Avignon 2014 – Jour 16 – I AM

Avignon 2014_Jour 16 - I am

Zombies somnambules

La sélection des spectacles par les programmateurs est, bien entendu, souvent une occasion de polémique. Les quelques personnes qui choisissent ce que des milliers de spectateurs verront ne feront jamais l’unanimité du public, et c’est heureux : que serait-ce qu’un art qui plaît à tout le monde ? C’est l’ambition des films hollywoodiens ou du roman de gare, pas d’une création exigeante, qui devrait refuser à tout prix la prostitution aux masses consommatrices. Cependant, malgré les sensibilités de chacun, malgré les amours et désamours que chacun, dans son intimité, ressent pour les spectacles, il arrive un moment où le spectateur, bien qu’il soit honnête et conscient de la subjectivité de ses considérations critiques, se demande, un peu effrayé, si certains spectacles, appréciés ou non, ont vraiment leur place sur les planches avignonnaises. Le goût personnel, lorsque cette question vient soudain à se poser à l’esprit de celui qui arpente les lieux du Festival depuis plusieurs jours, n’est pas forcément une condition à la naissance de cette interrogation. La présence de certains spectacles détestables ou médiocres se comprend tout-à-fait, même si elle peut agacer ; un nom célèbre ou habitué du Festival, une certaine radicalité, un succès déjà confirmé, une création faite spécialement pour Avignon, peuvent être des arguments légitimes à la programmation des pièces. Mais dans quelques cas, on n’arrive pas à comprendre la motivation profonde de ceux qui élisent les artistes appelés à se produire dans ce qui est, tout de même, l’événement théâtral européen le plus important de l’année.

C’est le cas de I AM, du chorégraphe-installateur-metteur en espace (on ne sait pas vraiment comment dire) néo-zélandais Lemi Ponifasio, que le Festival honore d’un accueil en grande pompe dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Un tel choix pour un tel lieu mérite discussions et questionnements, non parce que I AM est un spectacle accablant – ce n’est pas le cas – mais parce qu’au fil de la représentation, on se demande, de manière de plus en plus insistante, ce qu’il a de si particulier pour mériter une telle mise en avant. On n’est pas certain que quiconque se souviendra de cette chorégraphie lugubre et opaque, même dans quelques mois – que ce soit en bien ou en mal. Tout y est résolument morne et ennuyeux, malgré la promesse de l’extase mystique et esthétique que l’on nous promettait.

I AM oscille entre un « son et lumières » plutôt joli, une chorégraphie expérimentale d’un hermétisme qui redonnerait envie de mourir à un ressuscité, et un récital interminable de chants samoans.

La première tendance de ce spectacle est peut-être la plus appréciable, mais aussi la plus anodine. Il est évident qu’on ne peut pas considérer le « son et lumières » comme ayant sa place au Festival d’Avignon. La Cour d’Honneur du Palais des Papes accueille ce genre de spectacles le reste de l’année, et si projeter des vidéos sur les murs du Palais avec de la musique à bloc dans les enceintes n’est pas une activité qui mérite le fusil, ce n’en est pas une qui mérite les lauriers non plus. La prouesse technique, l’immensité des projections, le contraste entre les pierres médiévales et les animations bariolées, peuvent impressionner par leur teneur purement spectaculaire. Mais considérer le coloriage mural, intégralement numérique, accompagné de grosses ambiances sonores, comme étant un acte esthétique de premier ordre, relève de la cécité physique ou mentale. Le théâtre qui a les ambitions du Futuroscope se méprend sur la hiérarchie naturelle des intentions créatrices. Ce qui est fait pour divertir des familles venues quêter le grand saut visuel, le grand tremblement post-numérique, la grande émotion du rêve infantile, n’est assurément pas ce qui doit mouvoir les entrailles d’un artiste préoccupé d’essentiel et de beauté. La joliesse n’est pas la beauté, faut-il vraiment le démontrer ? Lemi Ponifasio succombe, c’est son droit, à la joliesse, avec un faste un peu grotesque et prétentieux, mais il n’y a rien de scandaleux à cette faiblesse : il n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier à y chuter, et il le fait d’ailleurs non sans talent, réussissant à provoquer de charmantes constructions spatiales qui sont agréables à l’œil.

Le deuxième aspect de I AM n’est pas non plus odieux ni scandaleux ; on a l’habitude de voir au Festival des chorégraphies qui laissent coi par leur nébulosité désarmante. Lemi Ponifasio prétend, dit-il, réintégrer l’idée de Dieu ou des dieux dans ses productions ; réinstaller, au centre des planches, la puissance du mysticisme, du rapport osmotique à la transcendance, dans un apex continu d’incantations, de cris, de majesté assommée, de lenteur méditative. Pourquoi pas ; mais, abandonné dans la recherche d’une électricité spirituelle déportée du temps présent, il dessine des mouvements scéniques interminables où la circularité, la temporisation, la répétition cérémonieuses ne sont que des procédés assez grossiers qui transforment les danseurs en zombies somnambules plutôt qu’en vestales qui litanisent. Même si certaines intuitions sont très justes, le spectateur sombre rapidement dans un désœuvrement abrutissant et tente par tous les moyens de s’accrocher aux pierres du Palais, dont l’immobilité séculaire fait plus de bien au cœur que la mobilité ralentie de ces pauvres danseurs probablement crampés jusqu’aux os.

La dernière tendance de ce spectacle est plus gênante. Premièrement, parce que le choix étrange de ne pas surtitrer les chants interprétés – magnifiquement – par certains des danseurs est incompréhensible. Qui peut écouter et regarder incarner une antienne en maori pendant quinze minutes, où l’interprète est seul en scène, sans rien comprendre aux paroles qui sont prononcées ? Ces chants semblent pourtant très beaux. Pourquoi ne pas les traduire ? Pourquoi laisser toute la Cour d’Honneur dans une perplexité et une impatience qui nuit à la qualité du spectacle ? Cette décision de mise en scène est de toute évidence la cause du départ de nombreux spectateurs en cours de représentation. Insupportés par le fait qu’ils ne saisissent pas le sens des mots chantés par ceux qui exécutent, avec intensité et générosité, ces litanies, ils partent dans un état d’embarras agacé. Ensuite, il faut le dire, Lemi Ponifasio appuie à outrance ces passages chantés – tout comme certaines suites chorégraphiées. On dirait qu’il veut à tout prix remplir ses deux heures, et qu’il assène, en manque d’idées, les même scènes pendant cinq, dix, quinze, vingt minutes, à défaut de savoir où il va. Cela peut susciter, nous l’avons dit, des moments qui font preuve d’une certaine grâce. Mais l’impression générale est plutôt qu’il étire, sur des minutes allongées jusqu’au supplice, des morceaux qui mériteraient de durer la moitié, voire le quart, du temps qu’il y consacre. Lorsqu’en plus d’être interminables, les chorégraphies sont endormies, et les chants non traduits, on comprend l’irritation du public. On en sort à la limite de la crise de nerfs, quoiqu’il y ait une certaine force dans quelques espaces construits et quelques dimensions créées.

Pourquoi, donc, se forcer à aller voir I AM ? Ce n’est pas la peine. Pourquoi aussi l’avoir programmé sur la scène la plus importante du Festival ? Le mystère est complet. Son inertie désespérante a, en tout cas, fait déserter une bonne partie du public de la Cour d’Honneur en cours de spectacle, comme, paraît-il, chaque soir depuis la première. C’est là un indice révélateur de son impropriété dommageable et de son absence épuisante d’engagement artistique.

I AM, inspiré de Hamlet-machine de Heiner Müller et Pour en finir avec le jugement de dieu de Antonin Artaud, conception, scénographie, chorégraphie et mise en scène Lemi Ponifasio, œuvres picturales Colin McCahon, lumière Helen Todd, composition sonore Lemi Ponifasio, Marc Chesterman, poésies en maori Ria Te Uira Paki, costumes Kasia Pol, avec Nina Arsenault, Rosie Te Rauawhea Belvie, Mere Boynton, Kasina Campbell, Gabriel Castillo, Muagututia Fu’a, David Irvine, Charles Koroneho, Susana Lei’ataua, Ria Te Uira Paki, Ioane Papalii, Peter Saena-Brown, Helmi Prasetyo, Taetaki Tamango, Arikitau Tentau, Maereke Teteka, Bainrebu Tonganibeia, Rangipo Wallace-Ihakara, et la participation de Nadjette Boughalem, Véronique Couderc, Omar Dahmane, Simon Guermeur, Léa Louard, Diletta Moscatelli, Gilles Paume, Halim Rahmouni, Violaine Vezolle-Perichon.

Prochaines dates : 22, 23 juillet à 22h à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon (84). 1h50.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

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