Avignon 2013 – Jour 8 et 9 – Hamlet en Palestine, Thomas Ostermeier

Ecrans et miroirs

La programmation éclectique, synthétique, de ce Festival, dépose sur les visages des habitués du In un clinquant mélange d’exaspération et de respect. Ces dix dernières années furent celles, après le fiasco retentissant de 2003 (Festival annulé à cause de la grève des intermittents), du renouveau et de l’optimisme. Elles ont été marquées du double sceau de l’audace et de l’engagement. Si on ne peut pas désaimer l’audace, car quand elle porte un propos, c’est un grand vecteur de qualité, on peut, à l’inverse, répugner à l’art politique et à cette détermination constante et névrotique de « parler du monde », de « soulever des problématiques contemporaines », d’ « interroger son époque », d’être « un contrepoids moral au néolibéralisme », etc. (ce genre d’expressions verbeuses et falotes se trouve dans chaque recoin du Programme 2013). Cela ne signifie pas que c’est une tare de chercher à répondre à son époque, à y correspondre ou à s’y opposer, mais plutôt qu’il est désespérant de constater le moralisme et le didactisme ambiants ; au lieu d’intégrer ces problématiques graves et évidemment importantes à une histoire ou à des personnages puissants (le rapport à l’époque, quoi de plus intéressant au théâtre ?), au lieu de jouer intelligemment avec récit, fiction, et réalité, les metteurs en scène ont souvent la lubie de livrer brut, à la face du pouilleux qu’ils méprisent (le spectateur), des enchevêtrements grossiers d’idées politiques surannées, afin de « provoquer », de « scandaliser ». Hélas, tous les diseurs de scandale qui voient en leur pantalonnade un moyen de « moraliser » l’audience, sont des niais. On le sait depuis le XVIIè siècle (faut-il s’excuser d’évoquer l’âge d’or du théâtre à une époque où tout « classicisme » doit être sauvagement ruiné sur l’autel du contemporanéisme ?), le meilleur moyen d’édifier ou d’effrayer un auditoire, de lui renvoyer un miroir cauchemardesque ou sublime, c’est justement d’éviter à tout prix un réalisme narratif et philosophique bas-du-front. Il faut bannir le « bon sens », l’ « éthique immédiate » qui désintègrent hideusement l’énergie chamanique de la scène, la schizophrénie primordiale du public, venu justement pour ne pas avoir de nouveau à parler, en sortant, de ce qu’il voit à la télévision et de ce qu’il entend à la radio.

Comme pour contredire cette accusation cruelle envers le théâtre contemporain, capable du pire comme du meilleur (comme partout), Thomas Ostermeier déboule avec son film Hamlet en Palestine et se met non seulement en travers de toutes les routes, mais aussi provoque un effarement agréable et au début énervant. Monstre à deux têtes, Ostermeier contrecarre toute accusation de prosélytisme, tout en continuant à faire un geste politique. Cette performance funambulesque, incroyablement rare, qui consiste à s’engouffrer dans la lourdeur pour que le délestage soit plus visible et plus vivant, et à se calfeutrer dans le conformisme politicien tout en sciant, peu à peu, une à une, les ficelles du didactisme pour que l’effet esthétique soit décuplé, se construit devant l’œil ensuqué, et réussit à bouleverser l’individu allergique au politique, et à le bouleverser plus encore que celui venu précisément pour entendre une leçon. Génie ou hasard, on en sort foutu et misérable, nourri et en extase.

Ostermeier est un grand ami du Festival In et de ses directeurs. Il fut le premier artiste associé au Festival « nouvelle formule », en 2004, où il impressionna son monde en mettant en scène pas moins de six spectacles de différentes natures. Depuis, il revient régulièrement présenter ses travaux, notamment sur Ibsen (un de ses dadas), en 2012, avec Un Ennemi du peuple, mais aussi, auparavant, en 2008, avec un Hamlet dans la Cour d’Honneur qui terrassa public et critique, tous médusés devant l’inventivité poignante de la mise en scène et la prise en charge vigoureuse du texte.

C’est ce même Hamlet qu’on lui propose de monter, en septembre 2012, à Ramallah, au Al-Kasaba Theatre. Il va s’y rendre avec sa troupe et accompagné du réalisateur Nicolas Klotz. Le documentaire qui résulte de ce séjour est présenté, en avant-première mondiale et en séance unique, à l’Opéra-Théâtre, dans le cadre du cycle « Des artistes un jour au Festival », le dimanche 14 juillet à 19h30, au cœur d’un Vaucluse triplement fou (Fête Nationale, Festival d’Avignon, passage du Tour de France au mont Ventoux). Ostermeier, Klotz et Vincent Baudriller, tous présents, introduisent la projection dans une ambiance de fin du monde – c’est évidemment avec émotion que le directeur et le metteur en scène se retrouvent, dix ans après leur collaboration à la tête du Festival.

Le film, que Klotz et Ostermeier ont coréalisé, est tout autant un rêve tremblant qu’une éprouvante immersion dans le réel. On l’a dit, l’écueil politique n’est pas évité, mais il est transcendé ; plus exactement, par des contingences étonnantes, cet étrange objet passe du documentaire au film de cinéma avec une aisance tranquille et un à-propos remarquable, alors que cela ne semble pas vraiment voulu. Ils l’ont avoué eux-mêmes : ils y sont allés avec une caméra, sans savoir à l’avance ce que deviendraient ces images. Incroyables mises en abyme coagulées, terrifiants écrans et miroirs dialoguant entre eux de la mort et de la vie, du théâtre et du réel, de la scène et du cinéma !

Tout est jumelé, tout est reconstruit par l’image, tout correspond ; voilà l’histoire fracassante de Juliano Mer-Khamis, fils d’une juive et d’un Arabe israélien, réalisateur pacifiste et directeur du Freedom Theatre à Jenin, au camp de réfugiés, sauvagement massacré par on ne sait qui en 2011 (les autorités des deux camps ayant tout fait pour l’éradiquer). Au cours du film, on rencontre des images d’archive, des extraits d’un de ses films, et surtout, les comédiens du Freedom Theatre, qu’Ostermeier a connus là-bas et avec lesquels il a eu de nombreux entretiens, afin de parler à la fois de Mer-Khamis et d’Hamlet. Voilà, aussi, le dialogue étrange du metteur en scène qui parle du texte de Shakespeare, de ce qu’il implique, de qu’il dévaste dans l’homme, de ce qu’il révèle et questionne, avec ces acteurs palestiniens dont l’histoire traumatique ressemble étrangement à celle racontée dans la pièce. Voilà, enfin, l’enquête vaine et désespérée pour essayer de comprendre, à la fois, la mort de Mer-Khamais, et ce qu’elle explique du conflit israélo-palestinien.

Hamlet en Palestine, de reflet en reflet, de spirale en spirale, provoque la mélancolie sournoise et la nostalgie absurde des apatrides ; le théâtre, conçu comme salut intégral de l’âme terrorisée, et le cinéma, réinventé comme vecteur de métaphores vitales et catalyseur de conscience, sont superbement mis à l’honneur dans cette étude sur la liberté et l’illusion. L’intelligence noble des réalisateurs fut non pas de prendre parti, de déguiser encore plus le masque de la réalité, d’exciter les passions humanitaires, mais plutôt de poser un regard doux et presque effacé sur ces figures qui dérangent l’Occident, sur ces assoiffés de liberté et d’art. Même lorsque Thomas Ostermeier explique longuement le sens d’Hamlet, on ne voit que des visages, les visages de ces comédiens qui écoutent et qui parlent des yeux, qui comprennent tout, qui comprennent mieux que nous, la tragédie humaine qui se joue dans la pièce.

Comme une preuve de la vanité existentielle du travail artistique, comme une manifestation de l’inutilité vitale de la création et de la fiction, enfin, comme un vaccin contre les chiens politiques, Hamlet en Palestine ne démontre rien, ne juge rien, il transpose un fait dans une chimère, il construit sans frémir sa fiction et réussit sa tentative de narguer le non-sens – tout l’enjeu de l’art est ici, toute l’importance de l’imagination créatrice aussi, lovés au seuil d’un objectif de caméra qui effleure le monde et bâtit en nous des cathédrales mentales où le virtuel, le rêvé, le faux, disent bien plus qu’un simple chiffre, qu’un fait avéré, qu’une démonstration nasillarde. Le respect l’emporte sur l’agacement initial. C’est un respect esthète et non moral ; c’est une admiration courtoise et chaleureuse pour le sens profond de ce travail : le théâtre, à tout prix.

Hamlet en Palestine, un film de Nicolas Klotz et Thomas Ostermeier.

Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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