Avignon 2014 – Jour 23 – L’épilogue

Avignon 2014 - Affiche

Epilogue

Un voile de brouillard recouvre la ville ; lentement, des ombres à peine vivantes arpentent encore, par dépit, sa géométrie distordue. Apaisement grave, conscience de l’être, joie spleenétique, je ne sais ce qui me motive à continuer d’observer mourir ces lieux hantés par une somptuosité macabre. Les dépouilles des affiches, des prospectus, les débris de la bacchanale, ces cendres de la ville brûlée, fermentent grotesquement sur le pavé du trottoir. Je médite le bilan de la 68e édition du Festival d’Avignon comme on lirait le testament d’un proche juste décédé. J’en regarde complaisamment le cadavre qui fume, je cherche, je pense.

Tout avait commencé dans le vacarme de la malédiction. La situation politique imprima plus que jamais sa marque funeste sur le papier purâtre de la Culture triomphante. Les tensions, en dents de scie, agitèrent la bombonne théâtreuse jusqu’à faire douter les plus engagés de la légitimité de leur combat. Cela faisait très longtemps qu’une institution culturelle aussi importante que celle-ci n’avait pas connu de tels tremblements, et c’est peut-être à son avantage qu’elle sort de ce chaos : remise en question, jetée dans le péril de l’annulation, voire de la faillite, elle chancela sous les coups répétés de la dissension, du rejet, de la violence latente. Elle chancela, mis un genou à terre, mais, par un mystérieux effort que personne n’avait vu venir, elle se remit debout, et acheva son cycle annuel, boiteuse, démembrée, abîmée, mais debout. Si, par malheur, on avait annulé Avignon 2014, pas sûr qu’Avignon 2015 aurait été envisageable. Maintenant que la barque arrive au port, l’espoir est reconquis.

Cet espoir n’était pas, pourtant, d’une quelconque actualité il y a de cela deux semaines. Car par-dessus la malédiction attendue, celle qui a fait douter de la tenue du Festival, s’ajouta une autre malédiction, plus sournoise, moins attendue et plus inexpugnable encore : celle du ciel. La première semaine fut une catastrophe météorologique. De nombreux spectacles furent interrompus à cause des terribles intempéries qui s’écrasaient sur la cité. La colère céleste se calma puis revint, moins virulente.

En tout, douze représentations furent annulées à cause de ces deux mauvais sorts. Le bilan est lourd mais beaucoup moins lourd que ce que l’on avait prédit. L’essentiel a été sauvé, le reste appartient déjà à la légende.

Restent à tirer les grandes lignes esthétiques de cette première année de direction d’Olivier Py. On ne peut pas lutter contre un certain sentiment de déception, malgré le renouvellement évident des choix dans la programmation. Le répertoire, toujours assez peu présent (hormis le titanesque Henri VI de Thomas Jolly, qui était la pièce à voir cette année), a encore besoin d’une reprise de considération par les metteurs en scène : on ne cessera de le répéter, mieux vaut choisir un grand texte, même jugé vieillot, qu’un texte minuscule et contemporain, ou qu’un texte obstinément sorti de sa propre plume, comme l’ont fait Murgia ou Singh, de manière désastreuse. Py, quant à lui, est peut-être le seul qui a eu assez de talent pour assumer la mise en scène de son propre texte avec Orlando. Cet homme, à qui l’on peut reprocher beaucoup de choses, a cependant écrit ici une pièce remarquable sous forme de manifeste alléchant pour le Festival d’Avignon, quoique non actualisé dans la programmation, désespérément inégale.

Nous passerons rapidement sur les traditionnelles immondices surexposées, comme Don Giovanni, Vitrioli, Notre peur de n’être, Nature morte. Il est inutile de remâcher quelques grognements renfrognés alors que ces croûtes sans nom tomberont, d’ici deux semaines, dans un oubli total. Intéressons-nous aux immensités, bien plus rares. Tellement rares qu’elles manquaient à l’appel cette année. Certes, nous n’avons pas vu voir Intérieur mis en scène par Claude Régy, Mahabharata, Le Mariage de Maria Braun d’Ostermeier, The Fountainhead, Lied Ballet, ni Henri VI, qui ont, visiblement, chacun dans leur genre, emporté leur public. Pas sûr qu’il y ait de vrais chefs-d’œuvre dans ce lot, mais laissons à ces pièces qui ont provoqué des enthousiasmes véridiques le droit d’être fantasmées dans l’esprit de celui qui n’a pas pu les juger. Pour le reste, rien ne semblait nécessaire dans la programmation de ce Festival. Il y eut évidemment de belles choses : Le Prince de Hombourg, par Corsetti, qui a fait honneur au Palais des Papes ; Orlando, donc ; et… ? C’est tout, à peu près. Deux mises en scène honorables et méritantes, qui convainquent que le Festival d’Avignon a encore un rôle déterminant dans l’expression dramatique contemporaine (ce sont deux spectacles créés pour l’occasion), mais en aucun cas, des œuvres sublimes, bouleversantes, ou essentielles ; leur classicisme est frappant, c’est peut-être, aussi, ce qui gêne l’adhésion intégrale à ces projets. La Imaginacion del futuro, quoiqu’excellent dans sa catégorie de pièce-crachat au visage, est très loin de jouer dans la cour des grands ; La Famille Schröffenstein, enthousiasmant et rassurant sur l’avenir du métier d’acteur, reste toutefois un travail de fin d’année, et ne semble vraiment pas inoubliable. Tous les bons spectacles vus cette année semblent rester cantonnés dans une excellence relative, ou une médiocrité de génie, et n’atteindre jamais les hauteurs atmosphériques de la beauté sans obstacles ; rien ne sort véritablement de la programmation, comme étant la pièce ayant marqué la 68e édition du Festival d’Avignon ; rien ne s’imprime à tout jamais dans l’esprit du spectateur. Le constat, d’une tristesse remarquable, ne doit pourtant pas nous faire oublier qu’Olivier Py n’en est qu’à sa première année de direction, et qu’en plus, le Festival a subi les revers cités plus haut ; difficile, donc, d’établir un bilan général de cette édition qui ne soit pas biaisé, puisque l’amertume est dans toutes les gorges. Tout le monde le dit : ce Festival fut curieux, inhabituel, à l’ambiance fluctuante, sans grande passion, parfois tendu. Tous ces éléments doivent donc permettre de calmer un jugement trop sévère sur la programmation : nous ne pourrons réellement juger de la politique de gestion du nouveau directeur qu’en 2015. Cette année fut une sorte de bizutage un peu cruel pour celui qui se veut l’héritier moral de Jean Vilar ; la tenue d’Olivier Py a peut-être été moins classieuse, face aux épreuves, que celle que son prédécesseur eut lors des évènements, bien plus violents, de 1968 (dont, par l’ironie des circonstances, Mai, Juin, Juillet de Denis Guénoun, mis en scène par Schiaretti, traitait), mais on lui accorde sans hésiter que, dans un contexte aussi inhabituel, peu de gens auraient l’élégance de Vilar, et qu’il ne fut pas responsable du climat glacial qui enveloppa quelques journées de ce mois de juillet.

Ce qui ressort donc, pour finir, en méditant le bilan du Festival d’Avignon 2014, c’est son statut de transition, de bascule, d’entre-deux, de monstre un peu bâtard ; comme pour tout événement il a fallu un temps d’installation, d’adaptation, peu facilité par la situation. Cette transition, bouclée, devrait ouvrir sur un Festival 2015 probablement plus sûr de lui, plus radical (que ce soit dans le bon ou le mauvais sens), mais aussi plus riche, et on l’espère plus tourné vers les choses nécessaires que vers l’anecdotique ou l’avilissant. Un peu plus de lucidité dans la sélection des spectacles programmés permettrait de monter d’un cran la qualité et donc, l’affluence et le contentement du public qui, quoique présent (90% de fréquentation moyenne dans les salles du Festival, excellent score pour une année aussi mitigée), a besoin de retrouver toute la superbe mythologique du Festival et d’adhérer pleinement aux choix des programmateurs, ce qui n’est pas nécessairement le cas.

Un voile de brouillard recouvre donc la ville : dans mes tympans meurent les acouphènes. Je reviens à la raison, j’entends le silence d’Avignon reprendre ses droits, son trouble annuel a passé, il revient d’exil, et nous dit « venez, vous, les derniers habitants de ce monde fini, venez vous reposez dans les bras de la ville éteinte ». Tout flotte et se tait, tout infuse dans une ébriété juste achevée. Les derniers cris, les derniers fracas, au loin, disent encore mon nom. Ils s’éloignent de moi et de la ville et pourtant, de leur horizon qui recule, j’entends encore une dernière phrase, qui fige mon cœur nerveux dans une mélancolie éreintée et en sanglots, autant que dans un espoir, une joie renouvelée, une louange vers le ciel, une danse d’allégresse, une incantation en extase :

« A l’année prochaine ».

Je repense à ces visages croisés, à cette fille, ou cette autre fille, ou une autre encore, je ne sais plus, et aussi à ce garçon qui l’aimait, à cet autre garçon, à ces acteurs sublimes, martyrisés, sacrifiés au nom du théâtre, sur une scène qui chauffe, je repense à ces yeux croisés, à ces rencontres sans fruits, à ces masses compressées dans les artères urbaines, à ces nuits où la cité est dévastée, à ce soleil qui casse le corps, à cette pluie qui brise les nerfs, je repense à tout cela en fermant les yeux. Le fracas s’éteint peu à peu, jusqu’à n’être qu’un minuscule bourdonnement, lointain, inaudible, achevé. La lumière tombe autour de moi, la vie sent le feu qui meurt, la mienne, je la recommence chaque année, au mois de juillet, en espérant qu’elle mérite d’être la dernière.

Maintenant, je dors.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

1 Comment

  • […] d’Honneur du Palais des Papes. En 2014, le metteur en scène avait présenté un exceptionnel The Foutainhead qui retraçait questionnait sans concession le statut de l’artiste et l’essence même de la […]

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