Avignon 2014 – Jour 14 – La Famille Schroffenstein

Avignon 2014_Jour 14 - La famille Schroffenstein

Instinct précoce

Avignon s’allume et s’éteint dans un rythme de furie, les jours passent, tous semblables et tous différents, les gargouillements noctambules succèdent aux cuissons solaires, le vacarme soutenu des rues le jour laisse, lorsque les obscurités se font épaisses, le tympan brûlé d’acouphènes qui ne meurent qu’à l’instant où le bruit revient. Jusqu’à la nausée, jusqu’à l’hallucination, Avignon vous remue corps et esprit, vous consume l’être jusqu’à ce que gouttent aux ongles des perles d’âme amochée et des caillots de sang surchauffé ; démence, cécité, neurasthénie, on ne sait plus où tout cela conduit, mais on poursuit la course circulaire dans cette atmosphère qui pousse vers toutes les limites, et dont on ignore si elle nous souille ou nous lave. La question, sans doute, n’est pas là : saisi dans les foules et abandonné aux secousses incessantes, on évolue dans Avignon comme dans Babylone, c’est-à-dire, dans le ventre d’un monstre qui nous nourrit autant qu’il nous digère, dans le respirations d’un univers duquel nous sommes, inéluctablement, un rouage et un déchet, une particule recyclable. Qu’importe la maladie ou le remède ! La biologie citadine accepte conjointement infection et curation dans un même mouvement de lessivage qui boucle, dans son battement rotatif, les deux processus jusqu’à nous interdire de les distinguer clairement. L’essentiel est de toujours être dans le battement : où, comment, pourquoi, ce sont des subtilités que nous établirons quand nous en serons sortis.

Donc, allez, hue, en avant ! Au théâtre, encore, toujours ! Fuir ce monde pour y être immensément présent ! Cris de joie, silence, peur, espoir, amour, quelque chose en tout cas ! Que l’on me dise quelque chose ! Que l’on me mène quelque part !

Giorgio Barberio Corsetti nous conduit, cette année, dans les entrailles d’un allemand ambigument romantique, cela ira ? Diable oui ! Revenons-y !

Car déjà nous y étions il y a quelques jours, pour Le Prince de Hombourg, dont la pureté symbolique, quoiqu’un peu glaciale, nous avait paru toucher à une corde infiniment grave et pourtant délicate de la beauté qui est une guitare. Le Prince de Hombourg, la dernière pièce de Heinrich von Kleist, offerte dans la Cour d’Honneur par un Corsetti enfiévré d’un dépouillement qui tourne au fondamental, au quintessentiel, répond à La Famille Schroffenstein, première pièce écrite par ce même von Kleist, relue par ce même Corsetti pour les élèves de l’Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes, dans un Gymnase du Lycée Saint Joseph étrangement méfiant et peu chaleureux. Texte de jeunesse peu lu et peu joué, La Famille Schroffenstein est très clairement inspiré de Shakespeare, et s’en démarque toutefois par sa torpeur, sa fougue, son outrance romantiques, et par sa cocasserie anticlassique un peu grotesque, qui en fait rire certains, qui en glace d’effroi d’autres. Magnifique tragédie, ou tragi-comédie selon le point de vue d’où l’on se place, sur le soupçon et sur le déchirement, sur l’amour contrarié et sur la violence familiale, La Famille Schroffenstein méritait, de toute évidence, une actualisation, et la confier à une troupe d’acteurs étudiants, si l’expérience de ces faveurs à la jeunesse nous faisait nous inquiéter du résultat, s’avère finalement, ici, être une très bonne idée.

Commençons par les reproches, c’est le pain des lecteurs sournois, population qu’il est périlleux d’affamer pour la simple raison qu’elle est amplement majoritaire. La mise en scène de Corsetti laisse, encore une fois, peu de place à la chaleur et peut, on le comprend, froisser une proportion de l’audience avide de bonhommie, ou tout du moins, d’empathie émotive. Toujours ces grands praticables métalliques aux formes pentues ou aux étages nus, toujours ces mouvements de décors procurant à la scène des volumes variés mais toujours radicalement simples et construits en échafaudages d’un noir terrible ; les mouvements de décor, soumis aux infinies variations de ces trois morceaux déplacés presque à chaque début de nouvelle scène, peuvent épuiser un spectateur peu enclin à voir l’action se figer tous les quarts d’heure. Aussi, on peut blâmer quelques choix directifs de la part de Corsetti, qui incitent le public au cynisme au moment du dénouement : violemment tragique, malgré la « réconciliation » finale de bon ton, cette résolution sanglante, qui devrait faire pleurer plutôt que rire (même si von Kleist lui-même admettait qu’elle peut avoir quelque chose d’outrageusement comique, ce que l’on ne nie pas), est traitée par Corsetti avec, pour quelques acteurs du moins, une sorte de détachement, de désinvolture, qui pousse à la franche rigolade, alors qu’elle devrait laisser, au bout, une impression de brutalité paradoxale, entre consternation comique et tragique, entre absurdité du malentendu et coup de poing moral ; cette ambivalence géniale, singulièrement dévoyée par une prise de parti contestable de rendre le dénouement, pas totalement, mais visiblement comique, il n’est pas certain que toute l’audience l’ait perçue, car l’on a entendu ricaner stupidement pendant les dix dernières minutes, alors que cela appelait une haute conscience du paradoxe.

Mais une fois ces réserves émises, il faut savoir louer sans retenue. Car cette mise en scène, honorable en de très nombreux points, et ces acteurs, se sacrifiant à la puissance du texte avec une ferveur d’enfants mystiques, appellent, d’emblée, une estime immense et un amour qui, quoique raisonné, doit refuser la bride de la mesure hypocrite. Malgré l’agacement que l’on peut ressentir dans ces circulations de décor incessantes, on ne peut pas ne pas reconnaître l’élégance admirable que ces reliefs mouvants installent sur les planches ; la direction d’acteurs, si elle est discutable pour certains, est exceptionnelle pour la plupart : Corsetti fait bouger, au risque de les embarrasser, ses comédiens avec une précision et une lucidité des échanges, des mobilités, des plans, des dimensions, qui laisse bouche bée. Si l’on prête une attention concentrée à la manière dont les interprètes investissent la scène, au niveau spatial ; à la manière dont les différents plans, horizontaux, verticaux, diagonaux, les différentes profondeurs, sont agencés pour que les corps se retrouvent sans cesse dans des configurations inédites, mais toujours gracieuses ; à la manière dont les places s’intervertissent, dont les dos fléchissent ou les cambrures se projettent avec élasticité, dont certains corps sont l’ombre, le couvercle, le miroir, le contraire d’autres corps ; alors, on reconnaîtra là la marque des grands bâtisseurs d’espace. On est parfois, au niveau scénographique (admettons la gloire de cette scénographie à Francesco Esposito, qui en est le responsable) aux abords de la chorégraphie : les infinités de formes inventées par le décor permettent ces jeux en trois dimensions où les interprètes se meuvent comme des danseurs sur des escaliers labyrinthiques, en n’ayant pas peur de l’aspect parfois extrêmement composé de ces mouvements, qui peuvent sembler, pour les bougons, téléguidés.

Parmi ces comédiens, certains sont, sans aucun doute, des grands en puissance. On assiste parfois à des prestations d’une minutie et d’un abandon qui humilient, c’est une certitude, des acteurs autrement plus expérimentés et prisés. Le bénéfice des années ne vaut pas à tous les coups celui, irremplaçable, de l’instinct précoce. Corsetti laisse ainsi un vaste champ à ces jeunes gens épris d’un jeu tour à tour vibrant, distant, incarné, saisissant, ironique, retenu, déclamatif, hystérique, maladif, maniéré, burlesque, même ridicule, peu importe. Il les pousse à l’interprétation, sous tous ses aspects. En ceci, La Famille Schroffenstein est un exemple, tout comme Nature morte était un exemple du calcul inverse, à savoir, celui d’empêcher des comédiens de jouer, de les mettre à tout prix loin des registres pour les enfoncer dans une récitation expérimentale, un unisson d’invectives, un carcan monotone et éculé. Exact contraire de ce ligotage incompréhensible des acteurs, La Famille Schroffenstein est donc, assurément, malgré la mauvaise presse qui l’entoure et la drôle de confidentialité dans laquelle il a été enfermé (seulement quatre représentations, dans une petite jauge), un spectacle supérieur à bien des choses qu’on a présentées cette année. La bizarre ironie de cette grandeur ignorée en fait aussi, peut-être, une pièce que l’on s’enorgueillit d’avoir vue et aimée, ce qui ajoute à sa gloire discrète un prestige personnel que tout spectateur qui a les sens réveillés goûtera, espérons-le, avec délectation.

La Famille Schroffenstein, de Heinrich von Kleist, mise en scène Giorgio Barberio Corsetti, scénographie Francesco Esposito, assistanat à la mise en scène Raquel Silva, avec Anna Carlier, Anthony Devaux, Capucine Ferry, Alexandre Finck, Adrien Guiraud, Laureline Le Bris-Cep, Maximin Marchand, Léa Perret, Geoffrey Perrin, Juliette Prier, Lisa Spatazza, Gonzague Van Bervesseles, Chloé Vivares.

Prochaine date : 19 juillet à 18h au Gymnase du Lycée Saint Joseph, Avignon (84). 2h15.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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