Avignon 2014 – Jour 10 – Mai, juin, juillet

Avignon 2014_Jour 10 - Mai, juin, juillet

Raccommodage fantaisiste

Quand on feuillette pour la première fois de l’année, vers la fin du mois de mai, la programmation définitive du Festival d’Avignon à venir, les spectacles, immatériels, abstraits, cantonnés à l’état de fantasmes, sont déjà, en réalité, classés dans l’esprit de celui qui projette de les voir. Sa pensée, affrontant l’incertitude et la virtualité, condamnée pour l’heure aux divagations spéculatives, divise d’elle-même, en trois catégories, les pièces et propositions artistiques qui prendront physiquement place dans les théâtres d’Avignon quelques semaines plus tard : ce dont il attend quelque chose ; ce dont il n’attend rien ; ce qu’il n’attend pas. La première classe de spectacles est celle qui motive l’espoir, la deuxième celle qui provoque la méfiance, la troisième celle qui n’installe que de l’indifférence dans son crâne encore vierge. Evidemment, lorsque l’événement remplace la préfiguration de l’événement, tout ceci, savamment organisé par la diabolique fonctionnalité de notre bocal humain, se bouscule, se contredit, se culbute, ou se confirme. Deux festivals se passent alors dans son cerveau, celui, rêvé, qui y a lieu depuis deux mois, et celui, sensible, et désespérément réel, qui se déroule dans les obscurités avignonnaises ; les deux se houspillent ou s’étreignent, divergent ou se rejoignent. L’édition 2014, assurément, surprend tout le monde, et les deux festivals de chaque tête qui ballotte dans les rues de la Cité des Papes sont, sans doute, tout-à-fait différents.

Ne parlons pas des conditions politiques ou météorologiques, déjà bien singulières et commentées par tous. Parlons seulement de la programmation. Il y a quelques jours, Don Giovanni. Letzte Party, qui se trouvait dans la première colonne mentale – les spectacles dont on attend quelque chose – prouvait qu’il ne méritait pas cet honneur, si mental soit-il. Basculée en même temps dans la réalité et dans l’infamie, cette indigente pantalonnade avait déjà, brutalement, désavoué les pronostics. Il se trouve que, dans le même lieu (l’Opéra), à trois jours de différence, le processus inverse vient de se passer : Mai, Juin, Juillet, un spectacle dont on se méfiait avec une sorte d’irritation défensive et dont la première se déroulait lundi soir à 22h, a provoqué un étonnement plutôt sain et, non pas bouleversant (nuance ! Nuance !), mais vivifiant, revigorant, véhiculant un courant d’énergie appréciable et plutôt bienvenu.

Pourquoi avions-nous peur de Mai, Juin, Juillet ? Parce qu’il fleurait la caricature. La reprise, sur les planches d’Avignon, d’une mise en scène de Christian Schiaretti, le directeur du TNP, basée sur un texte de Denis Guénoun, traitant de mai 68, de Jean Vilar et de Jean-Louis Barrault… Tout semblait emballé de manière presque grotesque, en une sorte de pochette-surprise pour théâtreux hirsutes et journalistes en chemisette… TNP, mai 68, Vilar, Odéon, Festival d’Avignon, c’était laborieusement téléphoné, on avait déjà l’impression de voir défiler la représentation devant ses yeux, suivies d’un chahut des éditorialistes croassant des hagiographies tremblantes et du cortège hypnotisé des thuriféraires de la cuculture… C’est donc presque en faisant la moue que nous nous y rendons, d’autant plus que la pièce dure 3h40… Et pourtant !

Et pourtant, Mai, Juin, Juillet est une pièce honnête et nuancée, et sa mise en scène par Schiaretti, bien que classique, propose des éclats d’une beauté foisonnante autant que des moments de dépouillement apaisant. Loin de la chougnerie consensuelle et de la jérémiade nostalgique, ce texte trouve un juste milieu entre document historique et interprétation romancée des événements qui ont eu lieu entre mai et juillet 1968, notamment à l’Odéon pour mai, et au Festival d’Avignon pour juillet. Plutôt surprenant et audacieux, ce texte, mené par un désir de monstration non pas objectif, mais, redisons-le, nuancé, explore le choc qu’a subi le théâtre face à une vague insubmersible de jeunesse et de révolte, et comment des gens comme Jean Vilar, pourtant alors considérés comme avant-gardistes (et, évidemment, montrés du doigt comme communistes), ont été pris à parti par la jeunesse précisément en tant que représentants d’un conservatisme et d’un cloisonnement des domaines et de l’esprit. Ne prenant pas de réelle position politique, préférant un exposé léger et polyphonique des faits – tout le monde y passe, y compris dans la moquerie : De Gaulle, Malraux, Vilar, les étudiants, les ouvriers, Barrault… – ce texte, sans avoir la grandeur du génie, a, tout du moins, l’intelligence de l’équilibre et de la distance amusée. Certes, les interminables réunions des directeurs des théâtres régionaux, fruits de la décentralisation, sont parfois retranscrites avec trop de générosité – faisant pointer l’ennui, certes, la « morale » proposée en épilogue paraît un peu fumeuse (les allégories « poésie » et « révolte » se retrouvent sur scène, discutant de leur affinité autant que de leur impossibilité à la fusion complète), et, certes, les interventions incessantes d’une auteur fictive, venant commenter l’action, peuvent sembler une facilité causée par le besoin un peu maladroit de distanciation et de poétisation du récit, parfois très (trop) documentaire ; pourtant, malgré ces évidentes faiblesses, le texte reste attachant dans sa tentative d’exhaustivité autant que dans sa volonté d’aller au-delà du reportage reconstruit pour entrer de plain-pied dans la littérature et le symbole, au risque de faire mentir le récit et de le faire violemment diverger avec la réalité historique. Véritable entreprise de compréhension de l’histoire, Mai, Juin, Juillet intègre une sorte d’élément parasite, perturbateur – la fiction, incarnée dans des éléments tragiques, comiques, antiques (le chœur), modernes – afin d’opposer à la fièvre qui peut saisir celui qui essaye de savoir la vérité de cette grand chaos de mai 68, un opium censé faire retomber l’histoire sur elle-même, et voulu comme un raccommodage fantaisiste des éléments manquants de ces trois mois agités.

La mise en scène entre parfaitement dans ce processus, à la limite entre l’honnêteté et la falsification : bouquet d’imitations grossières en tous genres, l’interprétation fait jouer des images figées pour, justement, commencer la réflexion quelque part, au risque de se faire accuser de pastiche trivial. On reconnaît un Dany le Rouge, réduit à une chevelure rousse coiffée sur le côté et à une veste claire ; le général De Gaulle, à son uniforme et à ses remontrances sur la chienlit ; Malraux, à ses considérations chevrotantes sur l’art comme résistance à la mort… Nous sommes, c’est revendiqué, dans un spectacle de caricaturiste, d’images mentales, et cette simplicité dans l’imagination, à défaut d’être révolutionnaire, permet au moins une accroche efficiente pour l’audience. Une scène – incroyable – cristallise cette prétention avouée à l’imitation ; lors de la réunion de crise entre De Gaulle et ses ministres, un seul acteur joue tous les ministres l’un après l’autre, chacun étant enfermé par le comédien dans une mimique, une posture, et un timbre, statufiés dans le contour de l’interprète prenant en charge ces corps imaginaires bloqués dans une fixation outrée de la réalité. Ou encore, lors des débats entre les directeurs de salles de province, par ailleurs tous habillés du même costume, ils ne s’appellent, non pas par leur nom, mais par le nom de la ville où se trouve leur théâtre ; et, occupés autant de « l’Art » que de leur futur déjeuner, ils incarnent à la fois une contradiction efficace au pouvoir peu préoccupé de théâtre, et un esprit de boutique un peu stupide et papoteur. Ces éléments renforcent l’idée d’une « nuance » intrinsèque à la fois au texte de Denis Guénoun et à la mise en scène de Christian Schiaretti : paradoxalement, la caricature permet à l’un et à l’autre un va-et-vient entre la teneur comique des différents personnages, et une invitation au dépassement, par quelques allusions subtiles, des lectures finies de l’histoire.

Finalement, comment définir Mai, Juin, Juillet ? Il y aurait encore beaucoup à dire, à la fois sur ses procédés un peu faciles et sur les qualités étranges et insistantes qui naissent dans ce spectacle bariolé. On pourrait parler du « théâtre dans le théâtre », avec la scène de l’Odéon « représentée » sur la scène de l’Opéra ; on pourrait aussi parler du grandiose Robin Renucci, qui incarne un Vilar à la fois exigeant et doux ; on pourrait s’arrêter longtemps sur le rapport à la fois amical et indéniablement pétri de divergences entre Jean-Louis Barrault (interprété par le légendaire Marcel Bozonnet) et Jean Vilar, ici exposé avec une sensible délicatesse ; on pourrait déblatérer pendant quelques éternités sur le portrait, émouvant, d’un Vilar qui, en juillet 68, pendant le Festival d’Avignon, rencontre ces jeunes révoltés, est confronté à leur sauvagerie, à leur désir de renversement, parfois à leur hostilité, incompréhensible, à l’art, et doit choisir entre l’empathie qui était la sienne et la consternation qui était de circonstance ; Mai, Juin, Juillet est une pièce riche de laquelle il y a beaucoup, beaucoup de choses à dire, et, dès qu’on en dit un peu, on voudrait en dire plus, et plus encore, tant les impressions sont partagées, curieuses, parfois antithétiques.

Mais, avant tout, et pour finir, Mai, Juin, Juillet se distingue par sa lucidité. Ni partisan ni neutre, voilà peut-être comment on pourrait proférer son paradoxe. Sa grande intelligence, autant que sa limite, est de sonder le grand bouleversement que mai 68 a instauré au théâtre. Car cela semble bien être l’argument réel : comment est-on passé au théâtre contemporain ? Quel a été le choc qui a instauré cette culbute du répertoire, au profit de la performance, de l’expérimentation reine, du caprice de plateau ? Certes, les signes étaient là depuis longtemps, ce que l’on a appelé à tort l’ « absurde » avait déjà retourné un grand nombre de principes. Mais 68 a peut-être, dans le hasard de son désordre, en prenant d’assaut l’Odéon, et, deux mois plus tard, Avignon, été l’élément perturbateur de la grande action vilarienne, et la bascule historique de l’art dramatique moderne. Et l’on est en droit de se dire (c’est l’interrogation, terrible, que suscite ce spectacle) : si mai 68 a changé quoique ce soit, ce qui n’est pas sûr, il l’a changé exclusivement au théâtre. Le théâtre a été le premier endroit, voire le seul, où la révolte étudiante et ouvrière a eu une influence durable. Ce constat, qui en fait certainement transpirer plus d’un, tombe sur le crâne comme une évidence. Mai, Juin, Juillet serait donc la rétrospection explicitant ce fiasco politique : c’est bizarrement dans son classicisme un peu vieillot qu’il exprime son argument, et c’est, encore plus bizarrement, par le biais de ce même classicisme que cet argument est frappant. Voilà un vertige sans précédent, qui ne manquera pas de faire cogiter les festivaliers présents à cette première de Mai, Juin, Juillet, et ceux qui les suivront aux prochaines représentations.

Mai, Juin, Juillet, de Denis Guénoun, mise en scène Christian Schiaretti, scénographie et accessoires Fanny Gamet, costumes Thibaut Welchlin, lumière Vincent Boute, son Laurent Dureux, vidéo Nicolas Gerlier, coiffure et maquillage Romain Marietti, assistanat à la mise en scène Baptiste Guiton, Louise Vignaud, avec Marcel Bozonnet, Robin Renucci, Stéphane Bernard, Laurence Besson, Magali Bonat, Olivier Borle, Clément Carabédian, Baptiste Guiton, Julien Gauthier, Damien Gouy, Maxime Mansion, Clément Morinière, Jérôme Quintard, Yasmina Remil, Colin Rey, Juliette Rizoud, Stanislas Roquette, Clara Simpson, Julien Tiphaine, Clémentine Verdier, Philippe Vincenot et Marceau Beyer (violoncelliste), et vingt figurants du Conservatoire national de Région Rhône-Alpes.

Prochaines dates : 15 et 18 juillet à 22h, 16 et 19 juillet à 18h à l’Opéra Grand Avignon, Avignon (84). 3h40 entracte compris.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

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