Avignon 2013 – Jour 5 – King Size, Christoph Marthaler

Humour futuriste

Les actuels directeurs du Festival, Vincent Baudriller et Hortense Archambault, ont voulu, pour leur dernière année de gestion, réinviter les artistes qui ont marqué leurs dix années à la tête du rassemblement, et leur offrir à chacun, pour un soir, une scène libre à l’Opéra-Théâtre. C’est le principe du cycle « Des Artistes un jour au Festival », qui donne un plateau pour une unique représentation (ou à peine plus) à des personnes aussi diverses que Thomas Ostermeier (artiste associé en 2004 ; le 14 juillet à 19h30), Jan Fabre (artiste associé en 2005 ; les 15 et 16 juillet à 21h), Patrice Chéreau (qui a marqué l’édition 2011 avec I Am The Wind ; le 26 juillet à 18h), Roméo Castellucci (artiste associé en 2008 ; le 25 juillet à 19h) ou encore Wajdi Mouawad (artiste associé en 2009 ; le 24 juillet à 19h).

L’un de ces « spectacles d’un soir (ou deux) » le plus attendu était sans doute celui de Christoph Marthaler, King Size, joué le 10 à 21h, et donc, aujourd’hui, le 11, à 18h, dans le cadre imposant de l’Opéra-Théâtre. Christoph Marthaler, artiste associé en 2010, grand metteur en scène suisse de théâtre et d’opéra, amateur controversé de musique classique et de comédie dérangée et exaspérante (Papperlapapp, présenté en 2010 dans la Cour d’Honneur, avait provoqué un tollé), revient ici avec ce qui est la chose la plus étonnante qu’on a vue pour l’instant cette année, et surtout, la meilleure.

King Size ne raconte rien, ne démontre rien, ne dit rien, mais parle un langage qui réveille en nous la plus secrète des énergies, la plus disjonctée des humeurs. Reposant sur le procédé de l’enharmonie, qui s’appuie sur l’identité chromatique de deux notes différentes (par exemple, ré dièse et mi bémol), et permet des variations étonnantes si elle est utilisée avec savoir-faire, King Size mêle musique et théâtre comme on ne l’a jamais vu nulle part. Quatre personnages s’y croisent sans se voir, dans une chambre bleue au lit « taille royale » : un pianiste chauve et célibataire, un couple de chanteurs déments, et une vieille femme en proie à une crise existentielle. Chacun joue son rôle, vaque à ses occupations et ses obsessions, se fabrique sa vie jusqu’à l’absurde le plus radical. Ils cohabitent, mais ne se voient qu’eux-mêmes, condamnés à un destin intime, enfermés dans leurs manies.

Le spectacle prend alors une forme compliquée. On est, d’un premier abord, dans une comédie de boulevard insensée, éclatée ; mais aussi dans un récital de piano d’une qualité phénoménale ; mais encore dans une opérette foldingue où tout est prétexte, pour le couple de l’histoire, à chanter ; mais enfin, dans un non-lieu, un non-temps, une fissure ou une excroissance de la réalité. Pendant que le pianiste se déchaîne, le couple chante coup sur coup des opéras grandiloquents en dansant comme des chanteurs de yéyé, et du Michel Polnareff en dansant comme des petits rats. La vieille dame, elle, s’assied sur le lit, ouvre son sac, en sort une spatule et déguste les spaghettis qui s’y trouvent au fond, l’œil morne et rabroué. Et puis la chanteuse se retrouve sous le lit, le chanteur rentre dans un placard, le pianiste se coiffe alors qu’il est chauve. Jusqu’à l’exaspération la plus inconcevable, Marthaler répète et répète encore, pousse le comique jusqu’aux confins du nerveux, fait durer une ritournelle de deux phrases pendant dix minutes. Il n’hésite jamais à pousser à bout les attentes d’un public qui, dès qu’il a ri une fois, voudrait que le spectacle soit une comédie alerte et bouffonne. Il crée alors la forme de comique la plus visionnaire du monde, l’humour le plus futuriste, l’hilarité la plus violente et incompréhensible.

C’est d’une drôlerie totale, non par l’enchaînement boulimique de « vannes » ou de « situations », non par le flot verbal ou l’outrance vaudevillesque, mais par la manipulation psychique de l’audience, par un comique de répétition affranchi de sa visée de séduction, par un comique d’exaspération où les personnages seuls, qui vivent leur vie impossible avec une détermination complète, sont le procédé comique. C’est finalement la forme d’humour la plus saine, la plus brillante, la plus humaine – loin du rire animal et de la moquerie grassouillette – qui existe. Rire, ici, n’est plus la réaction à la stimulation superficielle d’un point cérébral, n’est plus l’enfoncement des portes morales et mentales dans un cataclysme forcé ; c’est le rire triste et nerveux de la vie, le rire fou et tragique du non-sens, de la misère de l’individu, de la stupeur des relations humaines, sans un mot, sans une blague, sans un quiproquo, sans rien de comique en soi. C’est le rire de l’abandon, le rire des existences épuisées – c’est bien le rire du futur, celui qu’auront les hommes seuls dans la machine terrestre, celui de la lutte de l’intime contre la violence du communautaire, du collectif, de la convivialité, du vivre-ensemble. C’est le rire du refuge en soi, du drame moderne, du moi sans cesse faussement grossi, et toujours plus écrasé par l’obligation tribale.

C’est le rire de la solitude chagrinée et de l’ouragan des petits gestes.

Christoph Marthaler, qu’on n’imaginait plus revenir aussi impressionnant, aussi aimé du public (standing ovation) et de la presse (unanimité presque confirmée) après les houleux débats en 2010, fait preuve de son talent manifeste dans cette création dont c’était la première en France. Le succès qui l’attend est probablement l’un des plus justifiés de ces dernières années. On ne sait pas encore où ni quand il représentera sa pièce – probablement au Théâtre Nanterre-Amandiers. Mais il faut tous y courir, ne pas rater cette mélancolie noble et miraculeuse, et ne pas croire les engoncés dans la gravité qui disent que le comique est impur ; au contraire, lorsqu’il est sorti de l’intelligence supérieure des grands metteurs en scène, lorsqu’il est proposé d’une manière aussi subtile et stellaire, cela peut devenir le procédé artistique le plus ravageur et le plus intestinal, le plus vrai, le plus follement vrai, le plus terriblement vrai.

Tempête discrète sur Avignon : le Festival 2013 prend enfin l’ampleur qu’on attendait. La transe nous saisit. Dernier Festival avant Apocalypse. Nous sommes prêts.

King Size, mise en scène Christoph Marthaler, musique Bendix Dethleffsen, scénographie Duri Bischoff, dramaturgie Malte Ubenauf, costumes Sarah Schittek, lumière HeidVoegelinLights, avec Tora Augestad, Michael von der Heide, Bendix Dethleffsen, Nikola Weisse.

Prochaines représentations : aucune au Festival d’Avignon.1h20.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10 à 17h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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