Avignon 2014 – Jour 07 – Nature morte. A la gloire de la ville

Avignon 2014_Jour 07 - Nature morte. A la gloire de la ville

Moments de fun

C’est désormais une habitude : le Festival d’Avignon, désireux d’ouvrir ses portes à la jeunesse, invite chaque année des promotions d’école d’art dramatique à présenter leur travail de l’année ou une pièce en collaboration avec un metteur en scène reconnu. En 2013, Europia, vaste fable politique et poétique sur la situation des habitants européens, et Pro/vocation, que nous n’avions alors pas eu l’occasion de voir,avaient été joués quelques après-midi, près du Cloître Saint-Louis, respectivement par les élèves de l’Ecole régionale d’acteurs de Cannes sous la direction de Georges Watkins, et par ceux de la Manufacture (la Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande). Cette année, trois spectacles sont donnés par des étudiants en théâtre, et jouissent d’une plus grande visibilité que ceux de l’an passé, qui se déroulaient dans un quasi cagibi à la jauge de cinquante places. D’abord, La Famille Schroffenstein, de Heinrich von Kleist, mis en scène par Giorgio Barberio Corsetti, et interprété par une autre promotion de l’ERAC (la promotion 2011-2014, qui a pris le nom d’ « Ensemble 21 ») ; et puis Les Pauvres gens, de Victor Hugo, que Denis Guénoun met en scène avec les élèves sortants de l’ISTS (Institut Supérieur des Techniques du Spectacle) ; et enfin Nature morte, au Gymnase du Lycée Saint-Joseph, dans lequel Michel Raskine dirige les étudiants de la promotion 26 de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne.

En constatant le résultat fini de cette Nature morte, sous-titrée « A la gloire de la ville », on se demande – sans ironie aucune – ce qu’apprennent les comédiens de demain à l’institution de Saint-Etienne. Si Europia, l’an dernier, avait le mérite de, parfois, nous faire trembler de joie devant l’engagement volontaire et ardent des jeunes étudiants dans leur travail, et de nous laisser, à la fin des quatre heures de représentation, dans un espoir véritable quant au talent naissant de ceux-ci, Nature morte provoque en nous exactement l’inverse ; d’abord désarmante, déroutante, puis confuse, incohérente, relâchée, et enfin proprement indigente, cette pièce sans queue ni tête fait s’interroger tout spectateur honnête sur l’avenir de l’art dramatique. Qui a décidé de leur faire jouer ce délire embrouillé et inconséquent ? Michel Raskine, le vieux routard du théâtre contemporain qui les dirige ici ? L’institution dont ils font partie ? Les programmateurs du Festival ? Qu’importe : au théâtre, la question principale n’est pas « qui est coupable », mais « qui est victime », et, en l’occurrence, c’est bien le public qui subit les sévices perpétrés par ce spectacle foutraque et aberrant.

Nature morte. A la gloire de la ville est, originellement, un texte de l’auteur, né en 1979 et venu d’Athènes, Manolis Tsipos. Cette année, un cycle autour des auteurs contemporains grecs est à l’honneur au Festival : on y retrouve notamment O Kyklismos Tou Tetragonou (La Ronde du carré), de Dimitris Dimitriadis, mis en scène par Dimitris Karantzas, ou encore Vitrioli, de Yannis Mavritsakis, mis en scène par Olivier Py. Nature morte s’inscrit dans ce cycle assez naturellement, puisque l’objectif est visiblement de faire part des drames sociaux et des troubles que provoque, en Grèce, la crise européenne, et que le texte qui est à l’origine de cette pièce parle – c’est ce qu’on nous dit, du moins, dans le programme – du malaise citoyen que ressentent les athéniens dans un chaos social où tout se mélange, émeutiers, policiers, religieux, étrangers, dirigeants. C’est, en réalité, loin d’être une évidence : le texte, si ampoulé et paradoxalement si fragmentaire, a cette lourdeur polyphonique qui, dès le début, jette une sorte de calotte de plomb sur les crânes de l’audience, obstruant toute quête de son ou de sens, et préférant céder aux sirènes de l’incantation politico-absconse. On comprend bien qu’il faille réfléchir et apprendre à écrire sur l’actualité, mais ce jeune auteur, à la plume assez vulgaire et sans le nerf que nécessite l’écrit politique (à moins que, c’est tout-à-fait possible, la traduction faite de son texte amoindrisse son talent – ceci dit, on doute que cela l’ait anéanti, car il y a des faiblesses remarquables dans la teneur même du propos, assez bas-du-front), devrait faire de ses ambitions et de sa souffrance autre chose que du bricolage à l’arrache.

Le thème central de ce texte, la « ville » d’Athènes, dont l’auteur fait un éloge autant qu’il en déplore la gestion par des dirigeants manipulateurs et mesquins, est au bout du compte très mal exploité. Enième variation sur la « ville-mère », Nature morte, loin d’être l’essai poétique viscéral et incendiaire que les rédacteurs du programme nous annoncent, est davantage un traité politique flou et désarticulé, conduit par un hermétisme imbécile et un manque de rigueur patent. Les différents mouvements de ce texte, qui correspondent aux différentes voix qui se recoupent (celle de la ville, celle d’un dirigeant anonyme, celle d’un narrateur-commentateur, celle d’un citoyen faisant sa « prière » à la ville…), n’appellent, ni l’insurrection, ni l’admiration, mais plutôt une sorte d’indifférence polie qui découragerait Danton de faire la Révolution. Les passages où le dirigeant anonyme incite le citoyen à se raser peu à peu tout le corps, et ainsi encourage sa métamorphose en objet androgyne et docile, sont de loin les plus navrants : répétées à l’infini, ces logorrhées obscènes et à la limite de provoquer l’effet inverse que celui qui est voulu, à savoir l’indignation face au pouvoir, sont la preuve flagrante d’une littérature atrophiée par ses ambitions politiciennes et ses fallacieux rêves de transcrire l’actualité.

Si l’écrin dans lequel est reçu ce texte sans intérêt avait été mieux conçu, nous aurions été probablement moins sévère avec ce spectacle – pourquoi massacrer gratuitement de jeunes comédiens, sûrement déjà tétanisés à l’idée de jouer devant un public aussi exigeant ? Hélas, cet écrin, loin d’offrir au texte quelque ampleur dramatique, aggrave plutôt son cas. La mise en scène, alternativement stupide et cérémonieuse, jusqu’à devenir les deux en même temps, joue de son abstraction bâclée comme un enfant jouerait avec un seau de sable. Aucun mouvement signifiant, aucune intuition dans les dimensions, les espaces, les circulations scéniques. Seulement des « séquences » empilées, répétées, appuyées, structurées par leur propre chaos clignotant, et entrecoupées par quelques moments de « fun » (c’est la mode cette année, le « fun », heurk), du genre « musique électro et danses rigolotes » ou « faux entracte très-très-drôle pendant lequel les comédiens se reposent sur scène ».

Difficile, pour les élèves de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, de se débattre dans ce double carcan. Ils ne sont à l’aise, ni avec le texte, ni avec la mise en scène, et cela se voit. Les singeries grotesques que leur fait faire Michel Raskine sont incarnées avec une fausseté et une distance gênées. Incapables de développer sur les planches ce pour quoi ils ont fait leurs études, ce à quoi ils rêvent, certainement, de consacrer leur vie (tout simplement JOUER), ils enferment eux aussi leur jeu d’acteur dans un simulacre écrasé et timide, et les voix – car tout l’acteur passe dans la voix, et un acteur heureux ou malheureux, cela s’entend – sont figées, menteuses, sans assurance. Et cela s’explique très simplement : les passages « purs » où ils « jouent » totalement, sans parasitage d’objets venant les cacher, les camoufler, sans musique, sans gesticulations de mauvais goût, sans hystérie de plateau, se comptent sur les doigts de la main. En 1h10 de représentation, ils doivent jouer, de manière véritable, cinq ou dix minutes, et encore – pas tous en même temps, un à la fois. Tout le reste est consacré à du moulinage de décor, à des pirouettes et à des poses qui les ennuient probablement autant que nous. Comment se fait-il que le projet d’année d’une école où l’on apprend à être comédien soit dans sa très grande majorité fait de non-jeu ? Voilà un mystère de plus de cette édition 2014 du Festival d’Avignon. Ce n’est pas, on l’a vu précédemment, le premier, et ce ne sera pas, soyons-en sûrs, le dernier.

Nature morte. A la gloire de la ville, de Manolis Tsipos, dirigé par Michel Raskine, texte français Myrto Gondicas, collaboration artistique Hubert Blanchet, Daniel Cerisier, Ouria Dahmani-Khouhli, Myriam Djemour, Fabrice Drevet, Thomas Ganz, Adèle Grépinel, avec Julien Bodet, Thomas Jubert, Gaspard Liberelle, Aurélia Lüscher, Tibor Ockenfels, Maurin Olles, Pauline Panassenko, Manon Raffaelli, Mélissa Zehner.

Prochaine date : 12 juillet à 18 h au Gymnase du Lycée Saint Joseph, Avignon (84). 1h10.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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