Avignon 2013 – Jour 10 – Germinal, Antoine Defoort et Halory Georger

Applaudissements éternels

Le Festival d’Avignon n’est pas une « manifestation culturelle » comme les autres. Le terme « Festival » induit en erreur celui qui y cherche ce qu’il trouve dans les autres « festivals » de l’été. Il est communément admis qu’un « festival » dure entre deux et cinq jours, se déroule dans un lieu clos où il faut entrer avec un billet daté du jour, ou un « pass » disponible toute la durée de l’évènement. Ceux qui n’ont pas leur sésame s’en mordent les doigts, arpentent les environs avec des affichettes « Cherche 1 place », et, s’ils sont malheureux, ne pourront pas pénétrer le Saint des Saints, seront condamnés à se morfondre un an encore, en espérant avoir plus de chance ou d’argent l’été suivant.

Tout le monde peut entrer dans Avignon en juillet. Tout le monde peut devenir témoin de l’orgie marchande et du fracas des foules qui y règnent. Pendant plus trois semaines, à l’air libre, le tumulte existe dans l’enclave barbare ; la sauvagerie et l’hystérie cohabitent, sans billet d’entrée, sans contrôle d’identité. Bien sûr, les spectacles, du In comme du Off, sont payants ; mais le Festival lui-même, c’est-à-dire ce qui, au fil des années, est devenu la cité même, l’atmosphère toquée des rues et des cafés, le délire fin-de-siècle des places après 23 heures, le galetas général qu’est l’intramuros, tout cela est constatable gratuitement, sans conditions et sans engagements, si l’on met de côté le prix de la place de parking (ceci dit, le Parking des Italiens, un peu excentré de la ville, est gratuit, et des navettes tout autant gratuites desservent régulièrement le centre depuis ce même parking).

Pour le festivalier consciencieux qui décide non seulement de vivre Avignon au jour le jour, au risque de s’en briser les os et de s’en corroder les nerfs, mais aussi de participer à ce qui fut un jour le véritable sens de tout cela – le Théâtre – le défi est élevé. Quand on rentre dans un théâtre, après avoir passé trois, quatre heures, dans les rues, à chanceler sous la masse impondérable des perturbations, on ressent physiquement, comme si on y trébuchait, le gouffre philosophique qui existe entre le dehors et le dedans, entre ce qu’est devenu le Festival (une foire pathétique, une pagaille éléphantesque où les boutiquiers matois et les jacasseurs assommants écorniflent votre temps et votre argent) et ce qu’il était dans sa genèse rêvée (la glorification du drame, la sublimation de la scène, l’immensité édifiante d’un coin d’estrade, d’un œil d’acteur, d’un monologue ou d’un mouvement, bref, le retour au ventre, au cocon édénique du théâtre, à la voix balafrée, au regard déchiré des comédiens, à leur chair, à la vérité filtrée qu’ils incarnent en symboles ardents), ce gouffre sidérant de profondeur et d’illisibilité, cet abysse qui fragmente le moi, la conception de l’instant présent, l’intelligence spontanée.

Germinal, au Théâtre Benoît-XII, aide à sauter ce gouffre par sa douceur tempétueuse et sa violence placide.

Le titre nous a tous fait peur. L’idée inconcevable qu’on mette en scène un roman compact et difficile comme celui de Zola qui porte ce nom, effara bien des esprits, même les plus enclins à tout accepter du théâtre. Et puis on a lu, fébrile, le résumé que propose le Programme du Festival, et on a découvert, presque heureusement, que cela n’aurait rien à voir avec Zola. Pas distinctement et pas frontalement en tout cas. La curiosité a remplacé la stupeur, et, vidé de tout jugement préconçu, on s’est rendu rue des Teinturiers – là-même où Qaddish nous avait poliment émerveillé, et, au cœur d’un mouvement de masse soucieux et intéressé, on s’est assis dans le théâtre, prêt à tout.

Et il faut dire qu’ils nous ont bien eus. Eux : Antoine Defoort et Halory Georger, deux jeunes plasticiens à la maturité impénétrable, ont simplement renversé toute une salle, après l’avoir conditionnée par un titre et un texte de présentation incompatibles, incompréhensibles. Mardi 16 juillet, 17h : on entre barbouillé par le doute, troublé par des impressions multiples, des attentes confuses, des questionnements en rafale. Mardi 16 juillet, 18h20 : on sort rayonnant, dévasté, réinventé. On se sent supérieur d’avoir assisté à la première représentation avignonnaise de Germinal. On regarde les visages inquiets des passants, leurs soucoupes désorbitées, leurs joues incarnates et détrempées, leur front feuilleté, leur bouche tordue et gluante. Ils ne savent pas. Ils ne savent rien. Ils n’ont pas vu ce qu’il s’est passé à cinquante mètre d’eux, dans le refuge du Théâtre Benoît-XII, ils n’ont rien vu, ils ne savent pas. Nous, nous le savons. Mais nous ne dirons rien.

Nous n’en parlerons ainsi presque pas. Il ne faut pas en parler. Il faut s’y ruer, s’y abandonner, ne rien attendre, ne rien vouloir, se jeter dans la fosse, et écouter, voir, humer le monde que construisent sur scène ces quatre comédiens hantés par la nuit, en quête d’une genèse, cherchant à comprendre qui ils sont, ce qu’ils font là, sur ce plateau nu. Il faut prendre une inspiration, une lampée d’eau froide, et se jeter  tête en avant dans ces gradins, s’y laisser doucher par le talent. Comprendre qui nous sommes ; pouvoir communiquer ; vivre à plusieurs ; expérimenter les émotions, les mots, les actions, les évènements, l’altérité, l’individualité, la différence, la peur, l’espoir, l’effroi, le nihilisme ; désirer avancer, apprendre, comprendre ; avoir l’égoïsme divin de se sentir soi ; fabriquer le langage ; le nier, le reconstruire, le moduler ; former des concepts, les incarner ; différencier le sensible de l’abstrait ; enfin, saisir et mettre des mots sur le plus affolant des bidules, le plus invisible et évident des machins, le plus écrasant et merveilleux des trucs : le temps qui passe. L’histoire de Germinal est l’histoire d’un homme enfermé au présent, responsable de lui-même, ou prétendu tel, qui, un jour, se met à affronter sa propre existence, à interroger l’espace qui l’entoure, à s’expérimenter lui-même. On tient là – enfin ! – du beau, du vrai, du grand « théâtre philosophique », non pas vulgarisateur et perpétuellement accroché au racontage, mais personnalisé, mis en chair, dans quatre protagonistes en construction.

Le burlesque n’est jamais loin. On rit de la première seconde à la dernière, d’un rire humain (le même, à très peu de choses près, qui nous fit nous pâmer devant le brillant King Size de Marthaler, il y a quelques jours) ; on se retrouve seul, chacun d’entre nous, chaque petite âme orgueilleuse et sérieuse a priori, seul à crever d’un rire d’empathie – mais, le sortilège est tel, que la sensation d’empathie n’est plus celle d’un public dirigé vers des personnages fictifs, mais plutôt celle des personnages eux-mêmes, se mettant à sentir, à comprendre comme nous (donc de travers).

La force de Germinal n’est ni narrative ni textuelle ; elle est purement émotive, dans un emportement épidermique, dans un grelottement des carcasses. Tout est réglé au millimètre, tout est travaillé comme un architecture expérimentale et pourtant très précise, et tout subjugue.

Toute la salle se lève enfin, lumière. Ça crie, ça beugle, on ne veut pas partir, l’ovation dure, dure, dure. Les quatre comédiens (dont les deux têtes pensantes Defoort et Georger) sont impassibles quand ils saluent, vaguement ailleurs, très gênés par l’acclamation interminable, ils haussent les épaules. Ont-ils seulement compris le trauma qu’est Germinal dans un Festival mitigé et quelque peu enserré dans le triple étau du didactisme, de l’esprit de sérieux et de la moralisation sèche ? Savent-ils vraiment qu’ils ont requinqué un public fatigué et éteint ? Certainement pas. Ils se sont offerts en sacrifice. Ils n’ont rien à attendre, ni de nous, ni du Festival.

Mais, bouleversé, on leur offre quand même nos applaudissements éternels.

Germinal, conception Antoine Defoort, Halory Georger, avec Arnaud Boulogne, Ondine Cloez, Antoine Defoort, Halory Georger, et la voix de Mathilde Maillard, direction technique Maël Teillant, lumière Sébastien Bausseron, Annie Leuridan, son Robin Mignot, constructeurs Christian Allamano, Cédric Ravier, Danny Vandeput, production Julien Fournet, Mathilde Maillard, adminstration Sarah Calvez.

Prochaines dates : 17, 19, 20, 21, 22, 23, 24 juillet à 17 h au Théâtre Benoît-XII, Avignon (84). 1h15.

Spectacle crée en septembre 2012 à la Biennale de la Danse de Lyon. Tournée en France et en Europe après le Festival.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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