Avignon 2013 – Jour 7 – Projet Luciole, Nicolas Truong

Esprit de boutique

La bienheureuse alchimie des couleurs, la délicate harmonie olfactive, l’essentielle subtilité sonore sont malmenées dans cet Avignon chamarré. Le printemps calme et frais a désormais muté en un été excessif et nauséeux, traversé par instants des bourrasques d’un mistral trompeur qui donne l’impression d’aérer alors qu’il assèche encore plus. La soif n’attaque pas que le bouche et la gorge, mais caillasse aussi tous les sens, altère la vision et la pensée, excède les nerfs. Les petits commerçants l’ont depuis longtemps compris, et savent qu’un étranger qui a soif achètera la plus petite quantité d’eau froide qu’il trouve à n’importe quel prix. Les notes sont fantasques, on paye trois euros pour un demi-litre de soulagement. Celui qui connaît l’insultante disproportion de la vie avignonnaise à cette époque de l’année n’a qu’une solution : les supérettes à franchise, les seules à respecter leur clientèle avec des prix décents. Autre part, l’arnaque globalisante régule le marché. On le sait bien, Avignon est la ville la plus chère de France au mois de juillet. Toute échelle raisonnable a disparu, les prix montent au même rythme que la température et que l’affluence. Les rives du n’importe-quoi sont presque atteintes dans ce fleuve commercial obèse et ce paradis des profiteurs. Ce qui compte, c’est de vendre, peu importe quoi, le plus haut et au plus grand nombre possible.

C’est, par une coïncidence troublante, le même esprit de boutique qui anime Projet Luciole de Nicolas Truong.

On ne le présente plus : en charge des pages « Débats » du Monde, animateur du « Théâtre des Idées » au Festival depuis dix ans, producteur à France Culture, Truong a voulu, sur un coup de tête qu’on lui pardonnera mais qui n’a pas mérité son succès phénoménal, s’inventer metteur en scène – déjà, en 2002, il avait commis une Vie sur terre qui n’est pas passée à la postérité. Pourquoi se refuser un nouvel essai ? On n’est pas à l’abri d’une bonne surprise ; hélas, on l’est encore moins d’une mauvaise.

Pour attirer les foules dans la petite Chapelle des Pénitents Blancs, où il a présenté sa pièce tous les jours, et parfois à deux reprises dans la même journée, jusqu’au 13 juillet, devant des gradins toujours combles, il s’est offert le talent de Nicolas Bouchaud, grand acteur habitué du Festival (dernière venue en 2011 pour Mademoiselle Julie mis en scène par Frédéric Fisbach), et la célébrité de Judith Henry, fameuse pour ses rôles de cinéma (révélée en 1990 par son rôle dans le fabuleux La Discrète de Christian Vincent). Le casting séduisant, l’intelligence de Truong et le lieu rêvé ne peuvent que nous inciter à venir découvrir, au moins par curiosité, ce Projet Luciole, dont on nous jure qu’il sera hanté par Pasolini – ultime argument pour convaincre les moins enthousiastes.

Mais il fallait, probablement, s’en douter : les ingrédients étaient trop beaux, le projet trop galvanisant, l’idée trop impressionnante. La recette préalable que Truong concocte, le paravent théorique, n’est au final qu’une entreprise commerciale comme une autre. On nous vend un verre d’eau au même prix qu’un pack de six bouteilles.

Certes, le comédien brillant et généreux qu’est Bouchaud canalise la pauvreté globale du produit, pour en faire une marchandise plaisante et drôle. Il rayonne et s’offre à l’espace scénique de manière à colmater les béances symptomatiques du travail raté de Truong ; il s’amuse et amuse, il parle et on écoute. Ce mignonnet cabotinage s’inscrit, malgré le talent individuel du comédien, dans une visée assez peu louable d’hypnose charmeresse et de philosophaillerie vulgarisée. On ne reproche pas à Truong de vouloir faire passer le débat de la scène à la salle, de vouloir proposer des textes qu’il aime, d’imposer un « théâtre philosophique » entre émotion et réflexion, mais le très paradoxal populisme avec lequel il entreprend cette démarche, sa détermination à rendre glamour ce qui ne l’est pas (et heureusement), et enfin cette mise en scène fragmentée, essoufflée, inadéquate, excèdent l’intelligence de celui venu pour apprécier l’aspect précisément philosophique de ce théâtre.

Au lieu d’insuffler à sa mise en scène une ampleur dramatique ou épique, au lieu de proposer des sous-textes, des interprétations, impliquant des problèmes intellectuels profonds, des dilemmes moraux et cérébraux, au lieu d’imbiber subtilement son texte de thématiques philosophiques pour donner une vision plus vitale, plus individuelle, plus incarnée de la philosophie, il contourne le théâtre et nous jette des auteurs, des textes, des concepts à la figure, tout en les simplifiant et en fabriquant machinalement du « rigolo » pour que la pilule passe mieux. Ce n’est donc pas un « théâtre philosophique », c’est de la philosophie au théâtre, avec toute la condescendance inopportune des vulgarisateurs. C’est proprement du médiatique, c’est-à-dire, du vendable, du fondu dans le divertissement, où on peut tout dire du moment qu’on caresse l’humeur paresseuse de l’audience. C’est donc de l’anti-Pasolini.

On se surprend à regretter sincèrement un tel manque de lucidité et une telle maladresse formelle. Nicolas Truong est intelligent mais a deux amours qu’il ne concilie pas, l’idéel et le scénique. Jamais totalement au cœur de l’un ou de l’autre, il ne fait que naviguer sans inventer l’harmonie nécessaire à ce genre de projets. C’est un patinage mal assuré d’une heure vingt, une oscillation qui agace, deux tissus mal cousus. Il a quelques bonnes idées qui ne percent que par le miracle des deux acteurs, sur lesquels la torsion malencontreuse du metteur en scène n’a pas complètement agi. La déception est proportionnelle aux fantasmes délirants qui surgissaient à la lecture du projet. D’ailleurs, le titre lui-même semble avouer la lacune fondamentale du travail de Truong : ce n’est resté qu’un projet. Faut-il encore attendre sa réalisation ?

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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