Avignon 2014 – Jour 05 – Sujets à vifs – Un jour nous serons humains – Religieuse à la fraise

Avignon 2014 - Sujets à vif - Religieuse à la fraise

Miroir minimal

Pour une nouvelle année, le cycle des « Sujets à vif » est reconduit au Festival d’Avignon. Le principe de cette programmation de courts spectacles, établie en collaboration avec la SACD, est le suivant : pendant une douzaine de jours, étalés sur toute la durée du mois, le bucolique Jardin de la Vierge, au cœur du Lycée Saint Joseph, en fin de matinée et en fin d’après-midi, se métamorphose en petit théâtre gazouillant à la jauge réduite (seulement 130 places assises), où se succèdent, à chaque séance, deux créations originales de 30 à 45 minutes chacune, réitérées sur six journées. On peut assister à une programmation différente le matin et le soir, et elle changera à partir du 18 juillet. Les « Sujets à vif » proposeront donc, cette année, huit brèves productions de natures variées ; c’est notamment l’occasion, pour des artistes par ailleurs présents sur d’autres affiches plus importantes du Festival, ou même pour des artistes absents du reste des festivités, d’exprimer, sur un temps restreint et dans un environnement porteur et intime, des choses qui bénéficient à la fois de la modestie du cadre et de l’intensité de la contrainte. C’est également une sorte de réservoir à idées, où les artistes essaient, proposent, malaxent la matière première de leur art, pour la mettre à l’épreuve. Cela leur autorise plus d’audace, moins d’angoisse, vu la confidentialité des représentations. Miroir minimal d’un Festival à l’énormité parfois monstrueuse, les Sujets à vif tranchent directement dans le nerf, permettent de diversifier les plaisirs (ou les déplaisirs), de goûter à une certaine expression nucléaire de l’étrange, de l’inédit, de l’inouï. Ils sont, en général, le refuge des spectateurs éreintés par la spirale hystérisante d’Avignon qui peut mener l’esprit aux premières bornes de la déraison et consumer le discernement dans la démence du rythme débridé auquel ils sont soumis. C’est une soupape possible pour le festivalier en surchauffe.

On peut le comprendre sans peine. La tranquillité et la beauté simple de ce jardin clos et traversé de toutes parts d’une verdure libératrice, la mystique surprise du regard de la Vierge dont la statue veille attentivement à la placidité de l’endroit, la douceur singulière de l’air ambiant, font probablement de ce lieu le plus agréable et le plus reposant des théâtres. A 11 h, mercredi matin, on n’aurait pas voulu être ailleurs que là, sous des cascades de lierre, baigné dans une fraîcheur qui apaise.

Les conditions sont, ainsi, particulièrement propices à la découverte des deux petits spectacles de la matinée.

Le premier, Un jour nous serons humains, monologue écrit par David Léon, mis en scène par Hélène Soulié, interprété par Marik Renner, et accompagné par le chorégraphe et danseur Emmanuel Eggermont, sous ses airs de radiographie intestinale de ce que l’on appelle, souvent improprement, « la nature humaine », est en réalité une très banale dénonciation assertive de notre prétendue « inhumanité ». Le texte étant ici clairement mis en avant, il faut l’analyser, et malheureusement, il n’est pas du style ni de la poigne dont il rêverait d’être ; organisé en nappes de propositions se répétant, dans un décalage progressif, pour toujours revenir aux mêmes constats, aux mêmes morceaux de phrases, aux mêmes sentences, il est moins marquant qu’épuisant. L’abus de chevilles lexicales sans saveur (dix ou quinze « littéralement », cela fait beaucoup pour ce qui est connu comme étant l’adverbe de celui qui manque d’adverbes), le sempiternel retour à la fameuse allégation (« Nous ne sommes pas humains, un jour nous serons humains »), les découpages de phrases à rallonge, et même les fautes d’accord (« ténèbres » n’est pas masculin, monsieur David Léon ; ou alors est-ce une erreur d’élocution de la jeune actrice ?), tout cela fait beaucoup de défauts littéraires pour cette saynète pontifiante qui désire mettre le verbe au centre. Si la mise en scène est d’une pauvreté et d’une maladresse désarmantes, la chorégraphie parallèle du jeune danseur minimaliste Emmanuel Eggermont a un certain charme envoûtant, ascendant, et sa grâce impassible, quoiqu’un peu glaciale et mécanique, permet de faire passer la demie heure sans trop d’ennui. Un jour ne serons humains n’est donc pas grand-chose, sinon une tirade étirée et au propos à la limite de l’abscons, accompagnée d’une chorégraphie relativement bien sentie.

L’autre proposition de la matinée, plus insolite, moins affectée, a le mérite de l’enthousiasme. Religieuse à la fraise est une chorégraphie loufoque, menée de bout en bout par deux interprètes aux parcours et aux carrures exactement opposés : Kaori Ito, d’un côté, danseuse de ballet classique fluette et menue ; de l’autre, Olivier Martin-Salvan, comédien imposant, ventru et barbu, en un mot, physiquement l’antithèse de sa comparse. A tous les deux, ils envahiront les planches presque nues du Jardin de la Vierge (le plateau est seulement recouvert de quelques feuillages dispersés au hasard) pour un ballet des contraires où les corps, si différents, se chercheront, se frôleront, se colleront, se compareront, s’useront l’un l’autre dans des mouvements qui, au final, s’équilibrent parfaitement. A la lisière de la comédie muette, rappelant parfois les entrechocs absurdes et burlesques d’un Christoph Marthaler (comme, par exemple, la danse finale, rock’n roll furieux rythmé par d’exaltés bruits de percussions simulés par la bouche des deux danseurs), Religieuse à la fraise, s’il n’est pas un spectacle mémorable, présente toutefois une honnête alternative au sérieux de pape de la scène précédente. Entièrement conçu par ses interprètes, il rayonne d’une allégresse fervente et sans métadiscours déclamatif, il respire d’une hilarité instinctive, sans second degré, dans une jouissance instantanée, généreuse, certes sans avenir, mais au moins ancrée dans un ici-maintenant tout-à-fait lucide et direct.

Pour un spectateur à la recherche d’une forme de rémission sédative après un trop-plein, cela suffit amplement, et cela peut même lui faire un grand bien. Pour un amateur de théâtre en quête d’absolu et de génie scénique, il existe évidemment d’autres lieux et d’autres temps. Les Sujets à vif, quand ils ne sont pas sentencieux, et s’ils ne sont pas là pour assouvir pas nos désirs d’immortalité, nous étreignent au moins, pour quelques dizaines de minutes, dans leur détachement paisible et leur bienveillance fragile.

Un jour nous serons humains, dans le cadre des Sujets à vif (programme A), texte David Léon, mise en scène Hélène Soulié, chorégraphie Emmanuel Eggermont, avec Emmanuel Eggermont, Marik Renner.

Religieuse à la fraise, dans le cadre des Sujets à vif (programme A), conception et interprétation Kaori Ito, Olivier Martin-Salvan.

Prochaines dates : 11, 12, 13 juillet à 11 h au Jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph, Avignon (84). 1h20.

Pour le reste de la programmation des Sujets à vif, consulter le programme du Festival d’Avignon 2014.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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