Eté Proust

Proust

Voici l’extrait de la nouvelle : Été Proust de Jean Belmontet. Un premier contact privilégié avec la matière brute qui compose ce recueil, une entrée en matière aux notes estivales : à l’ombre des cyprès, dans le silence des jours déclinants, les fragrances d’une suite d’étés se rappellent à l’auteur pour lui crier la fuite du temps. A chacun sa madeleine…

[…] Le foyer, longtemps laissé puant et cendreux, froid, salissant, comme un cadavre oublié par les délinquants, avait soudain repris son imprévisible pirouette le 4 novembre 20**, le jour de mon anniversaire. On avait, six heures avant, scrupuleusement balayé chaque sillon, astiqué chaque interstice de l’âtre, puis on avait, comme pris d’une frénésie qui faisait d’avance surgir, par hallucination collective, les flammes, desquelles la chaleur rondelette ferait bientôt l’unique et transcendantale joie de toute la famille, entassé brindilles et bûches à la manière d’une pyramide d’immolation.

Chacun, drogué par la consternation sublime que provoquait le viol du grand tas de bois amoncelé pendant l’été, se devait de collaborer sans renâcler à la mise en place du « bûcher des beaux jours », en déplaçant avec enthousiasme, depuis le fond du garage jusqu’à la cheminée, sa part du sacrifice. C’eût été une abominable profanation que de bouder le rite du premier feu de l’année. Une fois l’âtre bourré, mais bourré avec élégance, avec tact, puisque chaque membre de la famille, à mesure qu’il introduisait les morceaux de bois qu’il avait dans les bras, simulait le calcul et la minutie en égalisant ridiculement l’amas compliqué et en le décorant de fumistes stratégies de répartition spatiale, et une fois la réserve latérale constituée, j’avais – moi, c’était mon anniversaire, mes droits locaux s’en trouvaient décuplés – gratté l’allumette contre le bord de la boîte, et dans un geste ni arrogant ni suspendu, mais principalement hugolien, je l’avais jetée dans le réceptacle des chimères hivernales que nous venions de bâtir. Tout alors était mort, sauf la minuscule langue rouge qui avait léché le papier froissé ; la maison, autour de nous, s’était faite avalée par la Terre, la Terre par l’Espace, l’Espace par la Langue. Tout, dans nos yeux, avait perdu sa consistance, son état physique, pour se retrouver substantiellement noué dans l’incendie tassé qui prenait peu à peu, en tintant, sous la montagne sacrée. La famille, pétrifiée, se tenait devant ce miracle, prête à mourir avec lui si l’allumette s’éteignait sans avoir assez répandu son sortilège. On fixait ahuri le papier, dont les coins se faisaient millimètre par millimètre manger par l’embryon de feu, comme on aurait fixé de loin, sans déchiffrer les caractères, un compte-rendu d’une délibération de Jugement Dernier.

tout alors était mort, sauf la minuscule langue rouge

Si nous avions su le faire, nous nous serions tenus par la main, parce qu’un effroi mêlé de béatitude nous étreignait le coeur. Les premières brindilles avaient cliqueté – extase ! louanges ! Les premiers bourgeons morts avaient explosé dans un claquement sec – l’action de grâce pouvait commencer – nous étions dans l’état des enfants de la Grotte. Le papier froissé avait brutalement craché une haute flamme jaune, et, au cours des trois ou quatre secondes qu’il avait mis à se consumer, l’écorce brune et sèche des morceaux de bois inférieurs s’était enrosie, puis avait accepté l’agression du feu jusqu’à se l’approprier, puis l’avait transmise, et tout alors était vivant, et l’hiver pouvait commencer, puisque nous, dans la maison, nous étions les gardiens de la vie, nous l’avions créée, nous la préserverions. Mais désormais, le feu mourait déjà ; l’orgasme partagé que nous avions vécu dans cette vision pénétrante était évaporé parmi les mille instants fourbus et parcellaires qui peuplent l’île de la mémoire. Il était deux heures du matin, et seul, en flaque sur le fauteuil noir, une main sur le front, je me mis, avec l’impression d’un songe, à penser à l’été précédent. […]
L’été ! L’été qui avait précédé mes vingt ans et le jour où j’avais allumé le premier feu de l’année, avait semblé être, sans y réfléchir trop, un été « normal », voire « morne ». Je n’avais pas visité de pays époustouflants, ni rencontré de filles galvanisantes, ni commis d’actes notables. Comme tous les étés, j’avais nagé entre réunions familiales cuisantes, séjours fadasses ci ou là, travaux d’été mal rémunérés, balades cocasses, rencontres raseuses, discussions hilares, hasards sibyllins, et surtout, moments de solitude apaisée. Rien ne méritait cette soudaine immersion mentale dans ce passé ; rien n’y était vraiment saillant ; tout y était comme la routine, douce, éreintante, assassine. Il y eut bien, certes, cet énergumène tant dément que lumineux, le frère d’un ami, qui m’emmena un soir de juillet voler des motocyclettes dans un garage mal cadenassé, mais je réalisai vite l’inintérêt de ces machines de par leur facilité de prise en main. Je jetai la mienne dans un fossé, et plantai là le gars éberlué de m’entendre rouspéter contre l’absence totale de risque que constituait la conduite des motocyclettes.

En réalité, je n’ai jamais aimé les choses faciles à comprendre. Ce sont les plus fumeuses.

C’est peut-être à cause de ce vice curieux que ce soir-là, face au feu mourant, je tentais par tous les moyens de saisir à nouveau, dans son essence, par des raisonnements impossibles et des pensées embobelinées, ce qui avait été si singulier au cours de l’été précédent ; c’est probablement pour cela aussi que je ne m’étais pas arrêté à cette impression superficielle et première d’un été convenu et routinier – j’avais voulu savoir pourquoi, ici et maintenant, j’avais pensé à cet été ; c’est, sans doute, pour cela enfin, que je m’étais mis en tête de lire Proust – toute la Recherche – ce même été, dès juin : c’est en tout cas là que j’ai trouvé la cause principale de mon impression bizarre en me l’évoquant, c’est en tout cas là que depuis, je suis toujours revenu, depuis ce jour de mes vingt ans, où j’ai trouvé, dans quelques braises rougeoyantes, immanquablement liées au soleil brut de l’été d’avant, Proust. […]

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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