Avignon 2013 – Jour 2 – Qaddish, Qudus Onikekul – Place du Marché 76, Jan Lauwers

Loufoqueries Grandioses

Avignon tambourine, vibre, et dans la rue de la République, chaque jour se ressemble : défilés, hommes-sandwichs, danseurs, artistes en costume vendant leur spectacle… on n’avance pas dix mètres sans recevoir un tract entre les doigts, accompagné d’une tirade huilée dans laquelle, presque toujours, on nous affirme que « c’est drôle, c’est frais, ça se prend pas la tête, c’est avec telle comédienne que vous avez vu dans tel épisode de Bref ou tel comédien qu’on a vu chez Ruquier »… Ruquier, justement, est partout, réincarné dans la bande des humoristes d’On n’demande qu’à en rire qui, comme chaque année depuis trois ans, sont des énormes succès du festival Off. Chacun a son spectacle, mais, le temps de remonter la rue (quinze minutes), on en a croisé une bonne dizaine, au café ou beuglant la réclame, ensemble ou séparés. Nicole Ferroni, Artus, Donel Jacksman, Steven et Christopher, les Décaféinés, les Kicékafessa, les fameux Lascars, on ne sait plus où donner de la tête. Ce sont ceux que les badauds arrêtent dans la rue : l’émission est une religion pour certains, les jeunes surtout, qui les ont tous vus à la télévision. Le Festival d’Avignon est l’occasion de fédérer les humoristes et leur public, parce qu’au Festival Off, c’est chacun pour soi, les compagnies de théâtre organisent elles-mêmes leur publicité, et c’est souvent sur le pavé que les artistes en personnes se retrouvent – c’est toujours la stupeur générale lorsque l’on constate que le type qui se balade distribue des flyers avec sa propre tête dessus – on s’imagine le reconnaître, l’écran entre scène et public est brisé, on se dit que c’est une vedette (même quand c’est faux), on est désemparé mais gonflé d’orgueil ; c’est le seul moyen véritable qu’ont les compagnies pour capter l’attention de la masse grouillante, car sans cela, considérant le nombre phénoménal de tracts que l’on a amassé en une journée, on ne saurait plus rien différencier.

C’est dimanche, la ville est carbonisée par le soleil, il y a peu de transports en commun, mais l’affluence est toujours aussi démesurément importante. Place de la Poste, comme chaque année, une bourse aux livres anciens se tient pendant tout le Festival. La rue des Teinturiers (photo), un des plus beaux (mais aussi des plus étriqués) endroits d’Avignon, est une fourmilière : c’est là que se tient une brocante perpétuelle, mais c’est aussi là que se trouvent deux lieux du Festival In (le Gymnase du Lycée Saint-Joseph et le Théâtre Benoît-XII) ainsi qu’une dizaine de petits théâtres associés au Festival Off. Tout cela, étalé sur moins de cinq cent mètres. C’est au Théâtre Benoît-XII, dans une foule agitée, que le Festival In continue. Il est 17 heures, la chaleur n’est pas tombée, et au moment de rentrer pour Qaddish, le nouveau spectacle du danseur Qudus Onikeku, on boit un litre d’eau.

Qaddish est un spectacle simple et direct, court (une heure tout rond), et intense. C’est le dernier volet d’une trilogie sur la mémoire du corps composée auparavant de Still/Life et My Exile is in my Head. Les allergiques à la danse contemporaine pourront s’y rendre sans problème : c’est bien plus qu’une performance expérimentale. La scénographie est épurée, et la mise en condition parfaite. Un long voile traverse toute la scène, la coupe en deux ; Onikeku, bel homme tout de muscles, danseur polyvalent et à la fluidité éblouissante, surgit calmement de l’obscurité. Derrière le voile s’allument des spots. La soprano Valentina Coladonato, au même endroit, apparaît brouillée par le voile et, sans frémir, entame en direct le Kaddish de Ravel. On sait d’ores et déjà que cela sera beau. Qaddish devient alors un grand spectacle de musique, de danse et de théâtre, proposant le corps de l’athlète comme réceptacle de la mémoire, en lutte perpétuelle contre le temps, contre les souvenirs d’enfance malheureux et traumatiques, contre l’angoisse de l’immobilité. En dents de scie, l’atmosphère scénique oscille entre silences effroyables où le danseur éprouve la sourdine du temps présent, et montées en puissance (appuyées par un violoncelle et une guitare) où le souvenir ressurgit, dans une sorte de transe contagieuse. Le voile tendu sert dans un premier temps d’écran à la compréhension du temps qui passe, puisque les autres personnes en scène sont la plupart du temps derrière lui, et n’apparaissent que floues, et puis, par un éclatant jeu sur les techniques, devient une sorte de page virtuelle où s’impriment, défilent, surgissent, de tous côtés, des mots du passé, des expressions, des phrases entières, souvent obscurcies, comme ce moment entre éveil et sommeil où des bouts de ce que l’on a entendu dans la journée reviennent en vrac, par une sorte de mémoire automatique et bazardeuse. On en ressort épuisé positivement.

Mais le choc arrive la nuit. Quelques heures plus tard, au Cloître des Carmes, Jan Lauwers présente en première française sa Place du Marché 76. Lauwers avait déjà fait une grosse impression, avec sa Needcompany, en 2009 pour sa trilogie Sad Face / Happy Face. Il arrive cette année avec cette création flamboyante, et propose ce qui est sans aucun doute, pour l’instant, la plus grosse sensation de l’édition 2013, malgré la pluie qui retarde la représentation de plus d’une heure. A 23 heures, le crachin trempe encore les quelque 500 têtes du public lorsque Lauwers, lui-même acteur, guitariste et narrateur de son spectacle, débaroule et fait pénétrer les gradins dans son monde burlesque et fantasque. Les deux heures vingt qui suivront seront d’une loufoquerie grandiose ; on ne sait pas trop comment en parler : il s’agit à la fois d’une comédie musicale pop et lugubre, d’une comédie satirique grinçante, d’une tragédie villageoise abominable, d’un conte fantastique coloré. Sur la place du Marché, les habitants d’un village misérable et hanté par une catastrophe antérieure (la mort de vingt-quatre villageois dans une explosion de gaz, un an auparavant) se retrouvent, chantent, se détruisent, s’aiment, se haïssent. En un an, rythmé par la musique des saisons, c’est une trombe de plaies qui s’abat sur la place du Marché ; suicides, accidents, meurtres, viols, séquestration, le village, comme souillé par le traumatisme initial, se désintègre peu à peu. Tout le monde se suspecte, devient mi-fou, extériorise la souffrance gardée trop longtemps. Un jour, un bateau tombe du ciel et Bigleu, son seul matelot, d’orange vêtu, est le grain de sable dans l’engrenage des malheurs. Il provoque à la fois la méfiance et la curiosité. C’est lui qui sera la solution.

Le foutoir épique de Place du Marché 76 semble d’une clairvoyance indispensable. Lauwers montre, en toute liberté, avec réalisme comique et sans didactisme, les perturbations d’une communauté, le tohu-bohu de la vie à plusieurs, le capharnaüm de l’amour. Lauwers est moderne, dans ce que ce terme a de moins péjoratif, c’est-à-dire qu’il capte les troubles et les beautés de l’époque sans pour autant moraliser ; il transcende l’anecdotique et parvient à l’universel sans passer par la case verbiage doctrinaire. Sorte de fusion hallucinogène et hilarante entre Alain Resnais et Tim Burton (on sent un certain amour pour le cinéma), son spectacle interpelle directement l’audience, comme un appel à la compréhension, comme pour sauver le village du chaos. Nous sommes témoins et acteurs, mis en relation avec l’effroi des personnages, mais jamais on nous demande de les juger, bien au contraire. Ce n’est que du théâtre ; c’est donc la vie ; et la vie n’est pas un tribunal. Superbe.

Qaddish, conception et chorégraphie Qudus Onikeku, avec Qudus Onikeku, Emil Abossolo Mbo, Valentina Coladonato, Charles Amblard, Umberto Clerici, dramaturgie Emil Abossolo Mbo, scénographie et lumière Guillaume Fesneau, Aby Mathieu, son Clément Marie Mathieu.

Prochaines dates : 9, 10, 12, 13 juillet à 17 h au Théâtre Benoît-XII, Avignon (84). 1h. En anglais surtitré en français.

Place du Marché 76, texte, mise en scène et images Jan Lauwers, avec Grace Ellen Barkey, Anneke Bonnema, Hans Petter Dahl, Julien Faure, Yumiko Funaya, Benoît Gob, Sung-Im Her, Elke Janssens, Jan Lauwers, Romy Louise Lauwers, Emmanuel Schwartz, Maarten Seghers, Catherine Travelletti, musique Rombout Willems, Maarten Seghers, Hans Petter Dahl, costumes Lot Lemm, dramaturgie Elke Janssens, chorégraphie Misha Downey.

Prochaines dates : 9, 11, 12, 13, 15, 16, 17 juillet à 22 h au Cloîtres des Carmes, Avignon (84). 2h20. En anglais et français surtitré en français et anglais.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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