Avignon 2013 – Jour 19 – Epilogue

Rideau

C’est comme une sensation de soulagement nerveux mêlée au frimas du vide intérieur. Fini, achevé, massacré le Festival ; aujourd’hui vendredi, le In tire en grande pompe le rideau, à la fois sur cette édition assez courte mais très dense, compacte, sans air, et sur dix années de gestion controversée par le duo complice et discret Baudriller-Archambault. En 2014, il y aura table rase, du moins, c’est ce que on se prend à rêver. Le nouveau directeur, qui prend donc officiellement ses fonctions ce soir ou demain, le metteur en scène Olivier Py, représente un espoir décisif ; son arrivée à la tête du Festival d’Avignon marque le retour d’un artiste au poste essentiel, dans la lignée directe de Jean Vilar.

Ce bouleversement réel était sans doute nécessaire. Au prisme de cette édition 2013, il faut soulever et tenter de résoudre les questions importantes ; en effet, cette année, la programmation du Festival fut symptomatique des bons et mauvais côtés de la ligne morale et professionnelle initiée il y a dix ans et construite au fil des éditions. Analysons ce qu’il faut préserver et ce qu’il faut réformer de cette ligne, ce qu’il faut désirer pour l’année prochaine – que l’on attend déjà ici avec une torpeur expectative, une furie curieuse et une envie presque lubrique – parce qu’on le sait, Py a des idées de révolution. Dans quel sens ? Dans quel but ? Pour privilégier quel aspect, quelle éthique, quelle esthétique ? Personne, à part lui et sûrement quelques autres, ne le sait encore. Mais construisons, nous, ici, à notre niveau, la chimère d’un Festival à la fois dans la continuité de son rôle artistique de contemporanéité, aspect indispensable de l’ « Art vivant », et dans la rupture avec le cynisme post-moderne et le didactisme politicien qui rôdent encore souvent sur les planches d’Avignon.

Le rôle d’Olivier Py sera probablement, en tout premier lieu, de réaffecter à la programmation une dominance claire du théâtre dans sa forme brute ; c’est-à-dire, de proposer aux metteurs en scène de « monter des pièces » (que ce soit à partir de textes existants ou de créations inédites), et non plus seulement, d’ « expérimenter la scène ». Cette année, on nous a vendu comme du théâtre des choses qui n’en étaient strictement pas (Projet Luciole, Sans Doute), ni esthétiquement, ni intellectuellement, ni moralement, ni philosophiquement. Certes, dans les spectacles concernés, il y avait une certaine idée de mise en scène (en cela, le début de Projet Luciole est brillant, mais c’est rapidement balayé), quelques idées de mouvement, de décor, d’espace, mais jamais de chair véritable, jamais de théâtre incarné, aucun ancrage dans la réalité scénique, aucune prise en charge de l’acteur. Dans Cour d’Honneur, il y avait déjà un peu plus de théâtre – avec la relation tordue spectateur-acteur, ces vases communicants étranges et troublants – mais aussi, hélas, un peu moins de mise en scène. Retrouver le sens, non pas forcément de la narration, mais de la mise en scène, de l’effet de mise en scène, du personnage, est un enjeu urgent.

Dans un second temps, il faudra à tout prix réintégrer le répertoire au Festival. C’en est assez de cette dichotomie savamment entretenue par certains, qui émet : « Soit l’on fait du théâtre contemporain, soit l’on met en scène des ‘textes standards’ ; on ne peut pas faire les deux à la fois ». C’est une aberration que de cloisonner ainsi le théâtre. Les textes classiques ont encore tout à dire, et ils sont écrits dans une langue sublime. On a remarqué un bon nombre de metteurs en scène qui choisissent très mal leur texte (Le Début de Quelque Chose), ou qui l’écrivaient aussi mal eux-mêmes (Wagons libres), préférant par prétexte et bonne conscience un mauvais texte moderne qu’un bon texte classique. Cela dit, ce n’est pas pour exclure ni les créateurs, ni les écrivains modernes ; il faudrait seulement un meilleur équilibre entre ‘standards’ et créations, ou en tout cas un déséquilibre moins flagrant. Parce qu’aimer le théâtre, c’est apprécier à la fois les réinventions d’un texte déjà plus ou moins connu (on attend fébrilement le prochain Hamlet dans la Cour – espérons que cela arrive un jour !), et aussi les textes contemporains qui sont moins ancrés dans l’imaginaire collectif. Nordey, par exemple, a choisi un texte contemporain brillant, peu lu par le public, et c’est en quelque sorte un héros, même si le plaisir n’a pas été au rendez-vous (Par les Villages). Car l’art, ce n’est pas, comme l’affirment impunément quelques-uns ici, uniquement une création délirante, un laboratoire, une usine à expérimentations. C’est aussi du travail, la foi en un héritage, l’intelligence de la réinvention, et enfin, une forme d’universalité du propos, en tout cas d’ « humanité » de ce propos, qui offrent en échange de l’espoir, de la confiance et de l’argent d’un public, un « sens » relatif, en tout cas un regard sur la vie, un regard parlant, drôle, désespérant ou tragique, un regard sadique ou empathique, mais en tout cas, un regard certain, évoquant de près ou de loin le drame du « je », du « nous », du « tu », l’humaine condition. Pas sûr que le regard, par exemple, de Cottanceau, qui expose Because Godard à l’Ecole d’Art, marquera autre chose qu’elle-même, et bouleversera l’humanité d’un homme ou d’une femme par sa justesse ou sa beauté. Pas sûr que quelqu’un s’en souvienne l’année prochaine. Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait pas de regard d’artiste ; comme dans quelques pièces présentées chaque année au Festival, le happening importe plus que le regard, l’expérience que la beauté. Dès lors, on crée des œuvres-mouchoirs. Le public s’y trompe rarement, et hue les œuvres sans regard.

Enfin, il sera nécessaire d’épurer sérieusement la programmations de certains trublions récurrents ; car, si l’on peut comprendre sans apprécier la présence de Nordey, Delore, Truong, et même Marzouki, qui ont le mérite, malgré leur ratage de cette année, d’avoir une démarche sincère et une certaine élégance dans l’échec, et desquels on attend les prochaines créations avec quand même un peu d’intérêt, on ne pourra toutefois jamais accepter moralement la présence de personnes comme Sophie Calle, Vincent Macaigne (absent cette année mais sûrement de retour en grande forme très bientôt) ou même Nicolas Stemann (qui présentait un Faust I-II que nous n’avons pas vu, nous lui accordons le bénéfice du doute), qui sont les fameux « épate-bourgeois » de nos contrées avignonnaises, toujours prêts à déballer aux yeux de tous chaque ordure à laquelle ils pensent, chaque bêtise qu’ils ont cru être trait d’esprit, chaque cliché balourd qu’ils ont cru être audace absolue. Olivier Py aura la dure mission d’écarter sciemment certains, qui – on le sait tous, cela se dit dans les couloirs, en chuchotant – n’ont jamais eu leur place ici.

Ne dressons tout de même pas un bilan trop négatif de cette édition, et, au travers de cette édition, de ces dix ans. Il y a quelques points très satisfaisants. Par exemple, la présence de nombreux jeunes talentueux acteurs et metteurs en scène, poussés par le duo Baudriller-Archambault, ici parfaitement dans son droit ; pensons à l’incroyable Germinal de Defoort et Georger ou au touchant Europia interprété par des acteurs encore étudiants. Ensuite, la présence récurrente des monstres sacrés du théâtre contemporain, indépassables dans leur catégorie – Ostermeier, Mouawad, Castellucci, Lauwers, Marthaler, etc., est une belle et bonne chose, car un Festival d’Avignon éloigné de ces grands génies du théâtre contemporain serait un Festival d’Avignon faux, en ruine. Qu’ils soient régulièrement mis à l’honneur prouve, au-delà de l’ambition un peu politicienne des deux anciens directeurs, au-delà de leur désir niais de faire du « théâtre engagé » la préoccupation principale d’Avignon, que Baudriller et Archambault avaient conscience que certains de ces metteurs en scène étaient complètement étrangers au politique, au moral, au social (bien heureusement) ; ils auraient pu écarter ces derniers des programmations, ils les ont au contraire mis en avant au même titre que les autres. Ce qui signifie que la conscience que le théâtre est avant tout autre chose que politique, est là, larvée. Il faut extérioriser désormais ce démon, affronter la bête, c’est-à-dire, s’avouer que le théâtre politique est une discipline souvent bête et limitée, mièvre, nasillarde, sans beauté. On a eu encore la preuve cette année que cette envie (obsession ?) de didactisme, décevait systématiquement un public venu quêter justement autre chose, quelque chose d’onirique et de beau, pas quelque chose de salement professoral. Les moralisateurs sont encore trop présents, trop voyants, trop encensés ici. La moralisation à but prosélyte est une maladie de l’art, et on a eu droit, encore cette année, à un beau panel de donneurs de leçons (Ping Pang Qiu, Wagons libres, l’exposition La Porte du non-retour…) qui devraient mieux se concentrer sur l’essence du mouvement scénique, sur l’éthique des planches, que sur le racontage dénonciateur épuisant.

Alors, que rêver ?

Tout est à rêver : Py, clefs en mains, peut faire la révolution d’Avignon, mais il faut qu’il la souhaite. Il lui suffit de la souhaiter, parce qu’en-dessous, tout le monde attend un sérieux changement, un changement dans la continuité, c’est-à-dire, la reprise des idéaux émis il y a dix ans, leur reformulation, une application plus sérieuse dans la sélection des auteurs et metteurs en scène, et le refus de tabler sur « un nom » qui fait vendre. Personne ne sait, pour l’instant, ce qu’il adviendra du Festival d’Avignon. Olivier Py fera sûrement de la première édition qu’il dirige la pierre angulaire de sa vision du théâtre et de l’évènement. Attendons ainsi, sous ce soleil d’enfer, alors qu’Avignon 2013 crève (ça y est), attendons Avignon 2014, qui peut être tout ou rien, l’enfer ou le paradis.

Je sens déjà en moi ce tremblement, ce frisson du théâtre, qui me quitte. En fait, je le pose près de moi pour un an, et il dormira ici, à mon chevet. La veille prolongée sera l’occasion de mille rêves et cauchemars. Tout cela est passé si vite et j’ai l’impression que rien n’a existé. Et pourtant, qu’y a-t-il de plus existant, de plus charnel qu’un acteur ? Ainsi, c’est le réel qui n’existe pas, et c’est le théâtre qui existe seul… il a existé seul pendant trois semaines, il a laminé, assommé, décarcassé le réel… et moi, je suis enfermé dans le théâtre… dans cette Cour d’Honneur, je me rappelle de ces fantômes qui sortaient des murs… je suis l’un d’eux, pour toujours l’un d’eux. Chaque tête tournée dans l’obscurité vers l’autel de la scène, chaque regard attentif, stupéfié, est le fantôme qui attend sa résurrection temporaire, auprès des autres fantômes réincarnés – les personnages –, et cette danse macabre, vibrante, galvanique, c’est l’art vivant, c’est ce théâtre, plus vrai que le vrai, donc vraiment faux, qui nous empoigne le cœur, nous ahurit, nous vide et nous remplit. Je regarde le fantôme posé à côté de moi. Ce fantôme, c’est moi, c’est Py, c’est Germinal, c’est Avignon. Avignon, c’est moi : Avignon est en moi, est en nous, et nous sommes en lui ; nous sommes lui ; et cette fusion annuelle, manifestation sublime de l’importance impérieuse de l’art dans ma, dans notre vie, vient à nouveau de se consumer, vient à nouveau de devenir ce rêve, ce mirage estival, cet espoir d’avenir. Que ferais-je sans ce rêve éternellement déçu, éternellement revécu, éternellement réinvesti, éternellement oublié ?

A l’année prochaine.

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Jean Belmontet

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