Avignon 2013 – Jour 18 – Wagons libres, Sandra Iché – Et si je les tuais tous madame, Aristide Tarnagda

Poussière d’infini

On le savait bien.

On le savait, que tout allait finir un jour, qu’il faudrait se dire, galvanisé : « Tiens, c’est la dernière pièce que je vais voir ». On le savait d’autant plus que tous les indicateurs étaient là, que l’effluve avignonnais perdait sa singularité, s’estompait, retombait. Et pourtant hier, mercredi 24 juillet, il fallait l’accepter, le désastre. Il fallait l’affronter, la ruine. Il fallait, pleinement lucide du cataclysme en cours, franchir la dernière porte, s’asseoir à son dernier siège, voir les dernières lumières s’éteindre, et, blanchi d’attente, brûlé d’espoir, ouvrir son cœur à la dernière scène.

Le Festival In, officiellement, se termine après-demain. Mais, par diverses circonstances, nous nous arrêtons ici. De toute manière, c’est comme si c’était déjà fini : pendant deux jours encore les foules se feront croire que tout est éternel, qu’il faut s’offrir en martyr jusqu’à se scier les os ; tout le monde, en ville, fera semblant de continuer à « faire le Festival », crapahutera pesamment dans les monstrueux lieux de croisement, comme la place de l’Horloge. Mais il n’y a plus rien à faire. Le souffle ultime, l’expiration, est le plus long mouvement d’air que connaît un corps ; comme un macchabée tout frais, Avignon expire pendant deux ou trois jours. Son âme, déjà à moitié cassée, se déchire chaque heure un peu plus.

Pourtant, ne parlons pas du dernier spectacle vu cette année. Parlons-en très peu, puisqu’il le faut. Conclure sur une saleté, comme nous l’avons fait par mégarde, peut être catastrophique pour l’état psychique, peut démanteler la conscience critique d’un sujet et entraîner une abdication des nerfs. Heureusement, le miracle fit qu’hier, portés par un élan héroïque (l’ambiance crépusculaire réveille des puissances lovées dans les chairs profondes qu’on ne soupçonnait pas), nous sommes allés deux fois au théâtre. Et, si la dernière pièce vue cette année ne sera point l’objet de nostalgie qui hantera les onze prochains mois, l’avant-dernière, elle, le sera peut-être. Ce sera cette conclusion morale, cette cristallisation du sentiment final, qui restera ancrée toute l’année à venir dans l’âme, basilique de la mémoire.

Evoquons donc rapidement Wagons libres, fallacieux point final, illusoire épilogue de cette édition, auquel nous nous sommes rendus comme « pour de faux », comme « pour du beurre ». L’absence impressionnante d’intérêt de Wagons libres, espèce de chose famélique à la gloire de Sandra Iché, mis en scène par Sandra Iché, conçu par Sandra Iché, réalisé par plein de gens mais pour Sandra Iché, et avec bien sûr, dans le rôle-titre, et unique rôle, Sandra Iché, laisse vraiment l’impression que cette idiote et blablateuse niaiserie n’était en fait qu’une imposture assumée, qu’un canular, qui n’a rien à voir avec le Festival. Comme, dans une cour de récréation, lorsque l’enfant malicieux fait « pouce » en sachant que la sonnerie retentira dans moins de trente secondes – évitant ainsi de se faire « toucher » et de perdre le jeu. Immunisé, l’enfant pourra se faire « toucher » dix fois, s’il a fait « pouce » jusqu’à la sonnerie, il est moralement inatteignable, inébranlable. Le jeu ne marche plus sur lui. Ainsi de Sandra Iché. La récréation, c’est le Festival, et Sandra Iché fait « pouce » deux jours avant la fin ; toujours idéellement, théoriquement, intégrée au Festival, mais en fait en-dehors de celui-ci, elle donne la sensation de frapper un coup dans l’eau, de narguer un public qui croit encore qu’il s’agit du Festival, qui s’apprête donc à la juger dans cette optique, alors que, dans le dos de tout le monde, elle fait « pouce ». Parlons en quelques mots du fond : Sandra Iché, fière d’elle, fière de son combat, engagée, fière de parler arabe, fière de savoir un peu danser, fière de faire du théâtre expérimental, fière de défendre le Liban, fière de le connaître, propose une alternance anesthésiante (mais fière) entre monologue fier (mais nul) et expérimentations fières (mais moches) sur un thème qu’elle est fière de porter sur ses épaules : le désastre libanais. Hélas, toute cette fierté est touchante, tout ce combat, ce discours, transpirent la bonne volonté, mais – combien de fois faudra-t-il le rugir – nous sommes au théâtre, pas dans un salon. Iché n’a aucune idée de mise en scène valable, aucune distanciation par rapport à son sujet, c’est une universitaire sérieuse qui un jour, en voyant faire des gens n’importe quoi sur un plateau de théâtre, s’est dit qu’elle pourrait elle aussi y faire n’importe quoi, tout en récitant le texte de son mémoire de Master et en passant des photos dans un projecteur. Le vernis (science-) fictionnel n’y change rien. C’est une conférence d’amphithéâtre (certes documentée) vaguement décorée de trucs et de machins – qui donne un antithéâtre impérieusement insignifiant. Un one woman mashallow réchauffé au micro-onde du professorat.

Alors oublions ça. Le véritable et subtil point final de cette édition est, sans doute, le monologue fragmenté écrit et mis en scène par Aristide Tarnagda, Et si je les tuais tous Madame ?

C’est trois heures plus tôt, à 15 h, au cœur de la Chapelle des Pénitents Blancs, que Tarnagda propose ce troublant spectacle intérieur. Sur scène, un homme planté, seul, attend, attend quoi ? N’attend rien. Sur un trottoir, il guette les voitures qui passent. Le feu passe au rouge. Il interpelle alors, coincée dans sa voiture de luxe, une femme qui elle aussi attend, attend quoi ? Attend le vert. Cette « madame » imaginaire devient son public, son auditrice, son examinatrice. Il commence à lui parler, de lui, de sa vie. Il a moins d’une minute pour exhiber verbalement à cette conductrice le drame de sa vie. Surgissent d’un coup, au moment il les évoque, son passé, son exil, sa détresse. Et puis, les personnages de son histoire : son ami Robert, mort du palud, que son père ne pouvait pas supporter, le voyant comme une canaille. Son père justement. Sa mère aussi. Et puis, sa femme, qu’il a laissée, abandonnée, enceinte. Son fils, chimère envahissante. Sur scène, d’autres acteurs jouent, tour à tour, les différents rôles de cette tragédie mentale. Ils intervertissent leurs personnages, jouent de la musique, chantent, créant ce monologue à plusieurs voix, cette unique tirade bipolaire, ou tripolaire, multipolaire.

La minute au feu rouge dure une heure. La scène, réceptacle du rêve, du souvenir, de la nostalgie, se cervicalise, devient l’esprit vide, tué par le mensonge et la vérité, détraqué par les échecs successifs, de cet homme sans vie, en quête d’un ailleurs, d’un meilleur, d’un pansement. Toujours s’adressant à « madame », Lamine (prénom du personnage et de l’acteur – exceptionnel), héros laminé, personnage tronqué, homme-allégorie brisé, broyé, en quête d’interlocuteur, mais aussi en quête de rédemption et donc d’argent, révèle peu à peu l’intention originelle qu’il l’habite : attraper le sac de cette riche femme et partir en courant pour sauver sa vie et sa famille. Comment tout cela finira-t-il ? Jusqu’à quel point un homme seul peut-il supporter la dévastation ? Comment, dans cette unique minute, cette minute d’éternité, cette poussière d’infini, combler les microsecondes de parole, d’expression, d’images, de musique ? Comment affronter le millénaire désolant qu’est l’instant de solitude ? Qu’est-ce qu’un dialogue ? Qu’est-ce que « je » ?

Le texte brillant, éloquent, imagé de Tarnagda, allié à sa mise en scène poignante, vivace, contient probablement ce qui se fait de mieux dans le théâtre africain. La musique, qui n’est pas qu’un accompagnement décoratif, est essentielle à l’analyse sensitive de cette intériorité distendue et déchirée, qui est une intériorité présente, une intériorité corporelle, une intériorité de chair. Finalement, après une heure intense, forte, mouvementée, par moments bouleversante, on sort tétanisé par cette franchise, par ce sondage d’un cœur triste et irrité. Jamais misérabiliste, toujours juste, frappeur, intelligent, Tarnagda, génie de l’espace et du mot, achève Avignon 2013 avec la superbe d’un artiste, la détresse d’un sans-abri et la mélancolie d’un prince.

Tout doit finir. Tout est fini.

Tout ? Presque : il faudra sans aucun doute postfacer ce juillet bizarre et fastueux, couronner ce bric-à-brac et ces trous de mémoire d’un épilogue contemplatif et autoritaire. Bilan complet du Festival In d’Avignon 2013 demain vendredi.

Wagons libres, conception Sandra Iché, avec Sandra Iché, et les interviewés Hanane Abboud, Carmen Abou Jaoudé, Omar Amiralay, Médéa Azouri, Ahmad Beydoun, Omar Boustany, Melhem Chaoul, Nadine Chéhadé, Tamima Dahdah, Jabbour Douaihy, Claude Eddé, Antony Karam, Houda Kassatly, Charif Majdalani, Ziad Majed, Alexandre Medawar, Rasha Salti, Farès Sassine, Jade Tabet, Fawaz Traboulsi, Michael Young, Khaled Ziadeh, réalisation Gaël Chapuis, Mary Chebbah, Ali Cherri, Virginie Colemyn, Laure de Selys, Sylvie Garot, Renaud Golo, Sandra Iché, Lenaïg Le Touze, Carol Mansour, Pascale Schaer, Vincent Weber.

Prochaines dates : Aucune au Festival d’Avignon. 1h15.

Et si je les tuais tous madame ?, mise en scène Aristide Tarnagda, assisté de Safourata Kaboré, Sira Diarra, avec Hamidou Bonsa, Lamine Diarra, David Malgoubri, Salif Ouedraogo, scénographie Charles Ouitin, lumière Mohamed Kaboré, costumes Huc Jean-Christophe Michel.

Prochaines dates : 25 et 26 juillet à 15h à la Chapelle des Pénitents Blancs, Avignon (84). 1h.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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