Avignon 2014 – Jour 00 – Prologue

Avignon 2014 - Affiche

Tête froide

Il est l’heure. Comment ne pas être saisi d’un étrange frémissement de peau ? Comment aborder ce 68e Festival d’Avignon sans une terrible angoisse ? Assurément, le contexte dans lequel l’évènement prend racine est des plus singuliers. Les récentes querelles opposant l’Etat et les intermittents rappellent, un peu mélancoliquement, l’annulation fracassante de l’édition de 2003. Onze ans plus tard, le fantôme traumatique de ce fiasco revient picoter les narines. En cet instant, si le Festival semble être maintenu (l’annonce en a été faite, par les intermittents et la direction), on ne peut toutefois s’empêcher de prévoir un mois troublé dans la Cité des Papes. La situation a rendu le public fébrile (les billets se vendent visiblement peu, malgré la baisse notable des tarifs) et l’ambiance sordide. Tout peut arriver d’un jour à l’autre : un faux pas de quiconque peut métamorphoser Avignon 2014, du spectacle dantesque et jovial qui était prévu, en chaos inouï. Le fait que la direction ait la volonté d’aller jusqu’au bout de ses investissements, et de faire jouer les pièces quoiqu’il advienne, au risque qu’elles soient annulées à la dernière minute, interrompues, ou sans public, alimente évidemment l’espoir que le Festival aura bien lieu, mais met aussi en danger la tenue des festivités : dès le moment où tout aura commencé, tout pourra arriver. Si cette édition se met en marche, elle contiendra en elle-même le péril de sa destruction. Il n’est pas question ici de prendre parti, ni de se faire militant, bien au contraire : le critique, face aux tourments d’un milieu turbulent, se doit de préserver, pour l’authenticité de son geste, la tête froide. Mais il est l’heure. Nous irons au théâtre, ou le théâtre viendra à nous, d’une manière ou d’une autre. Le gigotement qui tracasse ces minutes fatales ne doit pas nous leurrer : inutile de beugler pour être ton sur ton ; même au nom (légitime) d’une digne compassion avec ceux sans qui aucune pièce de théâtre n’existerait, on ne peut pas abolir la violente entreprise du jugement de valeur qu’implique la critique, qui n’est certainement pas un espace d’insurrection ni de partisannerie. L’exigence critique, discriminatoire par essence, exclut la séduction de l’actualité et de la politique. S’il faut bien sûr évoquer les tumultes qui excitent l’atmosphère, et nous les évoquerons probablement tout au long de ce mois, il faut éviter d’en faire un argument médiatique qui macule de sentiments déplacés ce qui requiert justement, dans le processus même de sa réalisation, une attitude de clinicien.

Le critique, que l’on voit trop souvent comme un spectateur jacassier, alors qu’il est davantage un logisticien de hiérarchies esthétiques, doit plutôt voir l’évènement lui-même, dans son ensemble, comme une Tragédie. C’est l’évidence qui se dessine peu à peu dans l’esprit de celui qui tente de structurer raisonnablement les tapages et les incertitudes qui accompagnent ce Festival. On sait depuis longtemps déjà qu’Avignon, en juillet, est un vaste théâtre : mais l’intrigue d’Avignon, en juillet 2014, s’annonce particulièrement palpitante, effroyable, inattendue pour nous, pauvres terriens, et guidée par la main noire du destin. Dans les échancrures des remparts croulants, aux angles impossibles des ruelles tordues, sous les dalles des lieux saints et jusqu’au plus haut des majestueuses architectures du Palais, rampe un démon dont nous ne connaissons pas le nom, le démon du théâtre, qui a empoigné, cette année encore, toute la ville, cette fois-ci pour y jeter les premiers sorts d’une malédiction globale. Parce que nous ne savons pas ce qui se complote sous ces pierres qui ont mille ans, parce qu’à nouveau elles étouffent un sortilège discret qui répandra sa maladie aux premières heures des folies prochaines, parce que la bacchanale de joie peut devenir, en une heure, une apocalypse de plus, l’air ambiant est peu à peu gavé de Tragédie, et par les portes de la ville se déversent les derniers effluves sains comme s’ils voulaient échapper à la prochaine mise sous vide du premier cercle de l’Enfer.

Un des personnages principaux de cette pièce unique qui se jouera bientôt, c’est le directeur du Festival, Olivier Py, en place pour la première fois aux commandes. On a rapidement constaté son statut indéniable d’homme de théâtre, et pas uniquement celui, qu’on lui connaît, de metteur en scène : son sketch capricieux, au moment des élections municipales, et son intrusion grandiloquente dans la bassine politicienne, ont découvert ses talents de comédien, confirmés dans le chevrotant édito qu’il livre dans le fascicule du programme de cette année : « les valeurs du Festival d’Avignon », nous dit-il avec toute la ferveur – justement – d’un politicien, « sont celles de l’universalisme. Le destin de la France est l’universalisme et ce destin s’exprime par la culture. […] L’identité de notre culture tient justement dans le fait […] qu’elle s’adresse et écoute tous les hommes et les femmes librement, également et fraternellement. La fierté de la France comme de l’Europe doit être l’absence de peur et donc de frontières, la revendication d’une culture commune cosmopolite qui soit l’accomplissement même de notre histoire politique issue des Lumières. » On passe sur la mauvaise maîtrise des concepts utilisés et sur la banalité édifiante du texte récité. Après tout, nul besoin d’être un as en philosophie ou un esprit éminemment subversif pour assumer la fonction de directeur d’un tel évènement. C’est tout-à-fait pardonnable. De toute façon, ces verbiages ne concernent en rien le théâtre, car le Festival en tant qu’institution n’a finalement que peu d’intérêt pour le spectateur, puisqu’il n’est pas le nerf du théâtre, il n’en est pas la chair, il en est plutôt la gangue, un peu triste et molle. Qu’importe, ainsi, ce que Py, en tant que directeur du Festival d’Avignon, raconte ou ne raconte pas, car, comme nous l’avons dit, dans cette fonction, il devient lui-même un comédien. On sait, par contre, qu’il est un metteur en scène important et qu’il présente cette année des travaux a priori passionnants ; nous le jugerons donc sur sa réalité d’artiste, plutôt que sur ces contorsions bavardes que personne ne peut lire sans un certain sourire ironique – peut-être lui-même les a-t-il produites avec ce sourire.

Au milieu de cette Tragédie fantastique, ne l’oublions pas, il y a des pièces, des spectacles, des artistes ; il faut se pencher sur la programmation, pour en trouver la cohérence ou l’incohérence. Cette année, elle intrigue beaucoup ; Py a fait le choix de renouveler de part en part le personnel artiste, et d’inviter ceux qui n’y sont jamais, ou pas souvent. Les jeunes artistes, ou les inconnus, ont été préférés aux abonnés, ce qui est, vu de loin, une excellente  initiative. Ce qu’il ne faudra pas manquer, c’est sans doute la mise en scène – qui s’annonce débattue  – du Prince de Hombourg (Heinrich von Kleist) par Giorgio Barberio Corsetti, dans la Cour d’Honneur. La pièce du suicidé allemand, au romantisme discuté, mérite une puissance de mouvement incroyable dans sa mise en espace ; espérons que le texte trouvera un écrin confortable en la nervosité symbolique de Corsetti. On attend également la déchirure tragique des Sœurs Macaluso de la palermitaine Emma Dante, Intérieur de Claude Régy, que l’on ne présente plus, Orlando ou l’impatience d’Olivier Py – défi audacieux que d’entamer son « règne » avignonnais par une comédie –, ou enfin, l’adaptation par l’habitué du Festival Thomas Ostermeier du Mariage de Maria Braun de Fassbinder.

Si ces « monstres » sont nécessairement, pour le spectateur assidu, des passages obligatoires, il ne faut pas oublier la richesse et la diversité des autres spectacles. La danse bien sûr, avec Archive d’Arkadi Zaides, ou I Am de Lemi Ponifasio ; la musique aussi, avec le cycle « Cinq Chants » (cinq représentations uniques de musiciens et de chanteurs), avec les nombreux concerts de musique sacrée, ou avec l’explosive proposition d’Antu Romero Nunes, Don Giovanni. Letzte Party, mélange attendu de Mozart et de jazz-rock. En outre, le Festival ouvre une section « jeune public » à la Chapelle des Pénitents Blancs où, entre autres, Olivier Py proposera une adaptation des Frères Grimm, et Matthieu Roy mettra en scène Même les chevaliers tombent dans l’oubli de Gustave Akakpo. Il n’y aura pas, à notre connaissance, d’exposition à l’Ecole des Beaux-Arts, mais, comme chaque année, de nombreuses conférences, rencontres, dialogues, notamment à l’Université. Lydie Dattas sera également très présente sur l’ensemble du Festival (au travers de lectures, de concerts, et de l’adaptation de sa Chaste vie de Jean Genet par Guillaume Gallienne dans la Cour d’Honneur). Enfin, c’est désormais une habitude, les « Sujets à vif » reprennent, avec une programmation éclectique et alternée, leur exploration à diverses focales des problématiques contemporaines.

Donc il est l’heure… Comment, encore, ne pas être saisi d’un étrange frémissement de peau… !? Il est bien l’heure, oui, et je sens le souffle lointain revenir des profondeurs du temps. Quelques réminiscences, vomissures cérébrales suintant devant mes yeux, accostent sur mes paupières, elles viennent des années précédentes, me rappellent quelques instants, magiques ou navrants, vécus jadis dans les obscurités avignonnaises. Quelle figure aura la 68e édition du Festival d’Avignon ? La mienne, en tout cas, est grave mais heureuse, c’est-à-dire sereine : elle est prête à affronter, quoiqu’il m’en coûte, la Tragédie.

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Jean Belmontet

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