Avignon 2013 – Jour 13 – Cour d’Honneur, Jérôme Bel

Mémoire vive

Pour le festivalier assidu, une des expériences les plus étonnantes, durant ces trois semaines de Festival, est le réinvestissement d’un lieu déjà visité pour un spectacle antérieur. Dans un esprit équilibré, le Festival dépose une gangrène rampante, par laquelle l’enchaînement des pièces vues se transforme en un amas mental visqueux, où le souvenir d’un spectacle, même récent, se mêle à un autre, puis à un autre, jusqu’à déglinguer les engrenages de notre processus mémoriel. Le seul moyen de faire ressurgir presque nettement l’image d’une pièce vue, de la séparer des autres, de la singulariser, est de retourner sur les lieux mêmes où l’évènement a pris place. Alors, il revient des odeurs, des visions, des tableaux, même quelques visages, et la réminiscence s’architecture intérieurement en une cathédrale sensitive. Sans revenir à l’endroit du souvenir, ce même souvenir, même quasi immédiat (il arrive qu’en sortant d’un spectacle, on ne sache déjà plus ce qu’il en était, si c’était bon, etc.), est inatteignable, lointain ; et, quand on voit au moins une pièce par jour, les tournicotis cérébraux, les embrouillages sensibles, les amnésies du trop-plein, nous saisissent, nous prennent en otage. Il devient alors indispensable, lorsqu’on a aimé une pièce, de rester aux alentours du lieu où on l’a vue assez longtemps après la fin de la représentation (par exemple, près de la porte d’entrée, pendant trente bonnes minutes), pour laisser retomber lentement et sans choc brutal l’instant, pour fabriquer un souvenir durable, pris entre deux tampons de temps, facilement réimaginable. Ces moments de flottement sont indispensables pour calmer la furie qui agite le spectateur quotidien.

Le Festival In est ainsi fait qu’il se construit en « vagues » ; chaque lieu associé au Festival propose, par vagues, un spectacle, qui fera trois à huit représentations en général, puis ne reviendra plus. C’est ce qui crée cette atmosphère si particulière, d’ailleurs : contrairement au Off, qui est exactement le même pendant tout sa durée, le Festival In a des moments différents, meilleurs ou moins bons, où les pièces présentées ci ou là sont plus ou moins excitantes. Plusieurs Festivals se passent dans le même Festival : ceux qui étaient là au début ne sont pas les mêmes que ceux qui seront là à la fin. Tout cela se chevauche, s’allume et s’éteint à un rythme non cadencé, comme des astres artificiels, tous plantés dans le même ciel mais chacun répondant à une logique singulière, particulière. Le Festival d’Avignon est une courbe, avec ses hauts et ses bas, plutôt qu’un beau cercle bien rempli, d’où rien ne dépasse. Ici, on peut passer du pire au meilleur en moins d’une heure. On peut rater un spectacle qui ne fait que trois représentations, toutes à guichets fermés, et ainsi gâcher un début de Festival ; frôler la dépression ; et puis, cinq jours plus tard, avoir un coup de chance, voir une pièce qui nous extasie, entrer dans une période faste. Le Festival In d’Avignon est lui-même une histoire, une intrigue, une narration. Raconter comment les spectacles s’allument et s’éteignent, comment se construit la logique de présentation des pièces, les hauts, les bas, le public mécontent de la première semaine, ravi de la seconde, mitigé sur la troisième, c’est comme raconter un roman. Seulement, pour l’instant, on ne sait pas encore le dénouement.

Ce qu’il y a donc de surprenant, presque de dérangeant pour le festivalier qui décide d’aller très régulièrement voir les propositions scéniques du Festival In, c’est qu’il arrive forcément un moment où on se rend à nouveau dans une salle déjà investie pour une autre pièce. Retourner dans un lieu où, il y a à peine quelques jours (mais il nous semble que cela fait plusieurs mois), nous avions adoré ou détesté une pièce, réactive la mémoire et gêne la perception. L’expérience se situe proche de la crise d’épilepsie. Sidéré par ce souvenir remonté mais contrarié, tordu, changé, puisque parasité par une autre pièce, un autre décor, d’autres acteurs, on met souvent longtemps à s’adapter. C’est déjà arrivé deux fois cette année : pour le Gymnase du Lycée Mistral (Ping Pang Qiu, le premier jour du Festival – il y a mille ans, et récemment Le Début de quelque chose), et pour le Théâtre Benoît-XII (Qaddish et Germinal). Mais le même phénomène dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, c’est le choc total assuré. Il y a à peine plus d’une semaine, nous y étions pour Par les Villages mis en scène par Nordey. Cela nous paraît à la fois si loin et si proche, qu’en entrant sur les gradins, ce soir, pour le spectacle Cour d’Honneur de Jérôme Bel, on se sent barbouillé. On croit reconnaître, dans nos voisins, les mêmes personnes assises à côté de nous il y a quelques jours. Le déjà-vu envahit chair et esprit.

L’atmosphère y est pourtant bien différente, moins austère, plus légère. Le public, moins écrasé par l’attente, moins fourbu d’avance par la lecture du programme du soir, sait que ce projet de Jérôme Bel est moins difficile d’accès, moins grave que celui de Stanislas Nordey. La durée plus courte (deux heures au lieu de quatre) et la présence des caméras de télévision (c’est diffusé en direct sur France 2) allègent les cœurs.

Par un étrange entrelacs de contingences, Jérôme Bel propose ici précisément, dans ce spectacle, ce qui afflige et impressionne dans l’expérience que nous vivons à ce moment-là. La mémoire vive, la mémoire d’un lieu, la mémoire d’un spectateur, qui voit ressurgir, en retournant dans l’espace précis où le souvenir est arrivé, les images vues et les impressions ressenties, est le sujet principal qui occupe Bel dans Cour d’Honneur. Ainsi, notre sensation embarrassante provoquée par la réminiscence d’une autre action, d’un autre temps, dans le même endroit, est mise en abyme par un hasard opportun, dans cet hommage rendu par le chorégraphe et metteur en scène, justement, à cet endroit. Les vases communicants de l’esprit du spectateur et de l’esprit de la scène sont plus que jamais rivés l’un à l’autre.

Car voilà l’ambition de Jérôme Bel : faire venir sur la scène de la Cour d’Honneur, sur les lieux du drame, des spectateurs qui ont assisté, un jour ou un autre, à une représentation dans la Cour d’Honneur. Leur donner une parole, s’emparer de leur souvenir, le faire revivre, le faire exister aux yeux d’autres spectateurs. Imposer la mécanique sensitive de la mémoire dans un jeu sur le temps, dans un question-réponse entre passé et présent, mené par la subjectivité, l’impression, la sensibilité de chacun de ces spectateurs-acteurs. Ils sont tous (une quinzaine) assis en demi-cercle, de tous âges. Ils ont tous, il y a trente ans, ou l’année dernière, vingt fois ou une seule, assisté à une pièce de théâtre dans le lieu emblématique du Festival d’Avignon. Ils se lèveront un par un, s’avanceront vers le micro, et se rappelleront de ce moment, alors même que 2000 personnes, en face d’eux, sont en train de le vivre. Et chacun de ces quinze spectateurs de la Cour d’Honneur aura droit de revivre partiellement leur souvenir. Parfois même, Bel fait venir les acteurs de ces anciennes pièces, afin qu’ils rejouent une scène qui a marqué, à l’époque, tel ou telle.

Comment le public perçoit un spectacle ? Comment en parle-t-il ? Que lui reste-t-il de l’expérience de la Cour d’Honneur, des années plus tard ? Comment la mémoire fonctionne-t-elle ? Est-il possible de réinventer, de reconstruire le souvenir ? Bel fait jaillir ces questions, par la bouche et l’opinion de ces quinze personnes « normales » qui ont, un jour, franchi, comme nous ce soir, les vastes portes de la Cour d’Honneur, et qui partagent désormais avec toute une audience leur vision, leurs pensées. Il questionne à la fois l’art théâtral, et ce qu’il implique, c’est-à-dire une réception. Convaincu qu’une représentation n’est pas uniquement figée dans le passé, Bel rappelle à la barre les fantômes de ces quelques spectateurs, les remet en action, les réincarne, prouve qu’ils hantent encore, dans leur esprit et dans celui de milliers de gens, les murs de la Cour.

L’idée est brillante, l’intention est noble, le risque est énorme. Il aurait été très facile de chuter, de proposer une célébration incantatoire à la gloriole des metteurs en scène, sous couvert de « faire parler des spectateurs ». Bel aurait pu vaseliner son projet, en faire une éprouvante commémoration culturelle et cultuelle en l’honneur du sacro-saint Festival. Il évite, avec brio, cet écueil imposant. On n’a jamais la sensation de condescendance – qui est pourtant un des reproches les plus fréquents fait aux metteurs en scène du « In » – envers ces personnes, ni l’odieuse complaisance de « l’entremonde » théâtreux. Bel démontre avec force, avec justesse, que le Festival et que l’art en général ne sont pas aussi pitoyablement engoncés dans le narcissisme qu’on ne le croit. Certains le sont, bien entendu ; mais peu importe ce qu’on en dit, peu importe ce qui circule, peu importe ce qu’on pourrait reprocher aux directeurs, il existe de très bonnes et très belles choses au Festival In, et ce mépris de l’audience n’existe que marginalement, pour quelques énergumènes bankables persuadés de verser dans le « moderne ». Cour d’Honneur, assez dignement, et sans fard, sans outrance, sans grand-guignol, place véritablement le spectateur comme acteur du théâtre, et ce n’est pas aberrant, c’est même assez réussi et souvent touchant.

Mais cela a, bien évidemment, les défauts de ses qualités : offrir un plateau et un micro à des spectateurs, c’est prendre le risque de faire une sorte de Confession intime scénique, presque une télé-réalité de plateau théâtral. C’est le prix à payer de la subjectivité assumée. La divergence des regards, la puissante intimité, la sensibilité extériorisée de ces personnes, tout cela provoque à la fois un intérêt certain, une curiosité louable, mais aussi un déballage un peu sordide, une cascade de « moi je » qui vire de temps en temps à la caricature. En outre, le fait que Bel entrecoupe les interventions des spectateurs-acteurs avec des scènes tirées des pièces évoquées par ceux-ci, pour créer un « best of », un « medley », décuple cette impression de « télévisuel théâtralisé », cette effervescence superficielle. En résulte le paradoxe ultime : on nous assène des « souvenirs inoubliables » qui se sont passés ici, dans la Cour d’Honneur, alors que le souvenir de ce moment-là ne sera pas inoubliable. Il ne se passe pas dans le public ce qu’il s’est passé pour ces quinze personnes à l’époque de leur présence à notre place, il ne se passe pas ce que Jérôme Bel aurait rêvé provoquer, c’est-à-dire, un autre souvenir inoubliable. Il n’évite pas le second écueil.

Cour d’Honneur n’est pas un travail de metteur en scène, mais de chorégraphe. L’espace y est davantage empli par la résonance des formes physiques et mentales que par la construction d’un univers scénique. Dès lors, le procédé a ses limites esthétiques et intellectuelles, de par la quasi-absence de singularité et de force visuelle, hormis pour les passages « best of » (qui eux, n’oublions pas, n’ont pas été mis en scène par Bel).

Cela reste toutefois un vibrant hommage à la Cour d’Honneur, au public, et une belle conclusion aux dix ans de direction de Vincent Baudriller et Hortense Archambault. Ce n’est pas négligeable.

Cour d’Honneur, conception et mise en scène Jérôme Bel, Maxime Kurvers, avec Virginie Andreu, Elena Borghese, Vassia Chavaroche, Pascal Hamant, Daniel Le Beuan, Yves Leopold, Bernard Lescure, Adrien Mariani, Anna Mazzia, Jacqueline Micoud, Alix Nelva, Jérôme Piron, Monique Rivoli, Marie Zicari, Isabelle Huppert (en duplex), Samuel Lefeuvre, Antoine Le Ménestrel, Agnès Sourdillon, Maciej Stuhr, Oscar Van Rompay, avec des textes d’Euripide, Heinrich von Kleist, Jonathan Littell, Molière et de musiques de Philipoctus De Caserta, Scott Gibbons, W.A Mozart, Richard Wagner, surtitrage Zofia Szymanowska, vidéo Hamid Boudehedj, Delphine Dumas, coordination Valérie Paüs.

Prochaine date : 20 juillet à 22 h à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon (84). 2h.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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