Avignon 2014 – Jour 18 – Solitaritate

Avignon 2014_Jour 18 - Solitaritate

Didactisme affolant

La dimension internationale du Festival d’Avignon, qui n’est pas à négocier, est pourtant à double tranchant. Découvrir des formes théâtrales inconnues dans nos contrées (cette année, le monumental Mahabharata – Nalacharitam, célèbre texte sanskrit datant de 2200 avant J.-C. mis en scène par Satoshi Miyagi, a visiblement effaré ceux qui ont pu le voir à la Carrière de Boulbon, ce qui, ô malheur ! n’est pas notre cas) peut salutairement huiler l’esprit trop mécaniquement européiste de nos modernes robotiques. Mais l’obsession tropicale de ces mêmes modernes peut conduire certains artistes à forcer l’exotisme de leur étrangéité, et, ainsi, l’internationalisme, en plus d’accepter encore la canaille d’ici, nous rameute la canaille de là-bas. Le pourcentage de canaille est stable, où que l’on vive. Qu’importe ! Il est important de ne pas se rabougrir dans une vision du théâtre très « espace Schengen », c’est-à-dire centrée sur son nombril de postromantiques technologisés, car il est bien prouvé, et depuis longtemps, que les formes théâtrales venues d’ailleurs ou d’avant savent, quand il le faut, mordre l’âme de n’importe quel roseau pensant, au même titre que celles qui nous sont familières en Europe.

Là où cette découverte hors-sol devient passionnante, c’est à l’exploration de la frontière ; lorsque, par exemple, on nous propose des productions de pays européens récemment « ralliés », par la magie administrative, à la communauté dont nous faisons, malgré nous, partie. Quelle est la vision du théâtre exposée par les pays pauvres et émergents de l’Europe ? Se reconnaissent-ils dans la tradition obligée d’une Europe de l’Ouest à l’héritage très encombrant ?

La réponse de Solitaritate, de la roumaine Gianina Cărbunariu, est, au moins sur la question européenne, assez terrifiante. La désillusion moqueuse qui pointe, à plusieurs endroits de cette pièce, quant au modèle occidental du Progrès à tout crin, du succès financier seul roi de ce monde hypocritement ouvert, est d’une clarté remarquable. Déjà, son spectacle Kebab étudiait en détail la mensongère vogue de l’Europe joviale et unie telle qu’elle est défendue par les bonnets bruxellois. Dans Solitaritate, la méfiance à l’égard de ces enthousiasmes douteux est plus larvée, moins frontale, mais surgit parfois de manière édifiante au cours d’envolées ironiques qui devrait effrayer les ardents amoureux de l’Europe-identité. La pièce interroge notamment le paradoxe étonnant qui fait que les politiciens veulent à tout prix trouer les frontières, tout en construisant des murs autour des « indésirables », autrement dit, les nomades, tziganes, et autres voyageurs de passage partout, qui sont pourtant les premiers à profiter des mesures d’ouverture douanière, de manière on ne peut plus compréhensible. Ainsi, l’intérêt principal de ces puissants, sous la charmante couverture de la circulation européenne libre, serait, selon l’interprétation que l’on peut faire des visions de la dramaturge, une nouvelle manière d’imposer à tous un mode de vie uniformisé et bourgeois, symbolisé par le sédentaire en cravate, le libéral et le golden-boy ; et la victime serait précisément celui à la culture hypothétiquement avantagée par cette nouvelle donne politique.

Ce propos, qui fait preuve d’une certaine acuité, s’accompagne d’une volonté affirmée de réfléchir sur le théâtre, et c’est là que le bât blesse. Au lieu d’en faire une fable aux puissances enfouies, au volcanisme révélé peu à peu par l’éloquence dramaturgique et scénographique, Gianina Cărbunariu obstrue d’emblée toute profondeur morale potentielle en gavant son spectacle d’un didactisme affolant, mettant le théâtre lui-même au centre du jeu, comme métaphore aux très gros sabots du monde qu’elle veut décrire. Les acteurs surviennent bruyamment dans la salle, affairés, pressés, et négocient entre eux la propriété des rangées de sièges sur lesquels les spectateurs sont assis. On comprend dès cette introduction fanfaronne qu’il sera question de l’état d’esprit contemporain, obsédé d’enchères, de concurrence, de quantité possédée, jusqu’à l’absurdité la plus violente (« ce siège est à moi, je l’ai acheté, laissez-moi m’asseoir », dit un acteur à un malheureux spectateur – on n’est pas loin de l’attitude de certaines personnes, habituées du théâtre, qui considèrent que dès qu’ils ont payé une place, ils ont tous les droits). Le procédé est amusant : hélas, il nous prépare à entendre le même leitmotiv pendant deux heures. On connaît bien ce genre de manie qui incite certains artistes, inquiets que l’on ne les suive pas là où ils veulent nous mener, à appuyer jusqu’à l’écœurement leur propos, en ne faisant aucune confiance au discernement de son audience.

Malgré ce ton professoral épuisant, qui va et vient de manière de plus en plus insistante à mesure que la pièce avance, jusqu’à triompher, de manière éprouvante, dans un dernier acte bavard, besogneux et misérabiliste (et où toute notion de mise en scène est abandonnée, au profit d’une déclamation en position assise, interminable, et capable de mener n’importe qui aux derniers confins de la lassitude), il existe dans Solitaritate certains indices de qualité, tristement éclipsés par le manque de finesse de l’ensemble. Certaines scènes font penser au comique dévastateur de La Imaginacion del futuro, où une troupe chilienne réglait son compte à l’histoire de son pays et à ses propres démons politiques : là, on remarque la même tendance, c’est-à-dire, une tentative, que l’on sent urgente et nécessaire, de distancier la misère et l’oubli dans laquelle est jetée une grande partie de la population roumaine, par un cynisme qui fait presque figure de mesure de salubrité. Cependant, là où Layera vomissait avec une hargne et une radicalité toute retenue bourgeoise, pour mener ses acteurs et ses personnages dans des limites physiques et morales, Cărbunariu semble souvent faire ce travail intime avec une politesse qui s’excuse, en revenant régulièrement au discours pédagogique et politicien, en refusant de sombrer trop longtemps dans l’absolu fictif. Il faut tout de même reconnaître une drôlerie épatante à un des actes, prétexte à toutes les situations cocasses ou (modérément) subversives, celui où l’on enterre une actrice nommée, par une malice onomastique, « Eugenia Ionescu ».

La malice : voilà donc la qualité et le défaut de Solitaritate. En désirant contrecarrer sa mécanique didactique par des taquineries rusées, Cărbunariu autorise un plaisir de gourmet à celui qui aime les situations comiques et les critiques malignes, mais, il est difficile de le nier, choisit par cette caution une solution chétive et trop peu ample pour effleurer une quelconque intelligence narrative et discursive. L’inégalité surprenante de la mise en scène, mêlant sophistication appréciable des espaces et des décors, et longs passages figés, désespérément monotones, s’inscrit parfaitement dans cette recherche incertaine d’un théâtre à la fois très amoureux des situations et déclamatif à outrance. Ne sachant que faire de ses caricatures et de ses types, pourtant bien sentis, elle alterne entre un burlesque efficace et une récitation solennelle, trop obsédée par sa doctrine.

Il est dommage que cette pièce, à l’écriture sobre mais vive, ne parvienne pas à étreindre son sujet avec des moyens tenant de l’art et non du rapport didactique. Encore un bel espoir de réussite, écrasé par une maladresse rhétorique, une incapacité à écrire poétiquement le réel, un manque de rigueur esthétique et morale qui provoquent la chute irrémédiable de ce théâtre dit « politique » vers une « politique » au théâtre. On commence à avoir l’habitude de ces effondrements déplorables, mais chaque nouveau désarroi doit être une occasion de lamentations, car s’accoutumer à la facilité, c’est déjà presque l’aimer.

Solitaritate, texte et mise en scène Gianina Cărbunariu, scénographie, lumière et vidéo Andu Dumitrescu, musique Bogdan Burlăcianu, chorégraphie Florin Fieroiu, costumes Andrei Dinu, avec Florin Coşuleţ, Ali Deac, Diana Fufezan, Adrian Matioc, Mariana Mihu, Ofelia Popii, Cristina Ragos, Ciprian Scurtea, Marius Turdeanu.

Prochaines dates : 24, 25, 26, 27 juillet à 15h au Gymnase du Lycée Mistral, Avignon (84). 1h55.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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