Avignon 2014 – Jour 03 – The humans

Avignon 2014_Jour 03_The Humans

Nietzschéens prépubères

Le Festival d’Avignon est l’occasion, pour des metteurs en scène, des comédiens, des chorégraphes, des musiciens, des artistes de toute obédience, de présenter, dans un contexte propice, leurs œuvres, avec la certitude qu’une audience attentive et exigeante viendra les juger. L’artiste, en présentant son travail dans ce cadre, gagne donc en visibilité auprès d’un public connaisseur, mais prend aussi le risque, considérable, du bide ; cette année, où la jeunesse et la nouveauté ont été préférées aux vieux routards du théâtre contemporain, le péril est d’autant plus grand qu’il se développe dans un climat d’agacement général, provoqué par la nette sensation qu’une malédiction pèse sur la première mouture du Festival époque Olivier Py.

Certaines pièces, plus attendues que d’autres, sont probablement, dans cette atmosphère gâtée, et trop louées, et trop blâmée : trop louées, car une partie du public, exténuée par les calamités à répétition, trouve dans un spectacle médiocre un génie qui n’y est pas (voilà une réaction typique du festivalier tétanisé par sa recherche, à n’importe quel prix, de l’évasion et du court-jus émotionnel), et trop blâmées, car l’autre partie, excédée elle aussi par les mêmes fléaux, voit dans cette médiocrité une nullité (ce qui n’a rien à voir !), un nouveau fléau, venant s’ajouter aux autres.

The Humans, mis en scène par Alexandre Singh, plus connu par les arpenteurs de musées d’art contemporain que par les théâtreux (c’est sa première pièce de théâtre), fait partie de ces spectacles médiocres, c’est-à-dire moyens, qui sont détestés ou adulés. La singularité du résultat final peut certainement pousser certains à l’outrance des sentiments : le critique, qui est un chirurgien, doit pourtant admettre que cette singularité est loin d’être suffisante. Car si l’originalité est une qualité, encore faut-il la mener quelque part.

Et encore, « singularité », « originalité », voilà des mots bien charitables pour un artiste qui affirme lui-même qu’il doit plus aux autres qu’à lui-même : The Humans revendique en précurseurs Aristophane et… Woody Allen. Cette filiation, explicitée de la bouche même d’Alexandre Singh dans le tract de présentation du spectacle, peut étonner et paraître, elle aussi, génialement inédite. Hélas pour lui et pour nous, ceux qu’il prétend être ses inspirateurs n’apparaissent dans The Humans que sous la forme de clins d’œil : Singh pense que l’on est aristophanesque avec des masques, un chœur et quelques blagues à gros traits, et que l’on est allenien avec un premier rôle qui ressemble à Woody Allen et qui parle comme Woody Allen. Certes, plusieurs caractéristiques de la farce antique sont bien présentes : personnages typiques, ivrognerie, grivoiserie, outrance des situations ; de même, on retrouve certaines saveurs du cinéaste dépressif : déversement du langage jusqu’à l’absurde, calembours involontaires, niaiserie attachante des personnages, déblatérations gouailleuses et interminables sur la philosophie et sur l’existence. Mais ces particularités grossières sont reproduites grossièrement, et surtout, elles naissent dans un cocon esthétique fumeux dont l’impropriété et la bâtardise laisse pantois, malgré son indéniable drôlerie.

Pour bien saisir l’identité artistique que Singh tente d’imprimer à sa pièce, il faut résumer le récit, car c’est avant tout du théâtre d’action. Quelque part dans l’univers, en un temps indéterminé, sur une île, deux puissances ennemies se disputent le beau rôle, tout en adorant, conjointement, « Vox Dei », une entité invisible qui se manifeste par des messages codés (et qui est, en réalité… un chat) : d’un côté N., Reine Lapin, esprit dionysiaque, mère de Pilalingua, jeune révoltée passionnée de philosophie ; de l’autre Charles Ray, esprit apollinien, père de Tophole, jeune nigaud trouillard et maladroit. Charles Ray, ayant, selon ses dires, reçu l’ordre de Vox Dei de créer à partir du marbre une nouvelle race d’êtres, sculpte plusieurs fournées d’ « humains » qu’il anime d’un souffle de vie, mais qui se comportent comme des esclaves robotiques, sans volonté ni sentiment. De leur côté, les deux enfants des esprits ennemis fomentent, Pilalingua en tête, un putsch contre leur dieu ; dans un élan prométhéen, elle dépose un germe dionysiaque dans ces humains forgés par les forces apolloniennes, et contrarie ainsi les ordres, jusqu’alors appliqués à la lettre, de Vox Dei. Les humains, soudain instruits aux folies bachiques, deviennent alors des créatures indépendantes et libres. Ils s’émancipent de leur maître et prennent le contrôle de l’île ; ils deviennent menteurs, ivrognes, excessifs, et, sous l’influence du Révérend Spruce, leur odieux et manipulateur roi, décident de chasser et tuer leurs anciens maîtres. Mais cette nouvelle condition leur fait découvrir la rançon de leur émancipation : la mort. Lorsque l’un d’eux trépasse, assassiné en réalité par Spruce lui-même, ils affrontent enfin l’angoisse d’ « être humain ». Au final, Spruce sera démasqué et banni.

Voilà pour l’intrigue, très résumée (la pièce dure plus de 2h30) et pourtant, on le voit bien, encore sacrément biscornue, de The Humans. Là encore, qui pourrait trouver cela « génial » ? Des lecteurs de Bernard Werber ? Des nietzschéens prépubères ? Des Terminales L ayant mal digéré leur Philip K. Dick ?

On comprend donc qu’au milieu de cette envahissante intrigue, qui devient terriblement confuse et – disons-le – grotesque au troisième acte (les deux premiers actes sont plus plaisants, moins amphigouriques, parfois bien sentis), difficile de ne pas voir les caricatures aristophanesques, les mimiques alleniennes, ou encore les passages chantés et dansés, comme des artifices de remplissage, ou des cautions pour dire son bon goût, quoique tout cela soit bien imité, bien réalisé, bien fabriqué, bien goupillé, et joli à voir, et quoique tous les acteurs, chanteurs, danseurs soient excellents. La mise en scène est, quant à elle, loin d’être ridicule, elle est parfois d’une précision et d’une souplesse étonnantes ; mais, terrassée par le joug de ce récit de plus en plus incompréhensible, de plus en plus pesant, de moins en moins drôle, de moins en moins surprenant, elle finit par, elle aussi, s’affaisser dans l’ornière de la sophistication crâneuse et stochastique, jusqu’à cette « morale » finale, d’une indigence encombrante.

Malgré tous ces points négatifs, retenons tout de même les performances vocales des acteurs, tous excellents chanteurs, les compositions musicales, et quelques scènes qui, dans ce lot embrouillé, restent excellentes. Les quarante premières minutes, très drôles, échappent superbement à l’emportement abscons qui suivra. En outre, les décors, plutôt réussis (quoiqu’eux aussi assez débordants, envahissants, sans grande subtilité), et le goût d’Alexandre Singh pour les machineries « à l’ancienne » (soleil et lune qui montent et descendent, décor qui s’ouvre, etc.), goût rare à notre époque, rendent plus aimable cette pièce à l’écriture mal maîtrisée et à l’originalité fumiste.

Inutile, donc, d’adorer ou de détester The Humans. C’est une mauvaise pièce plutôt bien réalisée. Alexandre Singh n’est pas fait pour l’écriture théâtrale, mais c’est un metteur en scène tout-à-fait prometteur, qui doit toutefois sortir de quelques tics de « performeur » qui lui font parfois préférer le sensationnel à l’esthétique. Pour le reste, ce sont les acteurs, toujours les acteurs, qu’il faut applaudir : car enfin, l’impression que le Festival d’Avignon 2014 sera le « Festival des interprètes », et non celui des metteurs en scène, se fait de plus en plus insistante.

The Humans, texte et mise en scène Alexandre Singh, traduction Blandine Pélissier, dramaturgie Richard Crane, musique Touki Delphine, Gerry Arling, Annelinde Bruijs, Robbert Klein, Amir Vahidi, lumière Guus Van Geffen, scénographie Alexandre Singh, Jessica Tankard, costumes Holly Waddington, maquillage et coiffure Susanna Peretz, avec Geoff Breton, Jesse Briton, Elizabeth Cadwallader, Philipp Edgerley, Ryan Kiggell, Alice Walter, et le chœur Jip Bartels, Annelinde Bruijs, Sanne Den Besten, Loulou Hameleers, Lucia Kiel, Suzanne Kipping, Robbert Klein, Lucas Schilperoort, Gerty Van De Perre, Folkert Van Diggelen, Amir Vahidi, Sanna Elon Vrij.

Prochaines dates : 8 et 9 juillet à 18 h au Gymnase du Lycée Aubanel, Avignon (84). 2h45.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

Vous aimez cet article ? Partagez-le !
Twitter
Visit Us
Follow Me
Follow by Email
Instagram
Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

Be first to comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.