Avignon 2014 – Jour 01 – Coup fatal

Avignon 2014_Coup fatal

Joie exemplaire

Le Festival d’Avignon 2014, comme il était prévisible, baigne, dès son commencement, dans une atmosphère inconfortable et singulière. La première du Prince de Hombourg, vendredi, à la Cour d’Honneur, qui devait être retransmise sur France 2, a été annulée suite au vote de la grève par les intermittents, au moins pour ce premier jour. La tenue des spectacles, sérieusement compromise pour certains, a toutefois été officiellement confirmée par la direction pour le lendemain, aucun préavis n’ayant été déposé. C’est donc un peu embarrassé, et prévenu de possibles chahuts, que l’on se rend, en ce samedi soir, à la Cour du Lycée Saint Joseph, où l’on sera projeté, pour une  nouvelle année, sur la planète baroque que devient Avignon au mois de juillet. L’entrée en matière, dans ce genre de contexte, est essentielle, à plusieurs titres : elle permettra d’abord au festivalier de goûter une première bouchée de théâtre, et de juger sommairement la qualité de cette édition et des prises de parti esthétiques de la nouvelle direction menée par Olivier Py ; elle donnera, aussi, une idée de l’affluence du public dans une situation bouleversée par les incertitudes de l’actualité ; enfin, elle sera l’occasion de mesurer l’importance des actions menées par ceux qui, tout en étant les instigateurs d’une révolte sociale, désirent visiblement, malgré tout, que les représentations aient lieu sans heurts.

A la Cour du Lycée Saint Joseph se joue, jusqu’au 8 juillet, Coup fatal, spectacle musical dirigé par Alain Platel et Fabrizio Cassol, connus pour leurs bricolages virtuoses autour de Bach (pitié !, adaptation  de La Passion selon Saint-Matthieu) et Monteverdi (vsprs, tiré des Vêpres à la Vierge). Ils élaborent avec ce nouveau spectacle quelque chose de bien différent, quoique toujours habité d’un désir de réconcilier le chant lyrique avec la danse et la musique modernes ; mené par Serge Kakudji, contre-ténor hallucinant, un ensemble de musiciens et danseurs originaires de Kinshasa vient  accompagner le répertoire baroque interprété à la perfection par le jeune chanteur congolais. Si on a rapidement une réponse aux questionnements sur la présence du public (les gradins étaient presque remplis) et sur la teneur des actions des intermittents (un message audio de quelques minutes est diffusé avant la représentation, massivement applaudi), il reste à savoir si Coup fatal, avec sa troupe de musiciens congolais, introduit avantageusement l’édition 2014 du Festival d’Avignon.

Et en effet, ces quatorze artistes, tous brillants dans leur domaine, proposeront presque deux heures d’un spectacle musical plutôt réussi, et dont l’intelligence – indéniable – peut être expliquée en trois points.

Tout d’abord, Coup fatal a l’intelligence de la diversité. Ses interprètes ont de multiples talents, et, pour la plupart d’entre eux, ne se contentent pas de mouliner platement leur partition : ils dansent, chantent, chacun à leur tour ou tous ensemble, créant ainsi une sorte de ballet variable, où les rôles se redistribuent à l’infini. Ce sont tous, par ailleurs, d’excellents danseurs, ce qui rend l’ensemble tout-à-fait plaisant, et loin d’être honteux ou ridicule. En outre, le mélange de chant lyrique, de musique traditionnelle kinoise et de jazz, s’il peut très facilement tourner en naufrage considérable (on en a vues, et souvent, des tentatives de grand écart de ce genre qui viraient à la capilotade indigeste), est, dans le cas qui nous occupe, particulièrement bien élaboré, dans un processus qui met le plaisir du contraste et de l’alternance au cœur du travail esthétique. Le chant lyrique, n’arrivant pas trop tôt dans l’économie temporelle du spectacle, est dosé avec parcimonie et vient se glisser à merveille dans les envolées rythmiques du groupe, composé de nombreuses percussions, ainsi que de deux guitares, une basse, un xylophone, trois likembes, un balafon… Le résultat, nuancé et plutôt élégant, invite à la réjouissance.

Ensuite, Coup fatal rayonne d’une joie exemplaire. Loin du récital pompeux et de l’expérimentation sentencieuse, il propose, avec une brutalité radieuse, deux heures d’intense gaieté, nourrie par des intempéries passagères et des apex de franche comédie. Le chant lyrique, alternativement emphatique et léger, est souvent le prétexte à une distanciation salutaire, où le rire est préféré à l’émotion pure. On peut le déplorer sur la dernière demi-heure, où le procédé s’allonge et où, désormais déguisés en élégants de pacotille, les interprètes surjouent le burlesque jusqu’à provoquer l’agacement ; mais toute la première partie, qui, de décalage en décalage, de performance en performance, de surprise en surprise, exulte d’allégresse, est un remède redoutable à la désolation sévère qui entoure ce début de Festival.

Enfin, Coup fatal a pour lui une évidente qualité, rare dans les spectacles musicaux : il est mis en scène. C’est certes, avant tout, un concert ; mais c’est un concert de plateau, qui, en plus d’être chorégraphié non sans grâce, est savamment orchestré et dirigé. On est parfois très proche du théâtre « pur » dans la manière dont est organisé l’espace, avec des mouvements narratifs, des coups de théâtre, des profondeurs de champ, des dialogues chantés ou mimés, des symétries, et même un « plateau sur le plateau », sous la forme d’un praticable surélevé en arrière-plan ; quelques passages, grâce à ce travail remarquable, à la lisière entre chorégraphie et mise en scène, sont d’une beauté désarmante ; l’énergie folle dépensée par ces quatorze personnes, chacune mue par un don de soi radical, rythme ce vaste mouvement et offre au public – qui, à la fin, comme un seul homme, s’est levé pour applaudir la troupe exténuée – quelques instants d’un plaisir tonique et sain.

L’honneur, donc, est sauf. 2014 s’annonce bien, au moins du côté de la scène. Coup fatal n’est pas un chef d’œuvre (on ne peut nier la longueur pénible des dernières minutes, ni l’impression grandissante, au fil de la représentation, que certaines choses se répètent maladroitement) mais c’est un spectacle solide, intelligent ; réfléchi et interprété par des artistes sérieux et talentueux, Coup fatal saupoudre sa joie hétéroclite sur un public nécessairement conquis, et permet – enfin – au Festival de commencer vraiment, de lui greffer un germe d’enthousiasme, au moins provisoire.

On ne sait pas comment se dérouleront les prochains jours. Le public est en tout cas totalement acquis à la cause des intermittents, et manifeste ouvertement son soutien aux actions de ceux-ci. Nombreux sont ceux qui portent le carré de tissu rouge à la poitrine, symbole d’un appui moral aux revendications des personnes qui évoluent sous le régime de l’intermittence. Espérons que les différentes interventions, comme celle effectuée avant Coup fatal, suffiront à canaliser la tension qui règne ici, et qui risque d’atteindre des sommets si, comme c’est la coutume, un ou plusieurs membres du gouvernement viennent passer quelques jours au Festival. En attendant, restons paisibles : tout semble démarrer dans une certaine bonne humeur.

Coup fatal, sur une idée de Serge Kakudji et Paul Kerstens, direction artistique Alain Platel, direction musicale Fabrizio Cassol, Rodriguez Vangama, avec Serge Kakudji, Deb’s Bukaka, Cédrick Buya, Tister Ikomo, Angou Ingutu, Bouton Kalanda, Silva Makengo, Bule Mpanya, Jean-Marie Matoko, Erick Ngoya, Costa Pinto, 36 Seke, Russell Tshiebua, Rodriguez Vangama, chef d’orchestre Rodriguez Vangama, scénographie Freddy Tsimba, lumière Carlo Bourguignon, son Max Stuurman, costumes Dorine Demuynck, assistanat à la direction artistique Romain Guion.

Prochaines dates : 6, 7, 8 juillet à 22 h à la Cour du Lycée Saint Joseph, Avignon (84). 1h50.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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