Avignon 2014 – Jour 12 – Même les chevaliers tombent dans l’oubli

Avignon 2014_Jour 12 - Même les chevaliers tombent dans l'oubli

Enfants nazis

Parmi les grandes nouveautés de son calendrier, le 68e Festival d’Avignon compte un cycle de programmes réservés au jeune public, composé en partie de trois pièces ayant toutes lieu, de manière successive au fil du mois, à la Chapelle des Pénitents-Blancs, en plein cœur de la ville. Nous avions manqué la première pièce de ce triptyque pour enfants, Falstafe, adaptation par Valère Novarina d’Henry IV de Shakespeare mise en scène par Lazare Herson-Macarel. A partir du 23 juillet, Olivier Py conclura le cycle avec La Jeune Fille, le diable et le moulin. Jusque là, c’est Matthieu Roy, jeune metteur en scène issu du Théâtre National de Strasbourg, qui installe son adaptation de Gustave Akakpo Même les chevaliers tombent dans l’oubli dans la chapelle métamorphosée pour l’occasion en petit théâtre de fortune.

Que propose-t-on aux bambins dans les salles du Festival, quelle idée du théâtre et de l’art leur transmet-on au travers de ces courtes pièces censées les initier aux procédés dramatiques ? La réponse de Matthieu Roy, largement insuffisante, en a même fait fuir certains, enfants et parents. La débauche de ludisme éducatif réquisitionnée par ce spectacle, dont l’inoffensivité simplette flirte avec la crétinerie pédagogique, fait se demander au spectateur honnête ce qu’il fait là, et s’il a bien fait d’y embarquer son momaque probablement aussi perplexe que lui.

Le texte, en lui-même, est une fable gentille et acceptable sur la question de l’identité et de l’apparence. Elle conviendra probablement à des instituteurs désireux d’expliquer à des enfants nazis la nullité du racisme. On s’accordera autant sur la nécessité de l’entreprise que sur la rareté de la situation.

Il ne s’agit pas d’accabler ce spectacle, qui est, redisons-le, tout-à-fait bénin et qui n’a pas besoin de tombereaux d’insultes en contrepoids à une quelconque gloire injustifiée. Certes, il n’élèvera pas grand monde, mais il n’abaissera personne non plus. Si l’objectif de la mise en branle d’une telle pompe (vidéos, musique, ambiance mystérieuse, symbolique à gros doigts) est de rappeler quelques fondamentaux sur l’essence du rapport entre les hommes, à savoir, que rejeter l’autre à cause de sa couleur de peau est une aberration intellectuelle autant qu’une infamie morale, on ne peut que farcir les rares silences de cette historiette criarde d’une moue bruyante, pas hostile, non, mais seulement désespérément lasse. Le public du Festival d’Avignon, dans l’ensemble riche et instruit, et dans l’ensemble plutôt soucieux de ne pas enseigner à sa progéniture quelque méchanceté dermatophobique, n’a pas besoin de ces leçons pontifiantes, et sa progéniture non plus. En outre, malgré le prix assez bas des places, on doute que les retraités du IIIe Reich, ruinés par leur mauvaise réputation, y emmènent leurs petits-enfants, le Festival étant un lieu connu pour sa sensibilité politique toute différente. A qui s’adresse donc Même les chevaliers tombent dans l’oubli, puisqu’il n’a visiblement pas d’autre visée que celle d’éduquer des populations infantiles fantômes ? Sa morale, plus intéressante que le reste du texte, pourrait répondre efficacement à cette question si, précisément, cette réponse ne faisait pas un peu peur. En conclusion de cette fable, on nous métaphorise la « diversité » par la « fusion » d’une peau avec plusieurs autres, comme si l’individu, marginalisé à cause de sa différence visible, trouverait son salut dans une distillation consciente de sa propre apparence dans le corps de mille autres individus. Mais ce bel éloge de la différence multipliée, en regard du reste du texte, fait presque figure de dénouement cynique, vu que ces autres personnes avec qui l’individu a fusionné ont passé leur temps, précédemment, à le rejeter. Même les chevaliers tombent dans l’oubli s’adresserait donc, véritablement, à des enfants nazis, non pour les éduquer à la bienveillance et à l’acceptation, mais pour leur confirmer, insidieusement, que c’est à l’autre, à celui qui est différent, de faire la démarche d’aller vers eux, et de s’allier à eux, les « normaux ». Au bout du compte, le coche est manqué, et le sérieux abscons avec lequel on nous assène cette morale censée résoudre par le sublime du mixte l’horreur du rejet pousse davantage au rire ironique qu’à la méditation civique. Rire ironique que seul un adulte pourrait avoir, puisque lui seul saisit la niaiserie boiteuse de ce récit ; l’enfant, probablement toujours aussi perplexe, n’aura qu’un haussement de sourcil d’incompréhension. La leçon elle-même, ainsi, échouera.

L’enfant ne retiendra de ce spectacle, certainement, que la présence de ces grands écrans sur lesquels s’agitent des imitations grossières d’ « ados » aux comportements abrutissants. La diction infâme des acteurs projetés, singeant avec grimaces et postures à l’appui, le « jeune » d’aujourd’hui (vêlements ahuris, capuche, lexique pitoyable), jusqu’à ressembler à une caricature là-aussi très proche d’un cynisme, pour le coup, violemment bourgeois (on est quasiment face à une animalisation métaphorique du « jeune » des quartiers ; encore une fois, belle leçon pédagogique !), pousse davantage vers l’agacement et la confusion de nos petits bouts que vers leur édification.

Même les chevaliers tombent dans l’oubli dure, il faut le dire, à peine 45 minutes. Voilà la seule bonne nouvelle pour ceux qui ont déjà acheté des billets ; pour les autres, on peut leur conseiller le café-restaurant juste en face de la Chapelle des Pénitents-Blancs. Ils attendront les premiers avec un Perrier citron qui a probablement bien plus à leur apprendre que ce spectacle insipide !

Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo, mise en scène Matthieu Roy, collaboration artistique Johanna Silberstein, scénographie Gaspard Pinta, lumière Manuel Desfeux, son Mathilde Billaud, vidéo Nicolas Comte, costumes Noémie Edel, assistanat à la mise en scène Marion Lévêque, avec Gisèle Adandedjan, Charlotte van Bervesseles, Carlos Dosseh, et la participation de Claire Aveline.

Prochaines dates : 18, 19 juillet à 11h et 15h, 20 juillet à 11h à la Chapelle des Pénitents-Blancs, Avignon (84). 45 minutes.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

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