Avignon 2013 – Jour 1 – Ping Pang Qiu, Angélica Liddell

Ode à l’expression

Point de départ et de chute du génie théâtral depuis 67 années, Avignon, en juillet, s’ouvre au riverain et à l’étranger de la même manière, en lieu de possibles : abri de réflexions ou déchargeoir à enthousiasmes, cocon protecteur ou rêve en perdition, réserve d’extases ou spectacle sinistre. Il faut dire que la ville même, métamorphosée, pour quelques semaines, en carnaval suant et saugrenu, est elle-même un théâtre, au choix, sublime ou consternant. C’est une anarchie bigarrée, insensée, une ville vaudeville, un boxon épuisant, et tout mijote au soleil hargneux.  Paradis des touristes et enfer des locaux, Avignon en juillet a le charme des comédies burlesques, c’est-à-dire que, tour à tour vulgaire et profonde, la cité des Papes fait rire et désespère, séduit et répugne, amuse et fatigue.

Si le Festival Off propose toujours son large panel de comédies loufoques, one man shows inexplicables, farces empesées (les affiches qui pendent à chaque coin de mur sont, en ce sens, de plus en plus affligeantes), il réserve évidemment quelques belles surprises, et mérite son appellation de « festival populaire », que ce soit dans le plus hideux ou le plus noble sens de cette expression.

Le Festival In, lui, traîne une sale réputation de festival élitiste, de petit monde d’expérimentations fumeuses, de vague congrès d’histrions fantasques, dont la production gauchistoïde et allumée n’intéresse que les snobs des deux rives. Ce mépris populaire pour le théâtre subventionné (dont la fonction première, justement, est d’être populaire, comme l’a toujours voulu Jean Vilar, le fondateur du Festival d’Avignon) nuit gravement, par ricochet, au théâtre privé que propose le Festival Off, qui se sent parfois obligé d’atteindre les confins de la balourdise pour s’affirmer encore plus « populaire ». C’est pleinement conscient de cette confrontation malheureuse (qui est une vraie querelle psychologique, qui ruine le théâtre, son esprit, sa beauté) qu’il faut aborder ce Festival In d’Avignon 2013, placé sous le signe des « utopies contemporaines » et mettant à l’honneur les deux artistes Stanislas Nordey et Dieudonné Niangouna. Cette édition sera la dernière pour les actuels directeurs Vincent Baudriller et Hortense Archambault, qui, depuis dix années, gèrent le plus grand rassemblement de théâtre au monde. C’est encore pleinement conscient qu’il faut choisir ce que l’on va voir en représentations : le premier spectacle auquel on assiste donnera probablement le ton, qu’il soit bon ou mauvais, de cette édition.

C’est donc dans le gymnase feutré du Lycée Mistral, configuré en lieu de théâtre sombre et guindé, que tout commence. Dimanche 7 juillet, 15 heures : c’est l’espace-temps nouveau qui soudain surgit ; le théâtre peut prendre vie, et nous le suivons. Certains ont commencé avec Peyret ou Nordey la veille, d’autres avec le « Groupe F » qui ouvrait en fanfare les festivités, d’autres encore avec Addala qui depuis vendredi et jusqu’à mardi lance à qui veut l’entendre sa Parabole des Papillons. Mais pour nous, spectateurs cet après-midi du Ping Pang Qiu d’Angélica Liddell (la première a eu lieu deux jours avant ; il s’agit du deuxième volet d’un triptyque sur la Chine, dont le premier volet, « Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme » : un projet d’alphabétisation, est paru en 2011), c’est ici et maintenant que le show s’enflamme, en présence de monsieur Baudriller himself ainsi que d’un très discret Stéphane Braunschweig, qui l’an dernier avait présenté sa brillante mise en scène de Six Personnages en quête d’auteur au Cloître des Carmes.

Angélica Liddell est espagnole, elle aime la Chine mais ne sait pas, ne sait plus pourquoi. Les décennies de dictature communiste ont ravagé le pays, mais surtout, ses habitants. Au son d’un pied qui tape sur la scène et de larmes, on entre dans cette chose un peu informe (ce n’est pas vraiment une pièce) qui est la réaction de l’auteure-metteure en scène-actrice à la dévastation culturelle de la Chine. Des tableaux s’enchaînent, l’histoire d’Orphée et d’Eurydice surgit d’entre les lignes, pour brûler au fond d’un seau tandis que les quatre personnages agitent de petits livres rouges ; l’instant est affreux, insoutenable : on pense, bien sûr, à Fahrenheit 451, mais cette fois-ci l’autodafé est consommé physiquement, sur la scène, devant nous. Le ton est donné. Pour le festival de gauchos élitistes, on repassera ; d’emblée, Liddell nous jette à la figure ce que le petit Occident rondelet n’a pas vu pendant des décennies, et a même cautionné avec une complaisance confondante : l’immonde maoïsme.

Et, forcément, c’est là que tout flanche. Car, si l’on peut trouver le postulat initial passionnant (pour la plus longue partie, un interrogatoire de Liddell par ce qu’on imagine être un soldat communiste, autour d’une table de ping-pong – représentant l’extrême dureté du régime des sportifs chinois), on remarque très vite un défaut de mise en scène flagrant ; Liddell, qui a écrit la plupart du texte en espagnol qu’elle déclame elle-même, jure qu’elle veut arrêter le théâtre politique, mais y met les deux pieds, en n’échappant ni à la pauvreté dramaturgique que cela entraîne, ni au didactisme. Quelquefois, de très beaux mouvements se dessinent, mais ils sont rares et resserrés. Elle semble ne pas vouloir mélanger la mise en scène au texte, vouloir concentrer l’attention sur ses mots et ainsi cloisonner ce qui relève du texte et ce qui relève de l’image et du mouvement. Lors de ses longues tirades, les personnages ne bougent presque pas et, inertes, écoutent sa bonne parole. En résulte une impression de décousu assez désagréable, une maladroite alternance de longs passages littéraires et de « tableaux » illustratifs, presque démonstratifs. Liddell voulait faire un « documentaire », elle ne réussit qu’à voguer entre discours social et peintures symbolistes.

Toutefois, et c’est remarquable, le texte sauve le spectacle ; il est, de bout en bout, d’une qualité exceptionnelle, et, malgré son ton parfois professoral, il est juste et sensé. Cela est sans doute plus profitable à lire qu’à voir et entendre, même si la qualité de son expression orale fait de Liddell une actrice de premier plan. Brassant un grand fatras de thèmes périphériques à la dictature qu’il réussit à lier par une merveilleuse langue et un humour noble, ce texte est avant tout une ode à l’expression et un procès à la bêtise et au silence, presque un réquisitoire libertaire en faveur de l’Individu contre l’Etat. Tout l’Occident, presque indifférent à la dictature chinoise, en prend pour son grade ; les ados trépanés au tee-shirt arborant la tête de Mao ; les intellectuels français des années soixante-dix, pour beaucoup convertis (on l’oublie souvent) au maoïsme ; les Etats-Unis et leur « Ping Pong Diplomacy », sorte de partenariat honteusement hypocrite avec la Chine. On jubile et rougit, c’est réussi. Finalement, ce long texte théorique, qui aurait fait un essai tapageur, se propose d’être le refuge de l’art et de la beauté, même lorsque ceux-ci brillent par leur absence (on nous raconte l’histoire d’une musicienne chinoise qui aurait dû venir jouer sur scène, mais qui, effrayée à l’idée de se faire arrêter par la police, s’est désistée). Plusieurs fois, d’ailleurs, le leitmotiv revient, sorte de maxime synthétique du travail de Liddell sur l’individu face à la dictature : « Là où la beauté n’est pas un besoin, on tue davantage. » Enfin, Orphée et Eurydice, qui hantent toute la pièce, véhiculent le désir – pour le moment inassouvi, ou presque – de Liddell de raconter une histoire d’amour ; elle y parviendra peut-être pleinement (pas sûr) la prochaine fois ; en tout cas, quoique sans style visuel et sans alchimie, elle a déjà réussi à offrir une réflexion dense sur la raison sociale et politique d’un individu, sur l’immensité du moi et sur l’importance de l’expression. En ces temps de dessèchement philosophique, c’est déjà très bien.

Ping Pang Qiu, texte, mise en scène, scénographie, costumes Angélica Liddell, avec Angélica Liddell, Lola Jiménez, Sindo Puche, Fabian Augusto Gomez Bohorquez, lumière Carlos Marquerie, son Antonio Navarro.

Prochaines dates : 9, 10, 11 juillet à 15 h au Gymnase du Lycée Mistral, Avignon (84) ; 17 juillet à 22h au Rond-Point de La Barthelasse, Avignon (84), dans le cadre du Festival Contre-Courant. 1h40. En espagnol surtitré en français.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

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