Avignon 2013 – Jour 4 – Par Les Villages, Stanislas Nordey

Tyrannie des mots

La Cour d’Honneur du Palais des Papes est un purgatoire pour les âmes festivalières ; un entre-deux intergalactique, où coulent des pierres bavardes les océans d’Histoire, où encore les mots des immenses acteurs passés ici (Arditi, Philippe, Podalydès, Huppert, Trintignant, Vilar évidemment) finissent de rebondir, où se sont assis, au fil des ans, des milliers et des milliers de spectateurs avides de théâtre, où se passeront encore tous les plus forts moments des Festivals à venir, où l’on est à la fois dans l’Eden du spectacle et dans les gouffres embrasés, prêt à voir sortir un ange ou une bête. En plein air, face au mistral, entre ces murs colossaux aux cambrures moyenâgeuses, devant un gradin de deux mille personnes muettes et abandonnées, dans un silence de sidération, l’acteur qui s’apprête à rugir sa tirade n’est que seul. Il n’a pas d’yeux amis à chercher dans la foule, pas de visages connus à reconnaître, pas d’air familier à respirer ; il n’a que sa pauvre breloque de corps, ses bras domptés à peine, son souffle dérisoire, et une cervelle torpillée par l’instant d’hallucination. L’odieux public, lui, les bras croisés ou les jambes, le rictus à la lèvre ou la commissure pincée, les sourcils curieux ou les doigts tapotant le genou, est dans l’attente et le jugement. Il se moque de la dégoulinade de lave qui entame l’intestin de l’acteur, il se moque des mois entiers qu’il a passé à se fourrer son texte dans le fond de la gorge, il se moque de sa main qui tremble prêt de sa cuisse, il se moque qu’il soit humain. Il espère, il patiente, et il juge. Parfois même, il chuchote à son voisin quelque chose d’indécelable, et l’effroi de l’acteur est pire encore. Pire que quand, simplement, il s’en va ; s’en aller veut dire ne rien comprendre ; rester mais chuchoter veut dire comprendre assez pour détester jusqu’au bout. Le spectateur est l’assassin psychologique de l’acteur. Mille fois il le tue au théâtre. En applaudissant à la fin, il lui donne le droit de vivre un peu à nouveau. Sous caution.

Comme pour se venger de ce dont le public se moque, Nordey décoche Par Les Villages comme une réponse implacable à l’indifférence que provoque chez les gens le fait d’être humain. Lorsque l’un des personnages dénonce le bourgeois, le citadin, le libéral, il nous montre du doigt, il fait un procès à chacun d’entre nous. Le lieu même, symbole du théâtre, espace de règne du public, la Cour d’Honneur, devient alors l’accusé ; mettant en scène le texte très dense de Peter Handke avec un dépouillement radical, il se met en querelle totale avec la mode baroque et outrancière, et il le sait. Pasolinien jusqu’aux ongles, il place le verbe au centre de la pièce, soumet violemment le public stupéfait à la tyrannie des mots.

En brandissant le texte du dramaturge autrichien avec cette brutalité éprouvante, Stanislas Nordey refuse les filtres de la flamboyance et de la distraction pour laisser seule l’écriture exister. Il ne s’en cache pas, il le revendique même avec constance et poigne : son théâtre est un « théâtre de la parole », en lutte contre le « spectaculaire ». Considérant qu’on bêtifie le public à vouloir le divertir à tout prix, décidant de faire confiance à l’intelligence de l’audience et d’aller toujours au bout de sa conception de la mise en scène, sans jamais se complaire dans la séduction, il s’empare de Par Les Villages (sorti en 1981) sans faire aucune concession. L’idée est belle, le résultat, lui, est nécessairement décevant, de par le dogmatisme qu’il s’impose.

La pièce, tragédie ouvrière ardue et aux déroulements langagiers aussi longs qu’édifiants, tient plus du poème dramatique que du théâtre d’intrigue et d’action. Handke propose de parler des pauvres, de miséreux, des courbés, des humiliés, des sauvages, sans percer leur mystère ; il les fait parler en poètes, il les fait incarner une parole refusée, un langage étouffé, en les libérant des déterminismes ; au milieu, s’étale la relation tourmentée de deux frères qui ne s’aiment pas mais qui sont obligés d’être là l’un pour l’autre. Le premier, converti à l’urbain, exilé depuis longtemps dans le vaste monde moderne, revient un jour dans sa vallée natale, où il retrouve le second, resté là, ouvrier boiteux et grouillot volontaire, soumis à ses mains et à son corps. L’enfant prodigue s’en retourne « par les villages », et le drame qui se joue, essentiellement verbal, dans une alternance étirée jusqu’à la folie de dialogues de sourds et de monologues schizophrènes, va provoquer une réflexion existentielle sur la condition humaine, sur l’amour familial, sur la solitude. En ce sens, Nordey sublime son matériau puisqu’il expose la langue miraculeuse de Handke au premier plan, il la dissèque, la travaille, l’appuie. C’est la qualité et le défaut : le metteur en scène aime beaucoup trop le texte pour réussir à l’apprivoiser. Lui-même acteur de sa création, Nordey, dont Par Les Villages est le livre de chevet, déclame cette prose poétique avec une telle effervescence de lecteur, une telle emphase, un tel désir de montrer ce qui lui plaît dans l’écriture, qu’il en oublie souvent la cadence et la fluidité.

Les autres acteurs sont inégaux ; si Emmanuelle Béart est sibylline et précise, et Jeanne Balibar hors normes, Laurent Sauvage manque souvent de souffle et gère mal sa voix – mais on est indulgent, car tenir la distance au bout de quatre représentations (trois en réalité : celle du 8 a été annulée à cause de la pluie), et dans un espace scénique aussi inédit et compliqué à envoûter, est déjà un exploit sportif inimaginable. D’autant plus que Sauvage entame avec un très long monologue qui, dans la première demi-heure, détermine l’avis de tout un public. Sur la droite, un guitariste distille des mélopées qui se changent en transes rythmiques lorsqu’un personnage développe une tirade jugée importante – même défaut d’affectation et de soulignement excessif du verbe, de son omniprésence, de sa vénération. Le décor, simple et symboliste, est posé sur les planches nues ; aucun apparat ; très peu d’accessoires et de costumes. Le rejet de fioritures, s’il semble sincère et en adéquation avec le projet de Handke, qui exècre l’artificiel de la civilisation et de la bourgeoisie, épuise les yeux, qui se demandent où aller, où se poser, pour finalement mourir sur le corps de l’acteur en ébullition. L’effet que cherche Nordey se retourne alors contre lui : on n’écoute plus la splendeur du style mais on préfère admirer la chair, attendre qu’elle s’ébranle en silence. On perd le fil. On oublie. On ne fait plus que voir, admirant l’épure, la présence, l’absence, sourd à tout langage.

Finalement, Par Les Villages se révèle comme le pendant glacial de Place du Marché 76, où la misère était joyeuse et scandaleuse, où l’aliénation était hystérique ; ici, on crève d’un mal pervers, insidieux, non manifesté. Le village, qui chez Lauwers pourrissait hilare, se délite chez Nordey dans la tension psychologique et la verbalisation statique. On ne sort pas révulsé de la Cour d’Honneur, plutôt haussant des épaules, et presque triste. L’espace-temps sublime où nous téléporte l’atmosphère du Palais n’a pas été saigné par un mauvais spectacle (comme cela arrive parfois), mais les murs de pierre, vieux comme mille univers, ne retiendront pas grand-chose, dans leurs excavations poreuses, de ce flot de beau style récité tel quel.

Par les Villages, de Peter Handke, mise en scène Stanislas Nordey, assisté de Anthony Thibault, Yassine Harrada, scénographie Emmanuel Clolus, lumière Stéphane Daniel, musique Olivier Mellano, son Michel Zürcher, avec Jeanne Balibar, Emmanuelle Béart, Raoul Fernadez, Moanda Daddy Kamono, Olivier Mellano, Annie Mercier, Stanislas Nordey, Véronique Nordey, Richard Sammut, Laurent Sauvage.

Prochaines représentations : 11, 12, 13 juillet à 21h à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon (84). 4h (avec entracte).

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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