Avignon 2014 – Jour 20 – La Jeune Fille, le diable et le moulin

Avignon 2014_Jour 20 - La jeune fille, le diable et le moulin

Forme Brute

L’heure de la fin approche et il faut, malgré l’épuisement, le vertige, la crise, persévérer. Aller au théâtre devient presque un défi à ses propres aptitudes physiques et morales. Le Festival d’Avignon tire ses derniers coups, et les jours, de plus en plus marqués par l’odeur des batailles achevées, meurent difficilement sur la ville-festival.

De bon matin, il est plus aisé de supporter la pesanteur vicieuse des longues marches avignonnaises, et il est plus agréable de se rendre au théâtre, l’air étant encore suffisamment habité de la fraîcheur nocturne pour permettre une attente sans l’abattement moite que le soir carbonisé par les innombrables assauts du soleil qui se sont succédés au fil de la journée provoque sur les corps.

A 11h, jeudi matin, a donc eu lieu la deuxième représentation de La Jeune Fille, le diable et le moulin, adaptation par Olivier Py d’un conte des Frères Grimm ; troisième mise en scène de Py en tant que directeur du Festival, le spectacle prend place dans la petite Chapelle des Pénitents-Blancs, endroit exclusivement consacré, cette année, à l’accueil des pièces destinées au jeune public. L’expérience de ce cycle nous avait jusqu’alors appris à nous méfier de ce que le programme appelait « théâtre pour jeune public » : La Jeune Fille, le diable et le moulin vient évaporer cette méfiance avec un aplomb et une intelligence remarquables, et nous permettra peut-être, enfin, d’admettre la légitimité de la nouvelle politique de gestion d’Olivier Py, qui pour l’instant nous paraissait peu encline à raviver la flamme d’un Festival universel autant qu’exigeant. Py avait déjà, cette année, dérouté une bonne partie du public avec ses deux mises en scène, radicalement opposées, Orlando ou l’impatience et Vitrioli. La première était une création enthousiasmante et qui, malgré son classicisme balisé, proposait une vision de l’art et de l’individu capable de galvaniser tout cœur qui bat, qu’il soit frêle ou solide. La deuxième était un anéantissement indigne et indigent, une épouvantable grognerie cradingue et puante, qui menait son personnage central dans les abysses de l’immondice, et refusait d’en sortir une quelconque puissance qui grandit l’âme. Sorte d’Orlando miniature, La Jeune Fille, le diable et le moulin confirme qu’Olivier Py a le talent et le discernement pour être un metteur en scène précis et aimable. On le sait, le théâtre de Py est un théâtre de texte, et lorsque le texte est bon, il emporte souvent le metteur en scène dans sa mécanique, il l’autorise à se dépasser pour atteindre une quintessence qui ne peut que provoquer une estime silencieuse et reconnaissante.

La simplicité autant que la cruauté du texte qui inspire cette pièce, le conte des Grimm intitulé La Jeune Fille sans mains, incite, pour l’occasion, Olivier Py à chercher, en triturant la matière scénique, une forme d’origine pure et naïve de l’art dramatique. Difficile de revenir à des fondamentaux dans un temps où le théâtre donne l’impression d’avoir atteint ses propres limites, d’avoir procuré aux différentes audiences des différentes époques tout son jus, d’avoir essoré jusqu’à la dernière goutte sa capacité d’innovation, d’émotion, de force fictive. De manière assez inattendue, parce que très brutale et sans aucune ambiguïté, Olivier Py parvient à réinvestir la pratique originelle d’un théâtre de tréteaux, très précaire, très artisanal, très immédiat. La Jeune Fille, le diable et le moulin, en désirant s’adresser aux enfants, revient à l’enfance du théâtre avec un abandon extraordinaire.

Doit-on considérer cet art tiré du presque rien comme un sacrifice daté et sans actualité ? Doit-on se méfier de ce spectacle rayonnant d’un éclat vieillot ? De cet accordéon qui chuinte, de ce jeu surfait, de ces visages peinturlurés de blanc, de ces costumes typiques ? Y a-t-il là un passéisme ridicule ? Absolument non. En bâtissant une scénographie à la simplicité et à l’antiquité jamais vues, ici, au Festival (une minuscule estrade de bois, un rideau, derrière lequel les acteurs vont chercher les accessoires, et, seule sophistication de décor – une signature d’Olivier Py – des plaques de petites lampes encadrant le plateau et recouvrant le mur du fond), le metteur en scène propose un regard dénué de tout cynisme, de tout nihilisme, insistant sur la portée structurante et édifiante de l’art ; en revenant à l’essence du mouvement scénique (par où vont apparaître les personnages ? Lequel d’entre eux surgira de derrière ce rideau ? Qui est derrière qui ? Qui regarde qui ?), Py choisit la manière la plus intelligente de proposer un « théâtre pour enfants », qui, il l’a bien compris, est le contraire d’un théâtre infantile. Contrairement à certains autres, Py ne « discourt » pas devant les enfants, et le conte, malgré sa magnifique morale qui encourage un émerveillement à toute épreuve, n’est pas pour le directeur du Festival d’Avignon l’occasion « d’éduquer » les petits bouts présents à la représentation à la bonne conduite citoyenne. Bien au contraire, il utilise cette morale comme une manière, avant tout, de les initier, même simplement, même provisoirement, aux mécanismes de l’art, aux beautés de l’imagination et de la quête des mots, des espaces, des styles, des artifices sensibles venant pallier l’implacable abscondité de la vie. C’est un travail d’artiste et non d’animateur de veillée.

Ce désir d’art, Olivier Py le véhicule par plusieurs procédés, là aussi livrés dans une pureté brute, mais jamais vulgarisés, jamais puérilisés – tout le charme et le talent de ce spectacle résident précisément dans sa capacité à présenter chaque chose avec une sorte d’évidence spontanée, mais jamais en réduisant cette chose à un noyau bassement épuré de son sens profond. L’humour, par exemple, n’est pas un comique de circonstance déchargé pour rendre l’objet plus comestible à des bambins : il est subtil et il recherche l’unité esthétique, il porte, assez audacieusement, l’idée que l’art dramatique est un sacrifice de soi-même sur l’autel des planches ; les chants et les musiques, loin de saupoudrer le tout de mélodies par paresse dramaturgique, racontent une histoire parallèle, plus générale, plus directement morale, proche du commentaire chorique des pièces antiques, et établissent, sans mauvaise foi, les principes que le conte désire définir et encadrer ; enfin, l’obsession des accessoires, dont la retenue et l’immédiateté symboliques permettent à un œil d’enfant de s’accrocher à des images durables, s’inscrit dans cette quête d’un art distillé de tout amphigourisme, de toute fioriture replète : le théâtre est par exemple symbolisé par le crâne d’Hamlet, et le « réalisme » n’est pas recherché (pour symboliser qu’elle vient de se faire couper les mains, l’actrice jouant « la jeune fille » les rentre simplement dans ses manches, ne cherche pas à rendre « spectaculaire » cet élément du récit).

Au final, La Jeune Fille, le diable et le moulin, conte moral sans moralisation, théâtre originel sorti de presque rien, est peut-être l’occasion pour certains de se demander à nouveau quel est le sens de leur art. Olivier Py trouve le sens du sien avec, ici, une grande dignité, refusant le pédagogisme nigaud, mais aussi le spectaculaire et la séduction vile. Cette forme brute, première, ce retour au jardin, indique peut-être à l’audience, et aux artistes, qu’il est peut-être l’heure de questionner ce que dit, en substance, l’art qui est proposé. Chaque metteur en scène devrait peut-être monter sa pièce pour enfants afin de revenir au corps nucléaire de son esthétique, et d’interroger, de la manière la plus radicale qui soit, la légitimité, voire la nécessité de sa prise de parole. Nombreux sont ceux qui, probablement, se sentiront désarmés, voire impuissants, dans une telle démarche, prouvant par là qu’un art qui n’a pas de substance brute, d’identité propre, de feu sacré, n’a pas de propos et n’a pas d’avenir. Le directeur du Festival d’Avignon, quant à lui, prouve à nouveau, après Orlando, et malgré la frayeur Vitrioli, qu’il est à sa place. C’est très rassurant et cela augure, en cette fin de Festival 2014, une prochaine édition plus aboutie, plus centrée sur le sens du mot « artiste », plus impliquée dans la réflexion esthétique et morale du théâtre contemporain. On ne peut qu’espérer ce resserrement vers les problèmes fondamentaux que pose la création : c’est bien, désormais, la première des urgences que d’arrêter de tout dire, que de commencer à réfléchir à ce que l’on dit et à comment on le dit.

La Jeune Fille, le diable te le moulin, d’après les Frères Grimm, adaptation et mise en scène Olivier Py, décor et costumes Pierre-André Weitz, musique Stéphane Leach, avec François Michonneau, Léo Muscat, Benjamin Ritter, Delia Sepulcre Nativi..

Prochaines dates : 25, 26, 27 juillet à 11H et 15h à la Chapelle des Pénitents-Blancs, Avignon (84). 50 minutes.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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