Avignon 2014 – Jour 21 – Les Pauvres Gens

Avignon 2014_Jour 21 - Les Pauvres Gens

Travail scolaire

Comme une ironie mystérieuse dont lui seul en comprendrait les arcanes, le ciel se crispe à nouveau en ces derniers instants de réjouissances. La 68e édition du Festival d’Avignon a commencé dans les torrents d’eau et les éclairs rageurs, voilà qu’elle s’y termine aussi, bouclant sa révolution tranquille et agitée. La malédiction, si elle semble bien avoir été enrayée par la course inconditionnelle des événements, fait tout de même savoir au dernier public avignonnais qu’elle a presque fait chanceler une institution aussi importante que le Festival d’Avignon. Dans le grand combat entre les cieux et le sol, le second a eu l’avantage, mais on le sait, il ne vaincra jamais absolument, et la tempête coléreuse qui a frappé Avignon en fin d’après-midi, vendredi, a rappelé aux fantassins d’ici-bas que leur règne ne sera toujours que provisoire.

Un peu avant 18 heures, les spectateurs rassemblés devant le Gymnase du Lycée Saint-Joseph, venus pour apprécier le travail conjoint de Denis Guénoun et des élèves sortants de l’Institut Supérieur des Techniques du Spectacle sur Les Pauvres Gens de Victor Hugo, se sont pris cette remontrance sur le crâne ; affolés, effarés, lavés par le déluge et terrassés par les jets d’ire électrique giflant le monde ratatiné, ils se sont entassés dans le petit gymnase comme du bétail dans un refuge. Mais après tout, y avait-il une autre manière d’accueillir ce texte du poète ? « Les Pauvres Gens », pièce fondamentale de La Légende des siècles, héroïse des miséreux en proie aux attaques du destin ; l’océan en furie grattant la porte de la cabane, la pluie acharnée dévidée des nuages, outres bombées et pesantes, sont les ennemis autant que les éternels compagnons de ces pauvres gens qui vivent dans un dénuement pathétique et forcément mythifié par Hugo, alors obsédé par sa recherche du Sublime dans le recoin le plus humble, les plus ombré, le plus dérisoire de la comédie humaine. L’individu seul, ruiné, écrasé, mais toujours là, face aux assauts des Titans, face aux dévastations, aux vomissements incompréhensibles des forces naturelles et surnaturelles, est le seul et véritable héros hugolien, et c’est d’autant plus prégnant dans ce poème aux alexandrins outranciers et émouvants, puisque la « chute » qu’il propose exprime, précisément, que la misère au dernier degré de ces pauvres gens n’a d’égale que leur générosité christique.

Mais alors, pourquoi ? Pourquoi ce texte, aussi difficile à apprivoiser, aussi brutal et hyperbolique dans sa beauté d’apocalypse, a-t-il été choisi par ces personnes peu accoutumées au travail d’interprétation ? L’idée de ce projet, qui n’est pas mauvaise, la voici : permettre à des techniciens fraîchement formés de s’approprier la scène et de produire une pièce qu’ils construiraient de bout en bout, aidés par un metteur en scène confirmé. Ainsi, leur connaissance aiguë des aspects mécaniques et techniques du théâtre leur conférerait un regard inédit sur les planches, et permettrait au public de se poser quelques questions qu’il n’a pas l’habitude de se poser : comment les régisseurs et les machinistes conçoivent le théâtre ? Qu’est-ce qui les intéresse dans le travail de plateau et de régie ? Se plier aux exigences d’un auteur, d’un metteur en scène, leur suffit-il à développer tout ce qu’ils voudraient présenter de leur travail ? Que feraient-ils à la place de cet artiste, habituellement seul face aux critiques ? Ces interrogations sont légitimes. Le théâtre, s’il veut perdurer, ne peut pas être assumé matériellement par un artiste seul, puisque tout ce qui permet la tenue d’une bonne représentation dépend de ces personnes en charge de l’organisation des effets voulus. Elles ne sont pas les créateurs d’une esthétique, mais elles sont les garants de sa transmission. A ce titre, se demander ce qu’ils feraient avec toutes les cartes à la main revient à mettre en lumière toute l’importance du travail qui doit être produit de la conception première dans le projet esthétique de l’artiste et de l’actualisation réelle de ce projet. Cette collaboration dure depuis longtemps : chaque année, l’ISTS présente un spectacle animé par un artiste reconnu, chaperonnant ces nouveaux spécialistes de la technique de salle. La présentation, en 2014, de ce travail au Festival d’Avignon, est donc un symbole qui se veut marquant.

Mais revenons à la question : pourquoi ce texte ? Pour accentuer la portée du symbole ? Ne fallait-il pas préférer un texte en prose, plus facile à modeler, aux rythmes grandioses et tremblants du vers hugolien ? Ces interprètes occasionnels ne se sentent pas très à l’aise avec l’imagination exagérée du poète romantique, et cela se voit beaucoup. Le parti pris dramaturgique de refuser tout costume, de les faire jouer dans leur habit usuel, s’il paraît correspondre avec l’ambition de mettre au jour ces hommes et femmes de l’ombre, est pourtant, esthétiquement, assez maladroit : on ne peut qu’avoir une impression d’amateurisme scolaire. La récitation est sans souffle et absurdement augmentée au microphone – on comprend, bien sûr, qu’ils n’ont pas l’ambition d’être de grands acteurs, et que le régisseur du son doit lui aussi avoir un peu de travail dans cette adaptation très visuelle, mais jouer avec un micro dans une si petite salle, c’est non seulement, comme toujours, un massacre vocal éprouvant à suivre, mais aussi une aberration technique, ce qu’ils devraient bien savoir. C’est, soyons d’accord, l’objectif premier de ce projet que d’être un travail scolaire : mais au bout d’un certain point, il faut juger, car, en tant que spectateur, on ne peut pas s’autoriser d’admirer seulement une intention. Et au filtre du jugement, Les Pauvres Gens s’écroule sous son paradoxe fondamental, qui est le suivant : alors que Victor Hugo décrit la misère avec la verve d’un artiste (c’est toute la puissance de l’art que de dire des choses simples de telle sorte qu’elles en deviennent nécessaires, indispensables), Denis Guénoun et les étudiants de l’ISTS traduisent cette misère avec une misère avouée de moyens. Qu’ils soient accablés par leur hugolâtrie, qu’ils se sentent incapables de rivaliser avec la grandiloquence du poème, ou qu’ils aient l’ambition de faire un geste esthétique de dépouillement qui s’avère confus et incompris par eux-mêmes, peu importe, ils échouent dans leur volonté de rendre ce texte signifiant sur les planches. Même le travail sur la lumière et la machinerie, quoi qu’assez élégant et parfois joli à regarder, n’est pas exceptionnel. On a la sensation de suivre une répétition au cours de laquelle toutes sortes d’éclairages sont expérimentés, avec une certaine précision, ce qui est la moindre des choses ; jamais, toutefois, on n’est impressionné par les agencements visuels élaborés.

Le travail de Denis Guénoun sur cette mise en scène est assez nébuleux : quelle part a-t-il prise dans cette réalisation ? La direction d’acteurs est bien faible. En plus d’être dits avec une platitude prodigieuse, ces alexandrins semblent être téléguidés par la volonté du metteur en scène de les mater à tout prix, de refuser leur rythme : à force de défoncer le chevillage de la langue (ce qui est une ambition, en soi, assez saine), on en arrive à un saucissonnage grotesque et d’un ennui monumental, de celui que l’on ressent face à une croûte sans relief ou un abrutissoir sans style – ce qui est un comble lorsque l’on connaît le lyrisme chevronné, presque consternant de dramatisation hypertrophiée, de La Légende des siècles.

Les Pauvres Gens est donc un gâchis intégral, heureusement très bref (quarante minutes). On peut apprécier l’idée générale de ce projet, mais on ne peut pas acquiescer à sa programmation au Festival d’Avignon, censé mettre en valeur, non pas les belles idées, mais les grands gestes artistiques du théâtre contemporain : à choisir entre la charité envers ces techniciens catapultés par mégarde sur les planches, et la justice qui ne peut que nous conduire à grimacer devant la pauvreté du résultat, on préfère, parce qu’il y a un cœur qui bat là-dedans, la charité. Mais combien de fois faudra-t-il le répéter ? Critiquer, c’est juger, c’est donc trier : la tribune critique n’est pas une curie monacale accueillant les impotents à sa table. Pour l’heure, il faut, ainsi, être juste.

Les Pauvres Gens, de Victor Hugo, mise en scène Denis Guénoun, avec la contribution de Stanislas Roquette, avec les régisseurs et chefs machinistes formés en 2013-2014 à l’ISTS.

Prochaines dates : 26 juillet à 15h et 18h au Gymnase du Lycée Saint-Joseph, Avignon (84). 40 minutes.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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