Avignon 2014 – Jour 22 – Notre peur de n’être

Avignon 2014_Jour 22 - Notre peur de n'être

Pensum suicidaire

Alors que, chaque soir depuis le 23 juillet, Le Mariage de Maria Braun mis en scène par Thomas Ostermeier est plein jusqu’à déborder, que chaque soir on y refuse des dizaines de personnes suppliant un écart au règlement, que chaque soir la réputation de cette adaptation très attendue du film de Fassbinder par le très convoité et très apprécié au Festival d’Avignon metteur en scène allemand grandit à vue d’œil, et que chaque soir il ne reste aux refoulés de la Cour du Lycée Saint-Joseph que leur désarroi et leur solitude à plusieurs, il faut se contenter des pièces moins en vue si l’on veut, malgré tout, continuer d’aller au théâtre. C’est la rançon sévère de cette édition qui se veut jeune et innovante : puisqu’il y a beaucoup moins de grands monstres de la scène internationale présents sur le Festival que les années précédentes, ceux qui s’y trouvent cette année provoquent des mouvements de masse d’une ampleur stupéfiante. Les autres, pâtissant de la baisse de fréquentation habituelle des derniers jours, ne font certes pas salle vide, mais ne font sûrement pas, non plus, salle comble. C’est le cas de Fabrice Murgia, jeune pousse du théâtre contemporain, coqueluche des avant-gardistes de tout poil, qui, à trente ans, a déjà fait son chemin dans les landes encombrées de l’art expérimental. Son goût appuyé pour les technologies et les tentatives formelles, ses travaux à la limite de la sauterie futuriste, sa proximité avec des plasticiens, vidéastes, performeurs d’obédiences diverses, semblent séduire tous les publics. Sa présence au Festival d’Avignon est donc un geste très important en faveur de cet art qu’on nous promet être l’art de demain.

Un geste important, sans doute ; un geste inquiétant, assurément. Car, comme il faut l’expliquer en détail, le travail de Fabrice Murgia dans la pièce qu’il offre au public avignonnais, Notre peur de n’être, est en réalité d’une indigence considérable. Loin d’ouvrir des horizons à l’art dramatique de demain, cette roustissure qui moisit à vue d’œil ferme consciencieusement toutes les vannes que d’autres plus honnêtes s’acharnent à garder ouvertes. Symbole tyrannique d’un art qui, en cherchant des textures visionnaires, engonce toute beauté dans une gangue sous vide, cadavérise tout espoir d’un art libre, lucide et élevé, Notre peur de n’être (rien que ce titre, sonnant de plus en plus crétin à chaque fois qu’on le redécouvre, donne envie de partir en croisade) a l’avantage de cristalliser, dans l’heure et demie de spectacle piteux qui nous est proposée, tout ce contre quoi il faut lutter si l’on ne veut pas se retrouver, dans quinze ans, à aller au théâtre comme on va à Disneyland.

Nous ne parlons évidemment pas de tout le travail technique réalisé par ceux qui, en régie, doivent gérer en direct les lubies de Fabrice Murgia : ce travail, extraordinaire de professionnalisme en regard de la difficulté de ce qui est imposé par le metteur en scène, est exécuté à la perfection et mérite une estime infinie. Les multiples exigences causées par la dimension très spectaculaire de la pièce sont assumées de bout en bout par une équipe technique beaucoup plus impressionnante que l’équipe artistique. La plus grande partie de Notre peur de n’être, filmée en direct par des caméras situées en coulisse puis sur scène, et projetée d’abord sur une toile transparente située devant la scène, ensuite sur un écran au-dessus des acteurs, nécessite une précision dans l’exécution et la gestion que nous avons rarement vue au théâtre.

Hélas, si la part technique est remarquablement aboutie, elle est au service d’un geste artistique d’une bêtise et d’une faiblesse presque offensantes pour tout esprit à peu près sensibilisé aux beautés de l’art dramatique. Les acteurs, ou plutôt les coquilles qui servent de déchargeoir aux expérimentations superfétatoires du pompier liégeois, crachotent dans leur micro un texte d’une impuissance formidable ; incapables d’être des comédiens, ces pauvres clowns grimaçant sont, de leur propre aveu, des marionnettes éteintes. En effet, à l’occasion d’un problème de micro, celui d’un des interprètes ne fonctionnant plus, on a pu constater la panique tangible que cela provoquait, à la fois sur la scène et dans l’audience, qui n’entendait plus rien à ce qui était dit. « L’expérience sensitive » concoctée s’écroulait d’elle-même ; la réalité augmentée où l’on avait voulu nous enfermer s’avérait, à cause d’une défaillance technique, n’ouvrir que sur le grand vide d’une scène qui existe uniquement par des curseurs et des amplificateurs. L’absence de vie de ce spectacle était, brutalement, mise au jour.

Et encore, les procédés utilisés (mises en abyme grossières d’écrans sur des écrans, tentatives de sidération visuelle par les technologies numériques, fabrications spatiales entre images filmées et présence réelle… on voit cela au cinéma depuis des années, pourquoi vouloir à tout prix en contaminer les planches ?) ne sont, en eux-mêmes, que des broutilles face à ce vers quoi ils tendent. Le propos, très programmatique, laisse dans un état de neurasthénie avancée ; Notre peur de n’être est un pensum suicidaire et grotesque, qui, en prétendant réfléchir sur la solitude de nos contemporains, sur l’obsession maniaque qu’ils développent face aux nouveaux modes de communication, ne fait que confirmer que les artistes ayant grandi dans ce contexte sont, dans l’ensemble, incapables de penser leur époque autrement que par des incantations essayistiques d’une insignifiance historique. Philosophes sans philosophie, écrivains sans écriture, dramaturges sans dramaturgie, ils pointent chaque matin au grand restaurant des idées vagues et des poncifs louches, pour les resservir réchauffés, le soir, sur des planches, avec l’air pénétré de ceux qui, tout en ne disant rien, savent qu’on les écoute. Au final, le sens réel, la portée intellectuelle, le discours terminal de Notre peur de n’être sont d’une nébulosité lamentable. Ecrasé par son propre système, sa logique crâneuse, ce spectacle ne vient de nulle part et y va aussi. La caution « Michel Serres » (le spectacle est inspiré par Petite Poucette et on nous jure que le philosophe a « collaboré » au travail artistique) fait presque comique dans ce tableau d’une gravité sentencieuse venue d’âges reculés de la conscience humaine.

Certains loueront, avec raison, le grand travail scénographique réalisé – tiens donc – non pas par Fabrice Murgia, mais par Vincent Lemaire. Là aussi, la qualité est davantage technique qu’esthétique : ces bouts de planches qui s’allument et s’éteignent, ces noirs brutaux soudain jetés sur la scène encadrée de néons puissants, ces décors qui tournent, ces passages supposés viscéraux (sur de la musique d’ascenseur ou… du Nick Cave), hypnotisent plus qu’ils n’élèvent. C’est de la subjugation hollywoodienne, parfaitement exécutée, techniquement au cordeau, mais désespérément fermée à tout, vidée de tout, vissée et revissée jusqu’à rendre le spectateur dans un état de tremblement sensitif, les pupilles dilatées, le crâne bourré d’images magnétisant son ciboulot endormi.

Œuvre détestable et avilissante, Notre peur de n’être (ce titre ! Ce titre ! Au secours !) annonce un art de demain exactement sordide. D’une banalité foudroyante sous sa croûte futuriste, ce triste spectacle, beaucoup trop applaudi, devrait, non sans une certaine justice immanente, tomber dans les limbes de l’histoire avec son metteur en scène, qui se jura probablement d’être Prométhée, mais qui, comme un idiot, veut prendre du feu la flamme seule, en ignorant que c’est la braise qu’il faut dérober.

Notre peur de n’être, texte et mise en scène Fabrice Murgia, collaboration à la dramaturgie Vincent Hennebicq, conseil artistique Jacques Delcuvellerie, en collaboration avec Michel Serres, scénographie Vincent Lemerre, lumière Marc Lhommel, vidéo Jean-François Ravagnan et Giacinto Caponio, musique Maxime Glaude, assistanat à la mise en scène Vladimir Steyaert, avec Clara Bonnet, Nicolas Buysse, Anthony Foladore, Cécile Maidon, Magali Pinglaut, Ariane Rousseau.

Prochaines dates : 27 juillet à 20h au Gymnase du Lycée Aubanel, Avignon (84). 1h20.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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