait définir en deux mots : « Œdipe culbuté », est le geste éthique et esthétique le plus important de la décennie, et pourtant le plus méconnu, si bien qu’aujourd’hui encore, le surf tranquille sur le fameux complexe se poursuit au creux de l’indémodable et irrésistible vague freudienne, sans que jamais, personne, n’ait pris en compte, ni même examiné, l’inversion pasolinienne.

Affabulazione

Affabulazione

Ce que Pasolini a compris, et qui l’a fait probablement vaciller au point de s’entamer le flanc et d’en arracher ce texte, c’est que la société moderne (post-moderne ? proto-post-moderne ? Post-post-moderne ?) a – mot pout mot – renversé le mythe d’Œdipe, et que la psychanalyse ne sert désormais que de branchement artificiel tenant l’imaginaire collectif par l’entrejambe afin de persuader le bon peuple de sa subsistance. Pour le dire grossièrement, ce n’est désormais plus, et ce depuis l’aggravation du gouffre entre les générations, le fils qui doit tuer le père – mais l’inverse ; le père, enfant de son fils, obsédé par sa jeunesse, hystérisé par son désir pour lui, son rêve d’en arracher la peau et de se la punaiser sur la face, est désormais Œdipe – c’est tout, c’est déjà beaucoup ! Loin de détruire la jeunesse, qui aura toujours les ressources propres à son état, qui bouillonne de vie, la civilisation a détruit les pères, les a rendus fous, au point que la pulsion parricide a connu un transfert unique dans l’Histoire de l’humanité : du rejeton en quête d’individualité, elle est passée au géniteur en quête de son propre délire possessif.  Et, forcément, dans une société comme celle des années 70, où les valeurs se craquelaient, où les mœurs libérales ont pu s’afficher (parce qu’enfin, elles existaient auparavant, et tout autant, mais sous un torchon de bienséance), les pères ont subi le choc de ceux qui, ayant grandi dans un système régulé et civilisé, doivent en accepter, brutalement, l’absurdité, la nullité effective et l’obsolescence.

Une telle introduction au texte d’Affabulazione peut déjà sembler fastidieuse ; mais il faut bien être convaincu qu’il ne s’agit, encore, que d’une esquisse, que d’un paysage intellectuel, et que l’on n’a encore rien dit de la tragédie : Pasolini, en racontant cette histoire, invite le public à considérer, puis à déguster ou à vomir cette inversion. À partir de là, on ne peut que conseiller au lecteur d’aller découvrir cette pièce singulière et, peut-être, indispensable. Mais surtout, qu’il évite la mise en scène de Gilles Pastor si elle passe, par quelque malédiction divine, dans sa ville ! Villeurbanne en a déjà eu bien trop !

En effet, nous y voilà : au complexe œdipien inversé, répond un complexe pasolinien, lui la tête bien en haut, qui rend certains metteurs en scène, lecteurs, philosophes ou prétendus, intégralement niais. Petits œdipes bien normaux dans leur névrose, ces pauvres bêtes rêvent de tuer leur papasolini en s’affirmant maladroitement comme des exégètes éclairés, des interprètes inédits ou des commentateurs informés. Complexés à la fois par le génie de leur dear daddy, par leur impossibilité à y accéder, et par leur désir urgent de s’en démarquer, ils produisent une sorte de jambon intellectuel manufacturé et compilé pour le public bourgeois qui a besoin de son outre de médiocrité artistique hebdomadaire. Gilles Pastor répond, presque miraculeusement, à ces attentes : travail putassier et peinard, sa mise en scène ne surprend donc que par sa capacité à valider chaque case du « Bingo » pasolinien. Divertissement pour eunuque. Plâtrage cinématographique. Symbolisme tapineur. Hélas !…

Hélas, oui, parce qu’il est malheureux d’en arriver à une telle faiblesse d’interprétation, alors que le texte, éclatant, appelle l’esprit le plus poncif à une lucidité morale, et tire vigoureusement à lui, par la sorcellerie du langage, les plus insensibles et les plus cyniques. Au lieu d’embrasser la tragédie, Pastor choisit de décliner, sur plus de deux heures, des motifs surannés, presque vaudevillesques : le père est montré comme un philistin grotesque et grossier, un queutard halluciné, surfait, sans profondeur ; le fils, sorte de bellâtre torturé, se trimballe en polo Lacoste et, chaussettes remontées, semble juste revenu d’une soirée de clôture de Coupe Davis ; quant à la mère, inexistante, son rôle est sciemment écrasé par l’outrance de son époux. Ne parlons même pas du curé, protagoniste essentiel, qui est singé en capucin de boulevard (et vilement moqué par sa manière de parler, comme s’il chantait une antienne même dans ses discussions les plus banales), ni de la jeune fille qui « fréquente » le fils, cruche en minijupe, image d’Epinal qui servira probablement à rincer l’œil du notaire gras invité par la municipalité.

Affabulazione

Affabulazione

La seule originalité de la mise en scène (d’ailleurs d’une pauvreté exemplaire : une partie importante du spectacle repose sur quelques gimmicks qu’on croirait empruntés à n’importe quelle saleté de comédie romantique avec Cameron Diaz, le reste sur du décorum allégorisant sans intérêt) fatigue rapidement : chaque acte est entrecoupé de parties de football, sur scène, entre cinq jeunes hommes – qui semblent, c’est déjà un début, s’amuser, mais aussi ne pas trop savoir ce qu’ils fichent là – et on se prend, au début, à regarder leurs corps se démener, avec une certaine aménité. Mais à mesure que le brouillard pastorien s’épaissit, l’enthousiasme s’amenuise, et leurs jeux n’exaltent désormais plus qu’eux-mêmes ; si la passion de Pasolini pour le football est la seule raison qui a poussé Gilles Pastor à ponctuer sa mise en scène de ces récréations, il y a de quoi rester perplexe. D’autant plus qu’elles en deviennent presque malsaines, peu à peu, de par le rapport qu’elles installent avec le public : les lyonnais riches et cultivés venant voir les enfants de prolo participer à une Œuvre d’Art, monsieur, mais voyons, demandons-leur de taper dans un ballon, c’est ce qu’ils savent faire de mieux, non, monsieur ? On en vient à se demander s’il ne s’agit pas de l’antique truc théâtral : pour avoir nos deux heures de spectacle, meublons avec quelque tableau récurrent vaguement évocateur, qu’importe, il y aura bien des gens minutieux pour en trouver une interprétation.

Dans l’asile du complexe pasolinien, on préférera presque Stanislas Nordey, certes étouffant, certes revêche, certes largement dépassé, mais (rassurons-nous avec ce que nous avons) plus radical, plus intense, plus fidèle à son maître : donc, qui sait, peut-être plus profond, en tout cas moins recroquevillé sur des petits procédés de présentateur culturel ; Nordey qui, par le hasard des lubies individuelles, met en scène Affabulazione au Théâtre de la Colline en mai 2015… Mais qu’ont-ils donc tous avec Pasolini ?

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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