Avignon 2013 – Jour 6 – Repos

Trouver l’exutoire

La ville, dans sa valse prolongée, étourdit le badaud jusqu’à le rendre insensible à toute forme de curiosité ; le plus incongru des évènements, la plus impossible des rencontres ne le trouble plus. L’étonnement du touriste dure à peine quelques heures, puis finit par se coaguler à la masse obèse du tout-venant. Dès que l’acclimatation est achevée, ceux qui dansent, ceux qui chantent, ceux qui font des pirouettes pour séduire et se faire entendre, ceux qui vendent leur spectacle ou celui d’un autre, tous ne sont plus, pour le passant, que des atomes minimes d’un système de chaos organisé, et dès lors, à peine ils amusent, ils font sourire.

Cette distance blasée avec laquelle on prend la folie d’Avignon (opium atmosphérique), lorsqu’elle s’ajoute à une fréquentation trop assidue du théâtre, peut mener à l’aliénation de l’individu. Le cocon étriqué du théâtre et l’espace détraqué de la rue, lorsqu’ils sont tous deux, quotidiennement, à nouveau investis, dans une alternance cadencée, créent dans leur paradoxe une tension émotive inconnue, font claquer les nerfs du dos, coupent les pieds, enserrent les paupières, font crisser les tympans. Si l’on dissèque ensuite le cerveau du festivalier, de manière à observer les réactions sensitives à ce qui l’entoure, on voit sûrement un petit endroit fumant, bouillant, chauffé à blanc, c’est le jugement critique, le tiroir de l’opinion, l’écoinçon de la sensibilité artiste, qui n’en peut plus. L’individu ne peut plus aimer ou détester ce qu’il voit. Le théâtre l’englobe trop, l’anesthésie trop, l’empêche trop de comprendre son propre jugement. Il devient alors absolument nécessaire, pour un jour au moins, de ne plus aller au théâtre. Il faut ventiler la boule de feu. Il faut reconditionner l’air cérébral, accepter de se fermer temporairement à l’illusion comique, s’émanciper par principe de la scène et de la salle, pour mieux s’y soumettre à nouveau lorsque le besoin redeviendra, peu à peu, manifeste.

La question la plus pénible à résoudre, ici, en juillet, ce n’est pas « qu’aller voir ? », ou « ai-je aimé la pièce ? », ou encore « qui est cet acteur, déjà ? ». L’esprit avignonnais est bien plus retors que cela, et la question qui nous hante, d’abord de manière latente, puis se faisant tangible au rythme des transes progressives, est bien plus absurde. Elle pourrait se poser ainsi : « que faire quand je ne vais pas au théâtre ? », mais là encore, c’est réducteur, puisqu’il y a des choses à faire, et qu’on les fait ; on se balade, on regarde, on flânoche, on sourit, on s’assied, on se lève, on papote, on caquète, on dodeline. C’est plus insidieux encore. Il faudrait plus exactement se demander : « comment supporter le fait que je sois en Avignon, en plein Festival, au cœur du monstre, et que là, en ce moment, je n’ai pas du tout envie d’aller au théâtre ? » Une fois la démarche intellectuelle entreprise et acceptée, on se sent souillé, on s’accuse de traîtrise. Et pourtant, il faut s’en remettre, et trouver l’exutoire.

Pour cela, il faut connaître Avignon, sa configuration, ses endroits de salut. Ce n’est pas le cas de tout le monde, mais comme l’auteur de ces lignes, humblement, prétend que la ville est à lui, qu’il l’a expérimentée régulièrement en dehors du mois de juillet, il peut aider celui qui s’y perd de plus en plus matraqué par la question.

Il y a, évidemment, l’Ecole d’Art où tous les jours, les expositions et installations gratuites permettent relativement de se requinquer, mais, les ayant déjà visitées et chroniquées, il n’en parlera pas ici.

Si l’on veut rester en dehors du théâtre mais quand même au cœur du Festival In, il y a la triple solution de secours : le Cloître Saint-Louis, l’Université et le Musée Calvet, des endroits où, quotidiennement, des choses se passent. Emissions de radios en public, conférences, rencontres avec les artistes… On ne détaillera pas le programme, renouvelé tous les jours, jamais inintéressant, puisqu’il est disponible dans le petit « Guide du spectateur », graal des paresseux et Bible des radins, dans lequel tout ce qui entoure le Festival est recensé, et pour la plupart des activités, gratuit. On le télécharge sur ce lien : http://www.festival-avignon.com/lib_php/download.php?fileID=1379&type=File&round=264724828. Ce fascicule sauvera l’esprit lassé et exaltera le cerveau malade.

Si l’on veut tout délaisser du théâtre, trop physique, trop éprouvant, et, pour quelques heures, et quelques euros, foncièrement et intégralement abolir le Festival, il y a la solution du cinéma, parfait exil des possédés cherchant le désensorcellement, sublime endroit mêlant oubli du spatio-temporel et stimulation de l’intelligence. Lorsqu’on va au cinéma pendant le Festival d’Avignon, on mesure l’importance du septième art, bien plus que le reste du temps. Il canalise la tension électrique, l’adoucit, mais ne l’affadit pas, ne drogue pas la réflexion, empêche le flux mental de s’éteindre tout en le déviant, par miracle, de la folie expérimentale qu’est la déambulation citadine, ici. Il monopolise artificiellement les sens tout en mettant un écran à la sensation physique d’épuisement. Il distancie le sujet de l’art, il évite la fusion intolérable entre le corps du spectateur et le corps de l’acteur. Il offre l’absence de chair en n’évinçant pas la présence de vie. Le meilleur endroit où aller est sans doute Utopia, cinéma d’art et d’essai situé tout près du Palais des Papes, où la programmation, éclectique et séduisante, permet un choix remarquable et des possibilités de chimères de tous les genres. La programmation est disponible ici : http://www.cinemas-utopia.org/avignon/.

Enfin, si l’on a la déprime extrême, si le corps est prêt à se rompre, si c’est soudain et dévastateur, il y a la dose palliative, le soulagement d’urgence, le bar. Mais cette solution est à envisager avec précaution. Non que la bière soit un danger en cas de Festival, non que le café soit une menace, mais l’endroit choisi doit l’être sans précipitation. Evitez tous les endroits vomissant de monde, c’est-à-dire la rue de la République, la place de l’Horloge, la place du Palais (le café situé là-bas est un refuge à nigauds, aux prix exorbitants), et, grossièrement, tout ce qui avoisine l’artère centrale de la ville. Vous pouvez être sûrs que, en plus de ne pouvoir vous asseoir que dans un carré millimétrique, parqué dans un congrès d’embiérés qui puent, de fumeurs impolis, de touristes beuglards et de kleptomanes pervers, vous serez accostés chaque seconde par un fat décoré de guirlandes pathétiques qui viendra vous assurer que son spectacle est le plus drôle du monde, vous serez également asphyxiés par l’odeur et le bruit, écrasés par la chaleur des espaces peuplés, éreintés par l’attente trop longue et atterrés par le prix des boissons. Il faut plutôt aller voir du côté de la place des Carmes, un peu en retrait, où les terrasses sont fraîches et agréables (le bar « Merci Tonton » est un établissement aux serveurs charmants et, même si régulièrement des fanfarons viennent vendre leur pièce, l’atmosphère est détendue, les gens sont aimables, ne vous pressent pas, ne vous accablent pas de leurs tirades factices), où l’air est respirable. N’hésitez surtout pas à vous éloigner du centre (à pied, ou en « Baladine », petite voiture électrique qui traverse Avignon, et coûte cinquante centimes le voyage, quelle que soit sa distance), de toute façon, on ne se repose pas là où il y a du monde. Ne buvez pas trop – la chaleur vous assassinera – et buvez lentement, passez une heure à boire votre demi s’il le faut, laissez le temps dégourdir votre esprit.

Une journée sabbatique, au Festival, s’avère parfois salvatrice. Repartir, le lendemain, au théâtre, frais, la tête reconquise, l’âme arrondie, le dos délesté du joug, est un des plus grands plaisirs qu’un festivalier peut connaître : nouveau départ après ravitaillement. Ici, on n’abandonne pas, on ne déclare pas forfait, on ne peut pas, on ne doit pas. On sait seulement qu’une ville-festival dévore et maltraite. On sait qu’une vacance provisoire vivifiera l’enthousiasme et redonnera à l’aventure urbaine quelque chose d’une épopée statique. Savoir comment s’aérer la carcasse, comment sauver notre corps de l’avalanche, comment répondre à la question insidieuse, est tout un art, qu’il faut étudier, travailler. Le repos réussi est celui qui nous reconvertit à l’esprit du Festival. Ne profitera pas de l’idéal celui qui ne sait pas comprendre son spleen. A demain.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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