Avignon 2013 – Jour 3 – Expositions à l’Ecole d’Art

Images en suspens

Jean Vilar, dans les années 60, a voulu réformer le Festival d’Avignon qu’il avait lui-même inventé, en l’ouvrant aux autres arts proches du théâtre (principalement danse et musique). Dès lors, les directeurs qui se sont succédés n’ont eu de cesse d’essayer de tenir ce cap, c’est-à-dire mettre à l’honneur le théâtre mais également ce qui lui est périphérique ; les directeurs actuels ont beaucoup fait pour repenser le rapport entre les arts vivants. On pourrait même leur reprocher de l’avoir trop fait, préférant souvent des installations artistiques aberrantes qui se voulaient « transcender les genres d’expression » à des pièces de théâtre plus « classiques » mais peut-être plus sensées et plus belles. Ils ont voulu – ce n’est pas blâmable – favoriser la création, mettre en avant ceux qui proposaient de nouvelles formes, de nouvelles idées, au risque que celles-ci soient miteuses et putassières. Cette édition du festival est caractéristique de cette « obsession du moderne » qu’ont les programmateurs, faisant naviguer les différentes éditions entre génial et grotesque ; ce dernier Festival qu’ils dirigent est sans doute pour eux l’occasion de cristalliser leurs objectifs initiaux, et de réaffirmer enfin leur un peu triste « allergie » aux textes « poussiéreux ». Sur la soixantaine de spectacles et installations proposés, pas une seule pièce du répertoire classique ; la seule proposition qui s’en rapproche est Lear is in Town créé par Ludovic Lagarde, qui n’est pas, visiblement, une mise en scène du Roi Lear mais un genre d’adaptation-tripatouillage du texte – nous verrons cela plus tard, puisque le spectacle ne débute que le 20 juillet.

Dans cette visée louable mais parfois aveuglante de faire se croiser les arts, chaque année, on nous propose différentes expositions (indiquées, dans le cadre d’expérimentations inédites, comme des « installations »), qui, il faut le dire, sont rarement à la hauteur. L’an dernier, Sophie Calle avait tellement exaspéré certains festivaliers par son abject placardage œdipien et macabre (narcissisme insondable de balourdise) appelé Rachel, Monique que cette année, en plus de se jurer de ne plus rien attendre de Calle qui débarque avec Hôtel Mirande, une performance fanfaronne à nouveau à la gloire de sa propre personne,  ils hésitent à aller voir les expositions, quelles qu’elles soient. C’est le cas de l’auteur de ces lignes. Pourtant, mardi 9, encore une fois, le soleil est d’enfer, et il faut trouver un refuge. L’Ecole d’Art, où, durant toute la durée du Festival, sont présentées quatre expositions, est climatisée. C’est donc là, en exil au frais, au cœur d’Avignon, dans ce magnifique bâtiment, que se retrouvent les transpirants et les amateurs d’expositions. Cette année, l’Afrique y est mise à l’honneur.

Tout d’abord, sur deux salles, sont installées les photographies de Kiripi Katembo Siku, sous le titre Yango. La première série de clichés, intitulée Un regard, et de laquelle est issue la photographie qui tient lieu d’affiche pour l’édition 2013, offre de belles variations autour du reflet et de l’ombre ; les personnages sont des silhouettes, les rues du Congo se miroitent dans l’eau (élément récurrent de cette série), et les montages photographiques provoquent des images en suspens, où le reflet devient plus vrai que l’original. Entre réalisme et rêve, la vie quotidienne est fondue à la chimère onctueuse, aquatique, dans des réverbérations oniriques et – non ironiquement – théâtrales. La seconde série, Mutations, est une suite de plongées et de plans verticaux, pris de haut, sur la vie congolaise, moins marquants que les précédents, mais tous réussis : parasols, carrelages, misère de la rue, saleté, circulation… là encore, la vie quotidienne tient la place principale, reconstruite par le filtre édifiant de l’instant figé.

Cela se gâte avec Nyaba Léon Ouedraogo, qui, prétendant conjuguer la grammaire philosophique de Conrad dans Au cœur des ténèbres, nous cloisonne dans une salle obscure et nous assujettit à un diaporama loupé, Les Phantoms du fleuve Congo, qui se veut naturaliste et « subjectif » (c’est lui qui le dit), qui aimerait montrer un « Congo nouveau, contemporain » afin de « sensibiliser le spectateur » (encore lui). En fait, on ne voit qu’un assemblage de clichés mal construit, rythmé par un montage tape-à-l’œil et laid, qui nous laisse à la fin la vague impression d’un Power Point usiné avec des photos de vacances. On nous pardonnera cette cruauté : là où Kiripi Katembo Siku proposait un vrai regard d’artiste sur le Congo et une esthétique intéressante, Ouedraogo ne semble « que » faire du photoreportage assez peu inspiré, et en plus de ça mal réinvesti par la forme finale de son exposition.

On quitte l’Afrique mais on reste dans la vidéo, avec Because Godard, une installation réalisée par Claire Ingrid Cottanceau, sur laquelle il n’y a, vraiment, pas grand-chose à dire. Dans une salle calfeutrée, des projections de films sur les murs, représentant des personnages en chemise bleue fixant la mer, de profil ; au centre, une petite télévision, avec un diaporama et des fragments du Portrait Ovale de Poe qui défilent sur le bas de l’écran – ces mêmes fragments qui sont lus dans le film Vivre sa vie de Jean-Luc Godard, d’où le titre de l’installation. Le texte que Cottenceau a écrit dans le programme de l’exposition, pour présenter ce travail, en plus de sa platitude typographique post-moderne, tente d’expliquer le sens de ce lieu somnolent : grossièrement, elle explique qu’elle a fait lire à ses acteurs ce passage de la nouvelle de Poe, puis les a mis en chemise bleue et les a filmés pendant quelques minutes face à la mer, en tentant de « capter leurs pensées ». Elle veut nous mener vers notre « propre espace mental ». Si cet espace est le sommeil, c’est réussi.

Enfin, au sous-sol, on retourne en Afrique ; Philippe Ducros nous propose un voyage photographique audioguidé à travers l’Ethiopie et le Congo, qu’il nomme La Porte du Non-Retour de l’appellation donnée aux monuments commémoratifs de l’esclavage en Afrique de l’Ouest, situés sur les lieux mêmes où les noirs étaient embarqués sur les navires en partance pour l’Amérique. Les voix chuchotées dans le casque ne décrivent pas les clichés – magnifiques – exposés sur les murs, mais offrent un monologue-dialogue intérieur que le photographe construit virtuellement au fil d’une excursion en camionnette jusqu’à l’hôtel Apocalypse. Le périple est à la fois trop long et trop court : trop long, parce que cette mise en scène auditive (qu’il appelle « parcours théâtral intimiste ») fatigue très vite de par son absence de force narrative et ses évidentes carences stylistiques – le verbe est pesant, les images téléphonées, la lecture appuyée et la sensiblerie éreintante. Quelques beaux moments surnagent dans le texte. Trop court, parce que les photographies sont en quelque sorte déflorées, leur mystère est violé par la voix, et du coup, on passe très peu de temps devant chacune, déçu par le didactisme (décidément omniprésent cette année) que le photographe-auteur impose à son spectateur. Ducros nous indique trop où aller, qu’en penser, ne nous laisse pas délirer et admirer, parce qu’il veut démontrer. Il nie l’écueil en affirmant que la narration audio n’est là que pour augmenter « l’expérience » du public ; en fait, et c’est dommage, il flèche beaucoup trop le voyage (il veut, ouvertement, nous « désapprendre l’Occident » – objectif bête), montre du doigt, sort les violons, et maltraite son talent pour la photographie.

Le constat final sur les expositions du Festival In 2013 est donc mitigé. D’un côté, des photographes de talent (Ducros sans l’audio et Siku) et de l’autre, des obsédés de la vidéo qui devraient se calmer, mieux travailler leur support et ne pas prendre le prétexte de la littérature pour légitimer une approche un peu paresseuse (Cottenceau et Ouedraogo). On reviendra sûrement l’année prochaine voir ce que nous propose le Festival en terme d’art exposé, car tout n’est pas mauvais ; mais il faut urgemment une meilleure politique dans le choix des artistes.

Pour finir la journée, à une heure moins cuisante, il faut se rendre au Cloître Saint-Louis, QG du Festival ; en effet, tous les jours jusqu’au 12 juillet, de 18h10 à 19h, se tient l’émission de radio Je vous demande de sortir d’Arthur Dreyfus, en public et en direct sur France Inter ; y sont invités les grands metteurs en scène présents au Festival. Mardi, c’était Jean-François Peyret, qui présente Re : Walden à la Chartreuse de Villeneuve (une adaptation numérique de Walden d’Henry-David Thoreau), et Jan Lauwers, qui scandalise ou réjouit avec Place du Marché 76 au Cloître des Carmes, qui étaient invités. D’autres émissions seront enregistrées en public au cours du Festival, notamment Le Masque et la Plume de Jérôme Garcin le 14 juillet, ainsi que, tous les jours, Changement de décor, La Dispute  et Le RenDez-Vous, trois programmes de France Culture, au Musée Calvet et à l’Ecole des Ortolans.

Yango, exposition des photgraphies de Kiripi Katembo Siku.

Les Phantoms du fleuve Congo, installation vidéo de Nyaba Léon Ouedraogo.

Because Godard, installation vidéo de Claire Ingrid Cottanceau, assistée de Yassine Harrada, Gérôme Godet, avec Dimitrios Koundourakis, Pierre Lamandé, Frédéric Leidgens, Stanislas Nordey, Pascal Tokatlian.

La Porte du Non-Retour, parcours déambulatoire photographique et audioguidé de Philippe Ducros, assisté de Catherine La Frenière, traduit pour la version anglaise par Shelley Tepperman, collaboration à la scénographie Magalie Amyot, Romain Fabre, musique, sons, enregistrements Ludovic Bonnier, direction technique Charlotte Ménard, voix Etienne Pilon, Klervi Thienpont, Catherine Bérubé, Alex Ivanovici.

Tous les jours jusqu’au 26 juillet de 11h à 19h (de 13h à 19h pour La Porte du Non-Retour) à l’Ecole d’Art, Avignon (84).

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

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