Avignon 2014 – Jour 02 – Exposition « Le Prince de Hombourg »

Jeanne Moreau et Gérard Philipe dans Le Prince de Hombourg mis en scène par Jean Vilar, Festival d’Avignon, 1951.
Photographie Mario Atzinger
 
 

Malédiction

Malédiction !

En dépit des bons auspices de la veille, les dieux, ravisés, semblent de nouveau déverser leur fiel sur la ville-festival ! Alors que les tensions dues au mécontentement des intermittents du spectacle s’apaisent, ceux-ci ayant considéré que les actions momentanées, avant les représentations, sous la forme, principalement, d’un court message de revendications, valaient mieux que l’annulation ou l’interruption des évènements, une plaie, moins négociable et celle-ci irrépressible par le gouvernement comme par les manifestants, s’abat sur Avignon : l’orage. Si les révoltés, dont la conscience professionnelle et le respect envers le public ont permis jusqu’à maintenant la bonne tenue des festivités (en dehors du 4 juillet), ont déclaré il y a deux jours tout le gouvernement persona non grata dans les salles de spectacle (l’ordre est donné – et sera assurément suivi – de refuser de débuter une représentation si un membre du gouvernement se trouve dans la salle) afin d’assurer l’audience à la fois de leur désir de jouer les pièces et de leur intransigeance face à ceux contre qui ils luttent, ils ne pourront rien faire, toutefois, contre les intempéries violentes qui sévissent en ce moment sur Avignon. De nombreux spectacles, retardés par la pluie, interrompus par l’averse et le tonnerre (tous deux d’une brutalité rarement vue ici), ont été, dimanche soir, largement compromis. Il a plu de 21h30 à 22h30 (la plupart des spectacles du soir commençant à 22h, les lieux en extérieur, et il y en avait trois qui jouaient dimanche, ont donc tous été sujets à un retard) ; juste après minuit, le déluge a entamé un tabassage inouï, et, accompagné d’éclairs d’apocalypse, de grondements gutturaux du ciel sans doute en rage, il a continué jusqu’au fond de la nuit, à l’heure où, même ici, et même en plein Festival, tout le monde dort. Le Prince de Hombourg a donc été, à nouveau, la victime principale de ce chaos, qui a déchaîné son ire en plein milieu de la séance, puisqu’il dure 2h30 (contrairement aux deux autres spectacles en plein air, plus courts). En attendant d’aller voir Le Prince de Hombourg (dans quelques jours), on ne peut s’empêcher de méditer sur cette malédiction, de comprendre dans ces agressions répétées perpétrées contre la tête d’affiche de cette édition 2014 le nuage de la destinée, d’y voir se dessiner une sorte de bouche tragique, avalant dans ses abysses l’orageuse pièce de von Kleist, connue pour ses accents crépusculaires. Un Prince de Hombourg, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, sous une inondation furieuse, sous un ciel démonté, lézardé d’éclats gavés d’électricité, aurait assurément une beauté historique, tant la douleur et la puissance de certaines tirades évoquent les heures intenses où l’âme se disloque sous les tremblements et l’incompréhension : hélas, le prosaïsme niais nous guide tous, et personne ne supporterait, même s’il s’agissait de la tragédie la plus tumultueuse jamais connue, d’assister ou de participer à un spectacle sous un tel déchaînement de la nature.

Comment se préparer à la déflagration attendue du Prince dirigé par Corsetti ? Comment s’endimancher l’esprit pour la cérémonie somptueuse et lugubre que promet d’être cette adaptation, pour le moment frappée d’un étrange sortilège ? Peut-être en faisant l’archiviste ! Car le Prince de Hombourg de Heinrich von Kleist est un texte particulier dans l’histoire du Festival d’Avignon, et du théâtre français en général. La magistrale mise en scène de Jean Vilar, l’illustre créateur du Festival (et, l’un ne va pas sans l’autre, du TNP), qui fut créée en 1951 dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, est aujourd’hui une sorte de mythe dans l’imaginaire avignonnais, comme un souvenir virtuel et ovidien, partagé par tous les résidents, touristes, amateurs de passage. Gérard Philipe, en tête d’affiche, avait particulièrement subjugué dans ce rôle, si bien qu’aujourd’hui encore, sur les sites Internet de publications de vidéos, on trouve des enregistrements audio de sa performance, et notamment de la fameuse scène de supplication et de plainte à la mort, dite avec toute la hargne et la douleur fêlée que l’on connaissait au Philipe tragique.

La Maison Jean-Vilar, rue de Mons, à quelques pas de la place de l’Horloge, dans un coin à l’abri de la cohue incessante, propose une exposition gratuite exceptionnelle avec pour sujet central cette inoubliable mise en scène. Tous les costumes y sont exposés, accompagnés des dessins préparatoires : Vilar, obsédé par les couleurs présentes dans le décor et sur ses personnages, faisait travailler des dessinateurs avant de prendre ses décisions. D’ailleurs, il refusait de dire « décorateur » : il disait « peintre ». On constate, à l’inspection des costumes crées par Léon Gischia, une remarquable attention à la composition, y compris dans les coupes, dans les contrastes, dans les formes. Ce sont évidemment des costumes académiques, mais, loin de l’outrance artificielle et du « vieillisme » exotique, faussement « d’époque », que l’on trouvait souvent dans les mises en scène de pièces classiques, ils sont à la fois épurés et pourvus d’une beauté directe et élégante, comme cette légendaire chemise à volants portée par Gérard Philipe, qui claquait dans le vent, dans la même danse tragique que sa tout aussi légendaire chevelure de jais. Simples mais d’un style admirable, ces tenues répondent absolument à l’esthétique théâtrale de Jean Vilar, et précisément, au décor, très dépouillé mais somptueux, tel qu’il l’avait conçu pour cette mise en scène : un plateau nu, le mur de pierres du Palais des Papes, et en haut, trois drapeaux. Rien de trop, tout est suggéré, tout se passera dans les mots, dans les corps.

En outre, de nombreux documents vidéo alimentent cette petite exposition : pas d’extraits de cette mise en scène, mais de quelques autres du Prince de Hombourg ; un montage photographique accompagné de la voix de Gérard Philipe jouant le prince ; un extrait de l’hommage de Jean Vilar à la mort de son acteur fétiche et grand ami… On y trouvera aussi des coupures de presse de l’époque, relatant notamment la folie amoureuse dans laquelle Gérard Philipe jetait les jeunes filles lorsqu’il arrivait dans une ville de tournée (il y a plusieurs façons d’aimer le théâtre, c’en est aussi une !), des affiches, des citations en tous genres, un casque audio pour écouter la composition musicale que réalisa Maurice Jarre à la demande de Jean Vilar, et de nombreux autres documents périphériques.

En voyant toutes ces belles pièces d’histoire, qui devront faire passer un frisson dans tous les dos qui aiment l’inconfort des gradins de la Cour d’Honneur, comment donc ne pas penser à l’autre mise en scène, celle que Giorgio Barberio Corsetti présente tous les soirs (du moins, essaie-t-il de le faire !) dans cette même Cour ? Les rumeurs commencent à courir les rues d’Avignon : sa vision du Prince de Hombourg pourrait bien rivaliser avec celle de Vilar, dans un registre et par des moyens, bien sûr, très différents. Ceux qui ont vu des extraits, des répétitions, des enregistrements, ceux qui entendu, entre deux rideaux, quelques bribes de paroles, ceux qui ont vu la pièce en entier (ils ne sont que 2000 pour l’instant, ce qui est, pour une création de cette ampleur, au troisième jour du festival, très peu) affirment que cette mise en scène mérite un intérêt tout particulier. La curiosité qui entoure ce spectacle en appesantit la malédiction : il n’y aura, désormais, pas de place pour tout le monde. Ceux qui auront la chance de pouvoir y assister seront, sans doute, les grands privilégiés de cette 68e édition.

Exposition : Le Prince de Hombourg.

A la Maison Jean-Vilar (8, rue de Mons), du 4 au 27 juillet 2014 (11h-19h30).

Entrée gratuite.

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Jean Belmontet

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