Avignon 2014 – Jour 15 – La Imaginacion del futuro

Avignon 2014_Jour 15 - La imaginacion del futuro

Insolence barbare

Ceux qui ne l’ont pas encore compris doivent désormais l’apprendre par l’affirmation frontale : la 68e édition du Festival d’Avignon est décevante. La programmation, que l’on nous promettait jeune, vivante, vigoureuse, renouvelant substantiellement la teneur et les enjeux du théâtre contemporain, proposant des aventures scéniques inconnues ou invisibles depuis des lustres sur les planches avignonnaises, est au contraire, dans l’ensemble, d’une mollesse et d’un consensualisme confondants. Les deux spectacles qui se détachent nettement des autres – Orlando et Le Prince de Hombourg – ne sont pas, malgré leur qualité, autre chose que des variations très classiques de procédés assez éculés, et ne paraissent pas être des œuvres indispensables ni pétries de génie. Contrairement à beaucoup d’autres, elles tiennent leur place avec légitimité et puissance, elles mobilisent l’audience avec intelligence, talent, poigne, originalité et honnêteté, mais en aucun cas elles ne sont des appropriations révolutionnaires, sublimes ou bouleversantes de la scène. L’audace est toujours relative, et l’ensemble des propositions est, de manière manifeste, soit d’une sagesse assez bourgeoise, soit d’une crétinerie conséquente. Parce que ce qui se voudrait être un « choc », subversif ou scandaleux (Vitrioli, Don Giovanni) n’est qu’imbécilité dégradante ou graveleuse, le reste, même de qualité, paraît d’autant plus lisse, sans enjeux intellectuels fondamentaux.

La Imaginación del futuro, mis en scène par le chilien Marco Layera et écrit par toute la troupe de comédiens qui l’entoure, vient, avec une violence ahurissante, faire éclater cette platitude somnifère, et, si la pièce en elle-même n’a rien, elle non plus, de nécessaire ou d’immense, elle fait preuve tout du moins – enfin ! – d’une virulence consciente d’elle-même et loin, très loin de la pose sous-libertaire de Nunes ou de l’épouvantable saleté de Vitrioli. Pamphlet à l’insolence barbare, à l’humour démolisseur, à la brusquerie outrageuse, La Imaginación del futuro est, malgré sa mise en scène chahutée, une charge crâneuse d’une précision et d’une hargne que l’on ne connaissait plus, et qui terrasse sans faire de manières le public confortablement installé dans le Cloître des Carmes, pour le conduire dans les dernières contrées cérébrales, celles de la stupéfaction hébétée.

Si l’on pouvait prévoir – connaissant les ambitions et les procédés de Layera et de sa compagnie La Re-sentida – une diablerie provocatrice et joyeuse, on ne s’attendait pas, toutefois, à ce qu’elle soit si radicale et si effrontée. Le sujet choisi laissait au contraire augurer une certaine retenue : la compagnie chilienne traite, dans cette pièce, de la fin tragique du régime socialiste de Salvador Allende, figure historique de première importance, extrêmement admirée dans son pays ; la trame centrale tourne autour du fameux « dernier discours » d’Allende, le 11 septembre 1973 : confiné dans son palais présidentiel alors que des forces armées assaillent de tous côtés le bâtiment, le président chilien, devant une caméra, prononce des mots historiques, qui marquent son refus de se rendre aux milices de Pinochet, et se donne la mort à son bureau présidentiel. Cet événement, encore brûlant dans la mémoire sud-américaine, suscite, dans le peuple chilien comme dans l’imaginaire international, une nostalgie fervente et une admiration gonflée par les images filmées de cet instant, spectaculaires, qui circulent et subjuguent toujours. Marco Layera et ses amis, qui ont, eux aussi, été élevés dans un respect presque cultuel de la figure d’Allende, décident, avec La Imaginación del futuro, de culbuter cette adulation obligatoire afin de sortir l’icône de son cadre, de la confronter à la violence moderne. Ils poursuivent sans fléchir l’objectif revendiqué de trancher au nerf de l’idolâtrie pour ne pas rester plus longtemps dans une vision anesthésiante de leur propre histoire et de leur propre culture. Cette mise en danger, qui est incontestable, qui est un geste artistique rare et méritant, est donc l’occasion d’un ravage excité et sans demi-mesure de leur propre roman national, de leur mythologie supposément unanime et sans contradicteur. Qui, en France, oserait présenter sur les planches d’Avignon une pièce qui piétinerait minutieusement, même pour rire, Jaurès ou Zola ? Qui aurait l’audace de faire chanceler leur buste de la grande cheminée du salon guindé qu’est l’Histoire de France ? Qui aurait le cran de faire ce que font ces comédiens à leur demi-dieu national ? Allende, interprété par un sosie hallucinant, est tour-à-tour montré comme un vieillard attardé, timide, frustré, cocaïné, puéril, gâteux, manipulé, incapable de rester immobile sans s’endormir ; entouré d’une kyrielle de ministres vendus à la toute-puissance marchande (c’est l’originalité de l’idée : et si Allende avait été suppléé, au moment de ce fameux dernier discours, par une équipe de publicitaires modernes soucieux de « l’image » du président ?), qui le déguisent en survêtement et le font parler sur de la techno pour qu’il séduise la jeunesse, qui jouent avec lui comme un pantin sans cervelle, le président chilien finit tout de même par s’affirmer en ressemblant davantage à un enfant capricieux qu’à une figure politique de premier ordre.

Mais La Imaginación del futuro brasse une multitude de sujets au-delà de ce récit central. Avec un humour incitant au malaise, ces comédiens, en plus de pratiquer l’iconoclastie comme on le voit rarement, vernissent le désenchantement et la misère chiliens d’une épaisse couche de férocité cynique, en réponse au cynisme du monde. Cela pourrait sembler être une manière très limitée d’aborder les problèmes politiques et sociaux ; c’en est effectivement une, mais elle est contrebalancée par une radicalité dans la distance, une forme d’abandon éreinté à la cruauté artistique, qui n’a jamais tué personne, face à la cruauté du politique, qui a toujours tué tout le monde. Pensons en particulier à ce passage terrifiant où les comédiens, stoppant d’un coup la course du spectacle, font venir sur les planches un prétendu « enfant chilien », à l’air un peu imbécile, qu’ils décrivent avec force ironie comme pauvre, miséreux, sans avenir, détruit par sa condition, et, en passant dans le gradin avec des paniers, ils supplient les spectateurs de donner de l’argent pour financer les études de cet enfant, accusent ceux qui ne voudraient pas en donner de bourgeoisie, d’insensibilité, d’égoïsme occidental et richard. Fait par n’importe qui, ce sketch aurait paru d’une obscénité effrayante. Ici, bien au contraire, la désinvolture avec laquelle ces hommes et femmes surjouent leur propre misère et leur propre désillusion, appelle une admiration ferme, impressionnée par le travail moral qui a certainement été fourni pour en arriver à une telle brutalité contre soi-même et contre son héritage. Le cynisme de La Imaginación del futuro est, pour une fois, un cynisme touchant, puisqu’il inverse la victime et le bourreau, et qu’il affirme que le bourreau est en réalité sa propre victime ; là où le cynisme bourgeois habituel est celui du puissant, le cynisme de cette pièce est celui du misérable, qui, écrasé par le premier, ne peut pas faire autrement que de se relever en s’agrippant à son pied, c’est-à-dire, en mobilisant ses armes. C’est pour cela que La Imaginación del futuro n’est finalement pas une pièce « politique », et qu’elle est essentiellement un geste esthétique. Malgré ses thématiques très marquées, elle rejoint davantage la tentative de résolution par le mensonge, l’exagération, la violence imaginative, l’acte gratuit quoiqu’urgent, qui sont évidemment les signaux de l’art haut, que la tentative de résolution par la « vérité » sociale, la dénonciation, le didactisme pompier, le civisme explicatif ou la philosophaillerie républicaine, ou même le commentaire nuancé et non partisan, qui peuvent être des signaux d’un art éphémère et sans ampleur morale, parce que, précisément, moralisateur. En parodiant, en vomissant la moralisation, ces artistes pénètrent d’un coup, sans peut-être même le vouloir, dans la grande Morale, autrement dit, dans la puissance vertigineuse de la fiction, de la fantaisie (au sens brut du mot), de l’invention, qui ridiculise d’un jet de paroles toutes les logomachies politiciennes, citoyennes, toutes les capucinades, tous les axiomes javellisant la langue, toutes les remontrances pédagogiques de tous les temps de l’Histoire. Ce n’est pas un geste politique parce qu’il ne questionne en rien les mécanismes de la cité. C’est une immolation, une calcination méthodique, dégoutée, hallucinée, accompagnée d’un cri de colère et d’un rire nerveux. Cela ne suffit pas à rendre la chose belle et sans défauts, bien évidemment. Mais cela suffit à considérer le geste comme sain et salutaire, presque comme un geste n’ayant d’autre volonté que de trouer une soupape dans la marmite et d’évacuer, comme il est parfois nécessaire dans l’histoire de l’art, tout un air surchargé et irrespirable. Comme s’ils se sacrifiaient pour les autres, ces artistes se propulsent dans leur œuvre en martyrs dont le sang rouge vif giclé sur les murs du monde révèle la pâleur de leur teint. Dans le contexte du Festival d’Avignon 2014, au milieu d’une programmation endormie et sage, cette virulence, même contestable, a quelque chose de miraculeux et d’intensément excitant.

La Imaginación del futuro, mise en scène Marco Layera, texte La Re-sentida, scénographie Pablo de la Fuente, vidéo Karl-Heinz Sateler, musique Marcello Martinez, assistant à la mise en scène Nicolás Herrera, avec Diego Acuña, Benjamin Cortés, Carolina de la Maza, Ignacio Fuica, Pedro Muñoz, Carolina Palacios, Rodolfo Pulgar, Sebastián Squella, Benjamin Westfall.

Prochaines dates : 21, 22, 23, 24, 25 juillet à 22h au Cloître des Carmes, Avignon (84). 1h25.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

Vous aimez cet article ? Partagez-le !
Twitter
Visit Us
Follow Me
Follow by Email
Instagram
Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

Be first to comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.