Avignon 2014 – Jour 13 – At the same time…

Avignon 2014_Jour 13 - At the same time

Capharnaüm volcanique

En 2014, plus encore que les années précédentes, la danse est à l’honneur au Festival d’Avignon. La plupart des grandes scènes accueillent un spectacle chorégraphié : la Cour d’Honneur avec I Am, dont la première a lieu ce soir vendredi ; le Cloîtres des Carmes avec Lied Ballet, que nous n’avions vu que partiellement ; la Cour du Lycée Saint Joseph, dont les planches avaient soutenu joyeusement, au début du Festival, les emportements et les libertés des musiciens et danseurs de Coup fatal ; le Tinel de la Chartreuse de Villeneuve, qui avait été investi par Arkadi Zaides et son Archive du 8 au 14 ; le Théâtre Benoît-XII, où Julie Nioche présentera son Matter à partir du 20 ; sans compter les Sujets à vif, spécialement tournés, au moins pour leur première moitié, vers la danse. Une autre salle importante propose, jusqu’à ce soir, un spectacle de danse : le Gymnase du Lycée Aubanel, au cœur duquel Robyn Orlin, chorégraphe sud-africaine connue pour ses fantasques mélanges de politique, de danse et d’humour, ainsi que pour ses titres à rallonge, permet aux danseurs de la troupe JANT-BI de se produire dans un spectacle qu’il est presque plus long de citer que de commenter : At the same time we were pointing a finger at you, we realized we were pointing three at ourselves… Ce qui donne, pour les anglophobes : Au moment où nous avons pointé un doigt vers toi, nous avons réalisé que nous en pointions trois vers nous-mêmes. On ignore si cette dénomination méditative et interminable sert une ambition programmatique, n’est qu’une plaisanterie d’artiste malin, ou doit être considérée comme un levier à la réflexion que veut enclencher cette chorégraphie-performance-comédie-fiesta. C’est-à-dire qu’on l’ignore même après avoir vu la pièce, tant le capharnaüm volcanique et incohérent auquel on assiste laisse, à la fin, tout esprit sain dans état second proche de l’épilepsie.

Que raconte At the same time… ? La question resterait rhétorique si l’on n’avait pas un petit livret d’explications. Robyn Orlin interroge, nous dit-elle dans l’entretien qui y est transcrit, le « rapport africain au corps », qu’elle veut sortir de sa conception comme « objet d’une violence ou d’une souffrance » et en faire « un catalyseur, un lieu de possibilités ». On veut bien, même si les formules passe-partout font davantage penser à de vagues notions de circonstance qu’à un véritable projet esthétique. On comprend bien, certes, le double objectif de permettre à des danseurs africains d’institutionnaliser leur langage chorégraphique et cérémoniel, souvent marginalisé, voire raillé, par un public occidental repu d’une culture confortable et bornée, et de le faire dans une bonne humeur effleurant l’humour trivial et la vulgarité, afin de rendre moins lointain cet héritage culturel. On le comprend, mais on ne peut pas s’empêcher d’y voir une sorte de désinvolture capricieuse dans le traitement de ces objectifs, qui peuvent, par ailleurs, se défendre. Et surtout, il y a quelque chose de très embarrassant dans cette conception ethnologique – cette opposition Afrique/Europe, qui insinuerait (même s’il est évident que ce n’est pas le but poursuivi) que ces danseurs, réalisant des chorégraphies et des cérémonies traditionnelles sur scène, « s’offriraient » au public blanc-bec venu quêter les joies de l’import d’outre-équateur. Cette essentialisation du « corps africain », si elle peut correspondre à des concepts sociologiques servant à comprendre les grands mécanismes du rapport des peuples à leur propre chair, dessert pourtant ici le propos tenu, en lui faisant dire l’inverse : ces interprètes qui se griment, qui pratiquent, sur les planches, des cérémonies tribales, le tout agrémenté de détails un peu curieux qui provoquent un contraste visiblement voulu (vêtements de grandes marques américaines, forte présence des nouvelles technologies), et entrecoupé de commentaires explicatifs apparaissant sur un écran de « smartphone » agrandi, signés de la chorégraphe elle-même, semblent se transformer en une sorte de pâture à l’Occident. Les passages comiques qui prennent place entre ces danses paraissent alors servir d’une sorte de vaseline de consensualisme, donnant un crédit douteux à l’ensemble.

A la différence de Coup fatal, qui explorait avec intelligence, retenue et gaîté les traditions musicales et chorégraphiques, congolaises cette fois-ci, d’une Afrique en cours de reconnaissance, At the same time… convoque, malgré son désir de le dénoncer, un ensemble d’imageries qui, par le comique un peu foutraque et forcé avec lequel il est emballé, confond malencontreusement l’ambition juste de rechercher dans les traditions de différents pays africains une occasion de questionner l’art scénique, et la prétention d’y répondre par une séduction à tout prix. En croyant, un peu naïvement, que l’audience est un tampon efficace contre la brutalité du rapport Nord-Sud, Robyn Orlin amalgame étrangement ce qu’elle combat et ce qu’elle défend, au risque, soit de froisser le public, soit de le mettre dans un état d’admiration condescendante, teinté d’une forme de plaisir exotique évidemment peu salubre.

Mais attention, At the same time…, en tant qu’expérience unique, n’est ni ennuyeux, ni accablant. Il est très confus, très fragmenté, très mal cousu, et parfois à la limite du grand n’importe quoi ; toutefois, le talent de ces hommes, leur humour certain, leur intelligence encore plus certaine, font passer le temps avec, quelquefois, un sourire aux lèvres. Car, une fois le projet artistique improbable et ambigu mis de côté, on se concentre sur les interprètes, qui se jettent là-dedans avec toute leur fougue. Certaines parties, d’une drôlerie qui ravage, n’ont pas peur de la provocation politique et de l’outrage au public, mais cet outrage n’est jamais arrogant, toujours distancié, plaisant, sans violence. On regrette amèrement l’absence de cohérence à l’ensemble du spectacle, se contentant d’empiler les situations jusqu’au chaos total ; la structure générale, en dents de scie, sans narration ou sans interrogation sur la narration (car oui, une chorégraphie est aussi un récit), se rapproche davantage du happening sans queue ni tête que de la mise en espace et en temporalité d’un matériau premier ; là aussi, on peut opposer At the same time… à Coup fatal, qui faisait preuve d’une profonde conscience des volumes et des circulations scéniques.

Les spectacles de danse de cette 68e édition sont donc, pour l’instant, plutôt inégaux – comme chaque année, on a droit à des propositions de qualités assez différentes, reflétant les gouffres qui séparent toutes les manières de faire de la danse aujourd’hui. Mais, pour les allergiques viscéraux à cet art – qui sont souvent, plutôt, des gens qui ne le connaissent pas, il y a encore le théâtre, évidemment majoritaire dans les salles avignonnaises ; nous leur préciserons seulement qu’historiquement, la danse est très liée au Festival d’Avignon, et en ceci, la rejeter absolument serait une erreur d’envergure, puisque Jean Vilar lui-même avait été le premier « héros » du théâtre à avoir invité des chorégraphes sur ses planches, en l’occurrence, celles d’Avignon, où il avait accueilli l’inoubliable Maurice Béjart. Cette tradition, logiquement perpétuée par les programmateurs du Festival, doit donc être l’objet d’une attention effective, que ce soit dans le blâme ou l’estime.

At the same time we were pointing a finger at you, we realized we were pointing three at ourselves…, une pièce de Robyn Orlin, assistée de Shush Tenin, lumière Laïs Foulc, costumes Birgit Neppl, vidéo Aldo Lee, scénographie Robyn Orlin, Maciej Fiszer, traduction surtitrage aurice Salem, régisseurs Thabo Pule, Thomas Cottereau, avec Hans Peter Diop Ibaghino, Khalifa Ababacar Top, Adelinou Dasylva, Tchébé Bertrand Saky, Claude Marius Gomis, Aliou Ndoye, Mamadou Baldé, Mohamed Abdoulaye Kane, et la participation de Germaine Acogny.

Prochaine date : 18 juillet à 18h au Gymnase du Lycée Aubanel, Avignon (84). 1h10.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

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