Avignon 2014 – Jour 17 – Matter

Avignon 2014_Jour 17 - Matter

Idées qui bougent

Les alentours du 20 juillet sonnent chaque année la fin de la récréation avignonnaise. Les rues se vident d’un coup de leur surplus qui faisait toute la pesanteur pénible de la déambulation citadine. L’affluence est encore très importante, et tout-à-fait exceptionnelle pour la Cité des Papes, mais en quelques jours, on est passé de la ville-ogre, Carthage torrentueuse et décadente, piétinée d’armées innombrables en rangs décousus, à la jungle habitée, traversée de foules plus disparates zigzagant entre les végétations asphalteuses et métalliques encore compressées par le passage récent de l’infanterie. C’est peut-être le moment le plus agréable du Festival d’Avignon ; encore peuplée d’une multitude qui, quoiqu’amaigrie, se prête tout de même aux méditations baudelairiennes, et désormais déchargée de l’excédent intolérable dont les débordements emplissaient jusqu’à la lie les grosses artères et les ruelles affluentes, la cité trouve sa juste mesure dans ce moment encore de plain-pied dans les festivités et toutefois manifestement poursuivi par un compte à rebours tout juste commencé.

Certaines salles du Festival échappent à ce désengorgement, et rameutent, comme s’il y avait une seule proie pour mille prédateurs, des masses considérables qui déclarent l’état de siège aux alentours du lieu concerné. C’est le cas du Théâtre Benoît-XII, et c’est d’autant plus impressionnant que, situé dans l’étroite, mythique et très fréquentée rue des Teinturiers, ce théâtre ramène des flots humains qui s’ajoutent aux flots humains habituels qui envahissent ce passage dont la fréquentation est une des moins touchées par la fuite des fantassins. C’est une des rues les plus prisées par les festivaliers, avec ses bars ombrés, ses pavés, son canal placide, ses boutiques de fortune installées sur des tréteaux, ses musiciens qui provoquent des iléus de corps agacés. Si le Théâtre Benoît-XII ravive à ce point la folie piétonne d’il y a quelques jours, c’est que l’œuvre qui y est présentée traîne une réputation de longue date derrière elle. Conçu originellement en 2006, créé en 2008, Matter, que Julie Nioche a déjà fait tourner dans de nombreux pays, est recréé cette année au Festival d’Avignon, suivi par un assaut de spectateurs qui avaient raté les versions précédentes de ce projet. Cette courte chorégraphie (moins d’une heure) a tout pour exciter le théâtreux lambda, et a déjà suscité des enthousiasmes partagés par beaucoup, mais cette réputation est-elle méritée ?

Elle l’est et ne l’est pas en même temps. Julie Nioche exploite une idée depuis huit ans avec ce projet, une idée chorégraphique intéressante et absolument défendable, mais c’est précisément une chorégraphie d’idée, et non une incarnation.

Il faut expliquer cette exigence, qui n’est pas une sévérité gratuite, que nous avons à l’égard de Matter et de sa bonne idée. Synthétisons d’abord la teneur du spectacle : Matter propose l’effeuillage progressif, et « involontaire » (dans le sens où les danseuses le subissent et ne le provoquent pas), de quatre femmes en robes de papier qui, peu à peu recouvertes d’eau, luttent contre la désintégration et le déchirement de leur vêtement fragile. Ces combats, qui prennent la forme de soli chorégraphiés s’achevant en une danse libératrice où toutes les quatre, soudain dépêtrées de la voilure encombrante, vivent enfin pleinement de leurs gestes, sont plutôt impressionnants de grâce et d’engagement. Le plateau, d’abord simplement humidifié par une pluie venue du plafond, s’emplit progressivement d’une eau teintée de noir se déversant en fins coulis depuis les côtés d’un rebord délimitant la contrée scénique où les danseuses entameront leur bataille contre l’élément.

L’idée est belle, pour deux raisons. D’abord, parce qu’il est rare, y compris au Festival d’Avignon, de mettre la femme au cœur de la réflexion, théâtrale ou chorégraphique. Habitué d’un certain « art de salaud », qui consisterait à reconduire à l’infini les orgueils démesurés d’artistes héritiers de la tradition guerrière du théâtre (où les femmes sont réduites aux rôles de greluches jacasseuses ou de prétextes à l’action), le Festival a du mal à équilibrer les centres de réflexion. Matter et son titre à double fond (« la matrice, la mère, mais aussi, en anglais, le problème, l’affaire ou le sujet », comme le précise la présentation rédigée pour l’occasion) offre un juste exemple de considération plus apaisée et honnête de la « place de la femme », si on ose le dire ainsi, dans l’art, place qui, si on la sait totalement égale à l’homme pour ce qui est de la qualité et du génie (on ne va pas refaire l’histoire, de la poésie par exemple : Sappho, Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, pour ne citer que les plus célèbres), n’est toutefois toujours pas égale pour ce qui est de la réputation et de la reconnaissance. Ensuite, Matter a un propos qui, quoiqu’assez limité – les préoccupations résolument citoyennes de Julie Nioche gâchent un peu le feu esthétique qui semble l’animer – se tient et résonne dans les carcasses comme une cloche dans un hall de verre : l’appel déchirant qui émerge de ces dépècements à la fois inquiets et inéluctables est celui que lancerait tout un monde depuis longtemps enfermé sous un couvercle, et déboule en nous en ricochant sur les parois de l’âme.

Hélas, Matter n’est que l’illustration reproductible éternellement de ce double argument. En faire le pinacle de la danse contemporaine revient à considérer que la tangibilité d’un art vient après son abstraction, alors que ce doit être l’inverse. Pour être plus clair, l’erreur de Julie Nioche est de chorégraphier une idée et non des corps. Le travail de l’art dramatique ou de l’art dansé ne peut pas se refuser à l’incarnation, et ces danseuses, désespérément interchangeables, ne sont presque que des idées qui bougent. Difficile, dès lors, de ne pas considérer Matter comme une émulation sous-traitée de Pina Bausch. Le fait que chacune est remplaçable est d’ailleurs avéré par le fait que, précisément, de manière presque ironique, une danseuse qui devait prendre part à ces représentations avignonnaises, Rani Nair, a été substituée à la dernière minute par une autre, Margot Dorléans, suite, nous écrit-on dans une note insérée dans le programme du soir, à « un accident durant la générale de Matter ». On n’est pas sûr que ce remplacement change quoique ce soit au spectacle vu.

Il reste que Matter, n’ayant pas les ambitions qu’il faut, et paraissant gêné de sa propre concision (on sent qu’il a fallu tirer sur la corde pour que le spectacle atteigne une heure), doit malgré tout, même modérément, être défendu. Il doit l’être, non par bonne conscience, ou générosité contextuelle, mais par la conviction qu’il s’inscrit dans un héritage louable de la chorégraphie moderne ; ses maladresses et sa mauvaise gestion des priorités n’enlèvent rien à son mérite, aussi abstrait soit-il. Il fait en tout cas partie, dans ce Festival d’Avignon mitigé, de la partie des programmes qui ne s’enfoncent, ni dans le crétinisme, ni dans l’indigence esthétique. C’est peut-être bien peu, pour une œuvre, que de n’être ni crétine ni indigente, mais c’est déjà le gage d’un espoir, certes minoritaire, d’avenir lumineux. Cela peut suffire à respecter cette œuvre, et Matter est, sans doute possible, respectable.

Matter, conception et chorégraphie Julie Nioche, scénographie Virginie Mira, musique et interprétation Alexandre Meyer, lumière Gilles Gentner, costumes Nino Chubinishvili, Anna Rizza, collaboration artistique Bouchra Ouizguen, Mia Habib, décor Les Ateliers Jipanco, avec Loan Ha, Margot Dorléans [en remplacement de Rani Nair], Julie Nioche, Filiz Sizanli.

Prochaines dates : 22, 23, 25, 26, 27 juillet à 18h au Théâtre Benoît-XII, Avignon (84). 55 minutes.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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