Avignon – Jour 04 – Le Prince de Hombourg

Avignon 2014_Jour 04_Le Prince de Hombourg

Paternité envahissante

O fraîcheurs heureuses qui vous allongez enfin sur le soir provençal ! O ciel qui enfin déplanques ton bleu roi, qui déploies ton couvercle nocturne bienfaisant et protecteur ! O éther désempli des moiteurs de plomb, dont la soudaine légèreté camphrée enivre les sens rassérénés ! Finies les draches sauvages, les grondements contumélieux,  les éclairs cabrés, saluez le soir muet et doux où infuse une nouvelle paix !

Paix ? En est-on sûr ? La nuit tranquille, n’est-ce pas le meilleur champ de bataille ? N’est-ce pas l’heure d’aller, yatagan à la main, combattre quelque armée ? Ne sonne-t-on pas à la trompette ? N’entendons-nous pas les bottes claquer sur les coursives, et les premiers canons se repaître de douilles pleines dans un bruit de clochette macabre ? Ne voyons-nous pas, au loin, dans la plaine, sur des alezans, filer des généraux ennemis, prêts à lever le bras ? Ne sentons-nous pas l’air injecté de poudre fraîche ? Qui nous attaque ? Les suédois ? Sommes-nous dans Le Prince de Hombourg ?

Eh bien non ! Pas encore. Il y a une autre rixe à régler d’abord : celle qui oppose un public de théâtre à lui-même. Mardi soir, alors que pour la deuxième fois seulement sur les quatre soirées où il a été pour l’instant programmé (la pièce doit, désormais, être jouée tous les jours jusqu’au 13 juillet), Le Prince de Hombourg s’apprête à commencer dans la Cour d’Honneur sans les menaces de la grève et de la pluie, les techniciens, les acteurs, et le metteur en scène lui-même, comme il a été prévu et annoncé à plusieurs reprises, stationnent sur scène avant l’extinction des lumières afin de signifier leur désapprobation à la réforme récente de leur statut. Une action sans heurts qui doit durer moins de cinq minutes, où quelques phrases, plus ou moins à propos, sont lancées par plusieurs d’entre eux, débute. Sans heurts ! C’était sans compter le personnage silencieux du théâtre, pour l’occasion très bavard ; l’audience. Lorsqu’un gradin fait 500 places, on peut encore croire qu’il ne fait qu’un seul homme ; lorsqu’il en fait 2000, sa brutale hétérogénéité commence à se faire sentir. L’intervention commence dans des applaudissements courtois et plutôt amicaux d’un public attentif à la cause défendue, comme au cours des actions dans les autres salles du Festival. Puis une voix s’élève, une huée solitaire, suivie par deux ou trois autres. Des mots beuglés se découpent : « On a payé pour voir un spectacle ! » « C’est de la récupération ! » Les quelques grincheux se font, évidemment, mieux entendre que ceux qui opinent du chef à l’action des intermittents, et dont les tentatives de « Chut ! » sont pour le moins inefficaces. A chaque nouvelle phrase prononcée par un des intervenants, les réprimandes se font plus acides. « Vous nous faites ch… ! » « On veut voir la pièce ! » « Dégagez de là ! », trompettent des voix offusquées, qui, lorsqu’on se retourne, s’avèrent sortir de figures tout aussi offusquées, qui ne se rendent probablement pas compte qu’elles s’adressent précisément aux acteurs et au metteur en scène de la pièce qu’ils veulent tant voir… Le metteur en scène lui-même met fin au spectacle (hautement comique, et pourtant terriblement fâcheux) d’une salle qui se dispute en proposant, selon son propre mot, de revenir à la « poésie ». Le boxon s’achève dans des applaudissements incertains mêlés aux derniers ronchonnements. Les lumières s’éteignent. Cinq minutes ont suffi à rendre l’ambiance de ce Prince de Hombourg tendue. L’autre bataille peut commencer.

« Poésie » : le mot lui-même, dans un tel contexte, semble subversif. Lâché ainsi dans la bassine publique, il a du mal à s’intégrer au décor. Il flotte, étranger, dans l’air, alors que la Cour d’Honneur du Palais des Papes est plongée dans un silence ahuri.

La fameuse scène de somnambulisme qui ouvre Le Prince de Hombourg de Heinrich von Kleist, au cours de laquelle le Prince, étreint par les rêves de gloires, tresse une couronne de lauriers à sa propre tête, sera l’occasion de juger les ambitions du metteur en scène italien Giorgio Barberio Corsetti, qui, mis au défi par l’Histoire elle-même (rappelons que Jean Vilar avait mis en scène la même pièce, en 1951, dans cette même Cour), tente, par le chemin le plus direct, d’y entrer à son tour. Et on ne peut nier que ces ambitions sont plutôt grandes : en choisissant de débuter la pièce par la vision du Prince, peu à peu vêtu par de jeunes éphèbes eux-mêmes couronnés de lauriers, et porté par ceux-ci en un triomphe silencieux et énigmatique, il ancre sa mise en scène à la fois dans un héritage symbolique de la pièce (tel qui est davantage porté par les metteurs en scène allemands), et dans un refus de se laisser encombrer par l’ombre de Vilar.

La suite confirmera ce double mouvement. Si le décor, d’une froideur parfois pesante, est réinventé à l’infini à chaque scène par le déplacement de chaque élément (trois praticables dont un garni d‘un portique, et un grand escalier), il s’éloigne ainsi de la préoccupation de Jean Vilar de faire du décor un « minimum signifiant », surtout dans la Cour, où les murs eux-mêmes font déjà office de parure spatiale de la scène. Corsetti, s’il se sert évidemment de ces murs dans toute leur mystique et leur beauté surgie du passé, dévie sans cesse le tir et ajoute intelligemment quelques éléments qui intensifient ses rêveries imagées sur le Prince. Par exemple, lorsque le Prince est envoyé en prison, après avoir désobéi à un ordre militaire sur le champ de bataille, le metteur en scène italien intègre une courte saynète de chant lyrique, durant laquelle, de quelques fenêtres du mur de la Cour, sortent des prisonniers sur des escaliers coupés : à dix, vingt, trente mètres de hauteur, ces silhouettes, égarées sur quelques marches donnant sur le vide, semblent dans un état second, droguées par l’opium de la peine et de la solitude ; l’image forgée par cette stagnation aérienne d’ombres perdues – l’une d’elle entonnant une plainte – est assurément d’un éclat rare. Mais Corsetti va plus loin dans la manipulation de ces murs, en proposant quelques projections vidéo – plutôt agréables et bien dosées – à des moments clefs, ou au contraire à des moments creux. La plus impressionnante de ces scènes de flottement ou d’illustration est celle de la bataille, où le Prince, à dix mètres du sol sur le praticable surélevé, court sur un titanesque cheval virtuel recouvrant toute la largeur du mur, dans un vacarme infernal.

Venons-en aux choix de mise en scène bruts. Ils sont, dans l’ensemble, très bons : la mobilité de ce décor permet des combinaisons infinies dans la circulation scénique. Elles sont plutôt bien canalisées par un Corsetti soucieux, de ce côté-ci, d’un certain minimalisme entrecoupé d’explosions passagères, correspondant aux moments « lyriques » de la pièce de von Kleist. Si on peut déplorer une certaine outrance mal gérée dans les parties larmoyantes (les corps qui se roulent parterre, s’étreignent comme des poupées romantiques), on ne peut qu’admirer le travail précis et gracieux sur les déplacements dans certaines scènes, comme celle du somnambulisme, ou celle dite de la « donnée des ordres », où le Prince, obsédé par la vision de Nathalie qui cherche son gant et qu’il sait avoir dans sa poche, n’écoute pas les directives militaires pour la bataille du lendemain. Le charme opère d’autant plus que Xavier Gallais, le comédien qui interprète le Prince, fait montre d’un talent ébouriffant dans la prise en charge de ces mouvements, avec une minutie et une légèreté virtuoses. Il faut bien dire que, si Corsetti évolue sous l’ombre dévorante de Jean Vilar, ce jeune comédien, à l’expérience déjà impressionnante (au théâtre et au cinéma), évolue sous celle, aussi peu confortable, de Gérard Philipe, qui a très fortement marqué les esprits dans ce rôle. Se dépêtrer de cette paternité envahissante semble impossible, et pourtant, Xavier Gallais y parvient avec un brillant recul ; la décision de faire de ce Prince, en opposition à celui, grave et romantique, de Philipe, un clown maladroit mais habité, une sorte d’autiste génial, subjugué par tout ce qui l’entoure, un nerveux à la voix haute et au corps démanché, était fort périlleuse, mais s’avère finalement pertinente, puisqu’elle est admirablement incarnée par cet interprète à qui le danger ne fait pas peur.

Corsetti réussit donc, assez brillamment, son pari d’actualiser Le Prince de Hombourg dans la Cour d’Honneur. Les quelques points noirs (notamment, les rôles féminins, étonnamment mal choisis et cantonnés dans des grimaces sans saveur et des jérémiades épuisantes) ternissent un peu ce spectacle unique, qui a, malgré cela, une place indéniable dans la Cour. Instantanément « classique », cette mise en scène, dont on devrait se souvenir, est encore une fois portée par un acteur éblouissant. Cette découverte, sous un ciel clair et dans une fraîcheur d’été – tout le monde n’a pas eu cette chance – restera certainement gravée dans la mémoire de ceux qui, ce soir-là, étaient assis dans les gradins de la Cour. Espérons tout du moins que l’on se souvienne de la mise en scène, et non des jacassements navrants qui l’ont précédée. Rendons au théâtre ce qui est au théâtre, et mettons le reste sur le compte de l’agacement : parce que la Cour d’Honneur n’est pas une cour de récréation, honorons-là ; elle a, de toute manière, déjà résisté à bien des combats, bien des tourments, bien des cataclysmes d’une autre trempe.

Le Prince de Hombourg, de Heinrich von Kleist, mise en scène Giorgio Barberio Corsetti, scénographie Giorgio Barberio Corsetti, Massimo Troncanetti, musique  Gianfranco Tedeschi, vidéo Igor Renzetti, images Lorenzo Bruno, Alessandra Solimene, lumière Marco Giusti, costumes Moïra Douguet, assistanat à la mise en scène Raquel Silva, avec Jean Alibert, Anne Alvaro, Clément Bresson, Anthony Devaux, Luc-Antoine Diquéro, Xavier Gallais, Hervé Guerrisi, Eléonore Joncquez, Maximin Marchand, Geoffrey Perrin, Julien Roy, Gonzague Van Bervesseles.

Prochaines dates : 9, 10, 11, 12, 13 juillet à 22 h à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon (84). 2h30.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

Vous aimez cet article ? Partagez-le !
Twitter
Visit Us
Follow Me
Follow by Email
Instagram
Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

Be first to comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.