Avignon 2013 – Jour 11 et 12 – Expositions – Le Début de quelque chose, Myriam Marzouki

Personnages vidangés

Les jours de pluie sont rares. On se surprend parfois à rêver d’une violente averse, d’un vacarme et d’une fraîcheur revigorants, afin de redonner aux effluves citadins une consistance, une tangibilité. Toute odeur est quotidiennement assommée par le soleil ; on s’imagine que ces nuages qui crèvent soudain, au-dessus des remparts brûlants d’Avignon, et que cette eau larguée sur la ville chauffée à blanc, permettront un souffle, une respiration, un soulagement des peaux.

Pourtant, ici, même la pluie est chaude. Le crachin moite, vicieux, tombe sur les crânes et se mêle aux sueurs ; on est étouffé, alourdi, écrasé par la pluie au lieu d’être rafraîchi. L’asphalte noir des rues, au lieu d’être le support au coulis d’une eau libre et fluide, est un tampon mat sur lequel les gouttes s’écroulent et s’agglutinent dans un bruit gluant. Les centaines d’affiches pendues sauvagement aux poteaux s’imbibent d’une substance pesante ; elles ne se trempent pas, mais elles boivent le ciel laborieusement, elles s’humidifient peu à peu comme torturées et s’affaissent silencieusement sous le poids d’un ciel compact, d’une ondée épaisse et lente. L’atmosphère devient alors pire encore que lorsque la chaleur était visible, lumineuse ; c’est toute une population qui s’agglutine sous les toiles des commerces, sous les parasols des bars, sous les balcons, au seuil des immeubles, au pied des arbres, dans les abribus, c’est une noyade groupée, grégaire, une mixture sale de fluides souillés, de relents putrides – sorte d’odeur répugnante de chien mouillé ou d’éponge usée.

Les gens raisonnables et respectables ont prévu, ils en sont fiers, le parapluie. Après toute une journée de honte où ils ont trainé l’objet comme un fardeau, incapables de le cacher, baissant les yeux, ne voulant pas affronter leur propre ridicule, les voilà désormais les rois urbains, les nouveaux dieux se pavanant au milieu des rues, regardant d’un œil gonflé les pauvres idiots concentrés sur les bords à la recherche de vingt centimètres d’abri ; c’est leur vengeance. Ils veulent qu’on les regarde, qu’on admire leur prévoyance à toute épreuve, qu’on sache qu’ils ont écouté la météo. Anxieux, ils ont attendu des heures, le parapluie à la main, fixant le ciel désespérément bleu, rasant les murs ; mais voilà que leur vœu s’exauce, que la pluie tombe, que les rôles s’inversent. Ils ne sont sortis aujourd’hui que pour ça : pour montrer qu’ils avaient prévu ; une fois dehors, ils ne pouvaient qu’attendre, attendre qu’on leur donne raison, qu’on leur dise : « Vous avez de la chance, vous êtes prévoyant, moi, je ne suis pas prévoyant ».

Pendant ces tristes moments, il faut aller au Centre Européen de la Poésie, ratatiné dans une rue étroite, un peu en retrait de l’artère centrale qu’est la rue de la République. La morosité magistrale qui y règne, parfumée de chagrin artiste, rappelle le décor mental de ces minuscules bibliothèques municipales où on s’inscrit plein d’enthousiasme en début d’année pour n’y aller qu’une fois, en septembre, et en repartir le cœur chargé d’une mélancolie cabalistique. C’est ici que, en partenariat avec le Festival d’Avignon, sont installées deux expositions gratuites, sur lesquelles il n’y presque a rien à dire. Christian Roger, sur un mur froid, accroche ses Photographies d’acteurs lugubres et effroyables – non pas laides, non pas ratées, non pas mauvaises, mais instantanément déprimantes, ravivant les psychoses et les cauchemars d’enfant. Images glaciales et abominables où les yeux des comédiens, vides, dévastés d’un tourment nihiliste, d’un effroi suicidaire, ne reflètent ni la personne ni le personnage – seulement un entre-deux, le limbe du « je », la crête entre deux gouffres. En face, comme un îlot de vie grouillante au milieu d’un congrès de décédés, Apprivoiser la foudre est une exploration muette de l’Afrique (thème transversal du Festival cette année) – objets quotidiens, statues, morceaux de vie. On est livré à soi-même dans cet endroit ; certes, un court texte accompagne chacune des deux expositions, mais c’est tout. Aucune indication d’origine, aucun titre donné à telle photographie ou à tel objet, uniquement, le vaste vacuum de la matière livrée brute, l’incompréhensible perte du mot, du jugement, de l’idée.

Une fois sorti, la pluie a cessé. Ou plutôt, elle s’est transvasée dans le for intérieur, en torpeur animale, en automne cardiaque, en giboulée mentale. On ne peut plus rien faire. Il n’y a plus rien à faire. Pas de théâtre aujourd’hui. On se sent comme un exilé, on ne sait plus quoi faire ici. On regarde les prévoyants qui, malgré la pluie qui s’est arrêtée, trimballent toujours grand ouvert leur parapluie humide. Tant que des gouttes traineront encore sur sa toile, ils le laisseront au-dessus de leur crâne, pour signifier au monde qu’ils ont été prévoyants, que cela n’a pas servi à rien.

Le lendemain, plus une trace de cette journée suintante et morne : le soleil revient faire son ravage, tout recommence, on a oublié. Il faut donc aller au théâtre. Et, même si les retombées critiques sont pour le moment désastreuses, on se rend au Gymnase du Lycée Mistral, pour Le Début de quelque chose mis en scène par Myriam Marzouki.

Et c’est un naufrage de plus, une calamité bien pire qu’une pluie vespérale et asphyxiante. Marzouki, agrégée de philosophie, qui, depuis 2004, s’est prise de lubie pour le théâtre, adapte un texte d’Hugues Jallon que personne n’a lu – bien heureusement – comme on ferait cuire un bifteck en réfléchissant sur le sens de la vie. Et, d’ailleurs, même si le texte d’origine est mauvais (verbouille mâchouillé et flatulent, savamment haché en accumulations interminables, en envolées analphabètes et en poncifs cryogénisés), Marzouki aurait pu adapter Victor Hugo, Marcel Proust, Pierre Corneille ou, allons-y, Homère, le résultat serait de près ou de loin le même, c’est-à-dire, une purge neurasthénique donnant au public la vague impression d’assister à la transposition théâtrale d’une notice de médicament au paracétamol.

L’histoire, puisque c’est ce qui intéresse les gens, se rapproche du récit d’anticipation (on est moderne ici, attention les yeux) et présente un groupe de vacanciers venus se reposer dans ce qui semble être un asile parfait. Décor aseptisé, vêtements blancs, cours de yoga, transats, un véritable hôpital à cerveaux. Et en effet, tout ici est convalescent, des acteurs (Marzouki, bonne âme engagée, a choisi pour plus de la moitié de son casting des amateurs et des habitants d’Avignon, proposant ainsi un beau panel de l’association internationale de surjeu, de cabotinage et de désincarnation) aux décors (vision blanchâtre d’un Club Med et écran en fond de scène), en passant par la mise en scène (curieuse nigauderie sans maîtrise ni puissance) et bien sûr, le texte.

Presque par mégarde, Christophe Brault, talentueux comédien régulièrement présent au Festival, traîne sa puissance vocale comme un boulet et surnage dans ce délit intellectuel, dans cette nauséeuse pitrerie. Avec ses gros sabots, Marzouki allonge sur deux heures ce que les quatre premières minutes font comprendre d’emblée : elle « dénonce » l’ « état stationnaire » qu’ont les vacanciers modernes, leur quête du repos et du vide intérieur, de l’aseptisation de la vie, de l’hygiénisme et de l’absence prolongée. On a bien compris.

Fallait-il l’appuyer, le souligner, le surligner, le rappeler, l’accentuer à ce point, le temps d’une représentation lisse, sans accroc, sans idées ? Fallait-il véritablement nous infliger cette kétamine morale, ce galimatias assommant, ce gigotement harassé de personnages vidangés ? Oui, sans doute : après la mélancolie de mercredi et sa pluie maussade, voilà la bonne exaspération du jeudi, la saine irritation excédée, qui réveille un peu. Il vaut sans doute mieux détester vigoureusement qu’être malade, enfermé dans la monotonie grincheuse d’un soir pluvieux.

Ceci dit, plus jamais ça.

Photographies d’acteurs, exposition de Christian Roger.

Apprivoiser la foudre, exposition.

Tous les jours jusqu’au 14 août, de 12h à 19h, au Centre Européen de la Poésie d’Avignon, Avignon (84).

Le Début de quelque chose, d’après le texte de Hugues Jallon, mise en scène Myriam Marzouki, Charline Grand, avec Christophe Brault, Alain Gintzburger, Charline Grand, Johanna Khortais Altès, Elios Noël, Sylvie Cens, Ninon Defalvard, Jeanne Desoubeaux, Yves Laffineur, Cloé Lastère, David Leclerc, Florence Meillet, Richard Perrin, chorégraphie Radhouane El Meddeb, scénographie Bénédicte Jolys, costumes Laure Mahéo, lumières Ronan Cahoreau-Gallier, image Philippe Rouy, musique Toog, décors Ateliers municipaux de Pantin, François Gauthier Lafaye.

Prochaine date : 20 juillet à 18 h au Gymnase du Lycée Mistral, Avignon (84). 1h45.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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