Avignon 2013 – Jour 16-17 – Europia, Georges Watkins

Utopie contemporaine

Alors qu’on croyait avoir atteint le seuil de tolérance, c’est encore plus étouffante que la chaleur imprègne les après-midis de ce début de semaine. Avignon, désert peuplé, meurt doucement. Dans quelques jours, tout sera terminé. Les demi-fous en sueur courant dans la rue de la République pour aller au théâtre seront partis rejoindre leurs pénates certainement plus frais. Etrange gigotement urbain, spasme cadavérique, la masse existe encore, la foule n’est pas encore partie, mais, curieusement ralentie, elle dégouline dans les artères de la ville avec une lassitude éreintée. On ne marche plus, on occupe. Les jambes lourdes trainassent sur l’asphalte fondu. Mélancolique et fatiguée, la multitude presque immobile, cherche les dernières odeurs du théâtre, les derniers souvenirs d’Avignon, terrée sous le plus petit endroit d’ombre.

Les gens, comme zombifiés, ne protestent plus, ne meuglent plus, ne parlent plus. Ils vont de là à là-bas, soit parce qu’il faut y aller, parce qu’Avignon, il faut en profiter, jusqu’à la mort, soit parce qu’ils ont un dernier spectacle à aller voir. Comment pallier à cette apathie contagieuse ? Comment surpasser l’épuisement de plus en plus accablant qui nous écrase ? Aller au théâtre ! Et voir des jeunes acteurs se donner de haut en bas à un public !

En effet, le Festival propose, assez discrètement, mais gratuitement, le cycle « Ecoles au Festival ». En partenariat avec l’ISTS (Institut Supérieur des Techniques du Spectacle), depuis 2008, des élèves de grandes institutions et écoles de théâtre et de spectacle vivant présentent au public d’Avignon leur travail de fin d’année. Pour l’édition 2013, deux écoles ont été sélectionnées : la Manufacture – Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande, dont la « Promotion F » est venue présenter du 15 au 18 juillet leur création annuelle Pro/vocation ; et l’Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes (ERAC) qui, depuis lundi, propose Europia, Fable Géo-Poétique, spectacle-marathon de quatre heures (entractes compris) interprété par les élèves de 3è année. Sous la houlette de Gérard Watkins, cette quinzaine de jeunes acteurs vigoureux doit certainement vibrer de trac, plus que jamais. Car, même si ils jouent dans une toute petite salle dans les locaux de l’ISTS (49 places), et même si ils savent que le public sera indulgent avec eux, ils sont tout de même programmés pour le Festival In d’Avignon, ce qui doit représenter, pour un acteur, surtout jeune, un enjeu effroyablement difficile à gérer.

Europia débute à quinze heures dans les locaux climatisés de l’ISTS, au Cloître Saint-Louis. Obscurité. Sur scène, les comédiens, chacun une valise à la main, figés, plantent le décor. Sur un tapis de fausse neige, ils sont tous là, ils nous exposent doucement leur projet. L’Europe. Qu’est-ce que l’Europe ? D’où vient-elle ? Comment gérer ses traumatismes fondateurs au XXè siècle ? Comment comprendre son unité, ou son absence d’unité ? Et, avant tout, quelles sont les utopies qui la régissent ?

Pour cela, ils ont eux-mêmes, ces jeunes gens, voyagé. Ces personnages trimballant une valise, ce sont eux-mêmes, les acteurs. En binôme, ils sont tous partis dans une ville d’Europe, avec pour mission de rencontrer, de parler, de transcrire par écrit leurs impressions sur les évènements, sur les discussions. A leur retour Gérard Watkins a récupéré ces carnets de voyage et a écrit et monté Europia avec les écrits et les corps de ces témoins privilégiés. Comme un patchwork de rencontres, de scènes vécues ou imaginaires, de reconstruction burlesque de la réalité, de situations improbables, Europia raconte l’Europe en éduquant le regard du spectateur sans pour autant le biaiser. Cette fantaisie « tirée d’une histoire vraie », cette « fable géo-poétique », se base sur des principes un peu bancals – comme un carnet de voyage, c’est un charmant fatras, un fouillis assumé ; les expériences se coupent et se recoupent. Le travail d’imagination de Watkins est formidable, sa réécriture, son agencement et sa mise en scène aussi, mais un manque de structure et de cohérence spolie un peu la qualité générale de l’objet fini. Il y a de très belles idées de mise en espace, d’admirables inventions visuelles ; tout cela ajouté au jeune génie de cette troupe de futurs grands noms du théâtre (certains, dans le lot, sont à la fois d’incroyables caméléons et d’impressionnants capteurs d’attention), et l’on a la vigueur, l’intelligence, l’humour dans un kit de guérison parfait pour le festivalier neurasthénique. On pardonne quelques lourdeurs, quelques ratés, quelques confusions, et cette tendance usante au boxon thématique et narratif, pour se concentrer sur cette tripotée de jolis mômes pleins d’avenir.

Mais il faut tout de même comprendre le propos. En toile de fond, l’objectif est de saisir ce que signifie et ce qu’implique une « utopie », ce qui fait de ce spectacle un des plus liés au « thème » de cette édition : « les utopies contemporaines ». Europia met en balance l’utopie européenne et ce qu’elle incarne, n’incarne pas et n’incarne plus dans l’esprit de certains européens. Si, avec bonheur, la pièce ne dénonce ou ne loue rien, n’est pas didactique – elle se veut avant tout « impressions de séjour », « compte-rendu de rencontres », « condensé d’expériences » -, elle tombe parfois dans l’emphase absconse, le naturalisme obèse. A l’inverse, il arrive qu’un surréalisme un peu hystérique perce aux coins, et là encore, tout n’est pas bon. On reprochera avant tout le refus du choix esthétique, l’absence d’engagement stylistique. Tout est un peu trop exposé, explosé, le sens s’absente parfois, laissant sa place au chaos, certes délectable, mais désolément inartistique.

On applaudit tout de même de bon cœur après ces presque quatre heures de théâtre. Pour de jeunes comédiens, c’est flamboyant de maturité ; ils tiennent la distance, se démènent, donnent tout, s’offrent à nous comme en sacrifice.

Il y a là quelque chose de prometteur et d’enthousiasmant.

Europia, fable géo-poétique, texte, mise en scène et son Georges Watkins, assisté de Yann Richard, Emma Quéry, avec Ferdinand Barbet, Myrtille Bordier, Jérémy Buclon, Bertrand Cauchois, Hayet Chouachi, Heidi-Eva Clavier, Louise Dupuis, Laurène Fardeau, Lucas Gentil, Maxime Lévêque, Lucile Oza, Tom Politano, Pauline Tricot, Gabriel Tur, scénographie Michel Gueldry.

Prochaines dates : 24, 25 juillet à 15 h au Cloître Saint-Louis, Avignon (84). 3h15 (plus deux entractes).

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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