Avignon 2013 – Jour 14-15 – Sans Doute, Jean-Paul Delore – Petit Boulot pour Vieux Clown, Lucia Pozzi

Goût des planches

Troisième et dernière semaine de Festival ; Avignon, toujours aussi calciné, presque plus encore, s’essouffle peu à peu. Après le pic d’affluence de la deuxième semaine, ces jours-ci seront relativement plus calmes. Chaque année, c’est la même chute tranquille. Les rues se désengorgent un peu, les publicitaires échevelés et les charlatans de rue se fatiguent, les commerçants, excédés malgré leur chiffre d’affaire mirobolant, ne cherchent même plus à draguer le nigaud. Les derniers festivaliers arrivés ce week-end sur Avignon ne se rendront pas compte qu’ils arrivent quasiment après la bataille. Pleins d’entrain, pressés, aux aguets, ils se caleront pourtant dans le rythme descendant, ils mourront avec la ville. Déjà les vestiges d’un chaos antérieur commencent à saillir dans la lande urbaine ; déjà les trottoirs maculés d’ordures ressemblent aux restes d’une civilisation morte ; déjà toutes ces affiches absurdes, pendouillant sous le soleil, qui hier encore semblaient ricaner sur le badaud, paraissent être des cadavres à charognards, des ruines délavées, des objets soiffards ayant mal digéré la veille, plongés dans un coma public. Mais qu’on ne s’y trompe pas, jusqu’au dernier jour, Avignon tentera la résurrection. Jusqu’au départ du dernier touriste, jusqu’à la fermeture du dernier théâtre, jusqu’à l’arrachage de la dernière affiche, la ville s’accrochera, tentera de reparaître folle, enragée. Alors, certes, on sent la fin, elle ondule sur les places, sinue dans les rues escarpées et vient envahir les narines extralucides, mais elle n’est pas encore palpable. C’est encore une idée, une impression, un frisottis de nuée diaphane gambadant au ras du sol.

L’apocalypse annoncée n’empêche pas d’aller au théâtre. Ceux qui sont encore là comptent bien vivre intensément ce boulevard vers la fin du monde. Et l’étrange paradoxe flottant dans l’air, c’est celui-ci : même en ces jours crépusculaires, le Festival In propose encore des créations et des « premières », puisque, comme on l’a expliqué, les spectacles s’allument et s’éteignent au fil des jours. Au Cloître des Carmes, après les records d’affluence de Place du Marché 76, c’est Sans Doute, mis en scène par Jean-Paul Delore, qui investit les planches. Dimanche 21 juillet, 22h, c’est bien une atmosphère de « première » qui galvanise les esprits.

Delore, artiste et voyageur, est attendu à la fois par ceux qui connaissent son travail protéiforme et aux frontières culturelles, artistiques, et par ceux, curieux, qui s’intéressent à Dieudonné Niangouna, l’un des deux artistes associés de l’édition 2013, qui joue dans ce spectacle. C’est d’ailleurs l’un des principaux arguments de vente mis en valeur dans le Programme : Delore, grand ami de Niangouna depuis quinze ans, travaille régulièrement avec lui. Sans Doute est l’énième chapitre d’une œuvre marathonienne qui dure depuis 2002, dont le titre général est « Carnets Sud/Nord » ; dans cet ensemble de spectacles perpétuellement inachevé, Jean-Paul Delore propose un voyage continu de l’Europe à l’Afrique centrale, de l’Afrique australe au Brésil. Les créations qui résultent de rencontres artistiques et humaines forment ce grand tout des « Carnets », comme résumé dans Sans Doute, où de nombreux collaborateurs de ce cycle le rejoignent. Est-ce la fin, du moins formelle, des « Carnets » ? Sous Doute en marque-t-il la conclusion ouverte ? On ne sait pas encore. Cela y ressemble beaucoup, mais se prononcer fermement serait aventureux.

Sur scène, il y en tout cas beaucoup de monde. Avant tout, des musiciens, alignés de part en part du plateau. Un batteur déguisé en hospitalisé, un guitariste sobre et sérieux, un bassiste grimé en braqueur, un saxophoniste barbu qui ressemble aux larrons des ZZ-Top, une DJ pourvue d’une table de mixage et d’un petit synthétiseur. Un peu en retrait, des femmes et des hommes, dont Niangouna, seront les chanteurs et lecteurs qui accompagneront les musiciens.

Ils les accompagneront, car en réalité, il n’y a pas beaucoup de théâtre là-dedans. Il y a bien sûr des acteurs, un peu de texte, mais tout cela fait face au public, et le sens s’absente, ou en tout cas est disloqué, fragmenté, aux dépens de la cohérence. « Cohérence » : ce mot fait peur (parfois horreur), presque à juste titre. Mais il faut l’affronter avec ses avantages et ses inconvénients, il faut s’en emparer, le manipuler, ne pas l’ostraciser. Il est dommage que Delore refuse, ou peut-être ne pense même pas, à la cohérence. On ne lui demande pas une droiture totale, une discipline formelle esclavagiste, ni même une narration claire, seulement, un minimum d’intérêt pour le théâtre – car c’est bien cela que le public est venu voir. En réalité, ce public a droit à un (très bon) concert parfois entrecoupé de textes médiocres, au mieux passables.

Alors, c’est quitte ou double. Soit le spectateur, outré, s’en va, espérant voir ici de la mise en scène, des personnages, un sens, un propos, une direction, même laminés, même trafiqués, mêmes expérimentaux, et n’ayant droit qu’à un récital prog rock vaguement déjanté. Soit il accepte l’affront qu’on lui fait, il se laisse happer par le talent des musiciens, les belles voix, le charisme de Niangouna, et passe un moment agréable. Dans les deux cas, on est en droit de se demander si le Festival d’Avignon aurait dû programmer Sans Doute. On sait bien qu’il faut élargir les horizons, proposer un théâtre nouveau, en dialogue avec les autres arts vivants. On comprend que la danse soit présente au Festival, puisque c’est un art souvent méprisé ou méconnu, assez proche des préoccupations de mise en scène, et désormais nettement ancré dans l’imaginaire du festivalier. On comprend aussi l’attrait pour la musique ; ceci dit, des bons concerts de rock, il y en a un peu partout, surtout en cette période de festivals musicaux. Même si Delore décore son concert des quelques fioritures, de quelques textes, de quelques mouvements succincts, voire de quelques dialogues, on conçoit assez mal l’originalité de la démarche. Faire du théâtre musical, pourquoi pas ? Mais encore faut-il que le théâtre soit là, ou que la musique soit en lien avec autre chose de plus essentiel que quelques danses rythmées et quelques textes sans grand intérêt.

Ainsi le mélomane verra passer cette heure trente sans trop de difficulté. Mais l’allergique au rock, aux batteries et aux guitares, aux expérimentations bruyantes, n’y comprendra rien, et, qu’il soit amateur de théâtre ou non, ne franchira pas la demi-heure. Avec d’aussi bons musiciens, il est dommage de ne pas tenter quelque chose de plus original et de plus théâtral à la fois.

Alors, si l’on veut retrouver le goût des planches, le plaisir du jeu, il est peut-être temps de recourir au Festival Off. Cette année, nous n’avions pas encore fait ce pas. Il faut dire que la programmation du Festival Off, si faramineuse (1200 spectacles) et si inégale – de moins en moins attrayante, par certains côtés – laisse pantois, désemparé. L’expérience des années précédentes fut parfois si affligeante, qu’on n’ose plus trop entrer dans ces théâtres, qui ne pensent souvent qu’en termes de vedettes en carton et d’enfarinement de touristes. On ne sait plus où trouver l’exception. On ne sait plus où donner de la tête. Tout, tristement, se nivelle, c’est la jungle, la foire aux chiens, entre les compagnies privées, prêtes à tout pour se prostituer. Heureusement, l’état d’esprit général ne contamine pas tout le monde. Le Festival Off participe au vulgaire ambiant, à l’esprit commercial putassier qui règne dans Avignon, mais il propose également du théâtre, fait par des amoureux de théâtre, qui sont certes étouffés sous la masse, certes marginalisés. Ce sont ceux que l’on voit le moins, d’ailleurs, au cours du mois du juillet. Ce sont les plus discrets. Il faut alors se retirer un peu d’Avignon, se décentrer, pour trouver ce qu’il faut de calme et de théâtre. C’est sur l’île de la Barthelasse, exil vert et paisible, que des chapiteaux sont montés.

Lucia Pozzi, metteure en scène avignonnaise, dirige là une petite troupe de Chambéry dans Petit Boulot pour Vieux Clown, de Matei Visniec, poète et dramaturge contemporain d’origine roumaine très prisé, depuis vingt ans, par les compagnies du Off. Le cadre, un chapiteau, s’assimile parfaitement au texte, qui présente trois clowns en fin de carrière et de vie, autrefois amis et célèbres, aujourd’hui rabougris, creusés par le temps, tentant leur dernière chance en venant répondre à une annonce posée par un cirque à la recherche d’un « vieux clown ». Dans la salle d’attente, ils se remémorent ensemble leurs années fastes, affrontent le temps passé, se disputent une gloire depuis longtemps éteinte.

On pourrait croire à une comédie loufoque et burlesque ; c’est en réalité une satire cruelle et une tragédie de vestibule, impitoyable et acérée. N’exister qu’à travers son rôle ; sentir ses os se délabrer et toujours, effrontément, garder son costume sur le dos ; voir partir sa gloire et son talent, mais s’y accrocher par orgueil ; enfin, mesurer la distance entre finitude (corps) et immortalité (art), voilà le drame de ces trois clowns tristes, enfermés dans leur rêve, traumatisés par l’effritement des années. Finalement, la mise en scène alerte et le texte mordant permettent un basculement ultime et charmant, qui transvase le surréalisme lugubre de l’intrigue (presque comme du Chaplin micro ouvert) dans la chimère du dernier instant, dans l’impérieuse nécessité du rêve.

Avignon sort, de son côté, peu à peu, de son rêve annuel. Voilà une belle manière de le faire perdurer.

Sans Doute, mise en scène Jean-Paul Delore, textes de Mia Couto, Jean-Paul Delore, Eugène Durif, Sony Labou Tansi, Dieudonné Niangouna, Nicholas Welch…, avec Xavier Garcia, Yoko Higashi, Dominique Lentin, Assucena Manjate, Lindiwe Matshikiza, Simone Mazzer, Alexandre Meyer, Frédéric Minière, Dieudonné Niangouna, Isabelle Vellay, Guy Villerd, Nicholas Welch, lumière Patrick Puéchavy, son Thierry Cousin, costumes et maquillages Catherine Laval.

Prochaines dates : 22, 23, 24 juillet à 22 h au Cloîtres des Carmes, Avignon (84). 1h30.

Petit Boulot pour Vieux Clown (Festival Off), mise en scène Lucia Pozzi, texte d’après Matei Visniec, avec Amandine Meureunand, Stéphanie Migliorini, Régis Rey, régie Régis Fraisse.

Prochaines dates : tous les jours jusqu’au 31 juillet (relâche le 23) à 18 h à l’Ilot Chapiteaux, 353 chemin des Canotiers, île de la Barthelasse, Avignon (84). 1h15.

Informations et réservations pour Sans Doute : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

Informations et réservations pour Petit Boulot pour Vieux Clown : 06 86 40 22 46.

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Jean Belmontet

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