Jour 08 – Tapis Rouge – R2JE – Sujets à vif

Avignon 2014_Jour 08 - R2JE - Sujets à vif

Fausses bonnes idées

Difficile journée dans cette Avignon, théâtre des théâtres, qui, quoique traversée par un vent salutaire dont les vastes bras allègent le fardeau de la chaleur cuisante, plie tout de même sous le poids d’une ambiance inégale, entre liesse de saison et colère larvée. Cette colère, la voilà de nouveau matérialisée : huit jours après la grève du 4 juillet, ayant causé l’annulation des deux événements de la soirée d’ouverture de la 68e édition du Festival d’Avignon, une autre grève a été votée par les employés du Festival pour ce samedi 12 juillet. La majorité des lieux de spectacle a été fermée au public pour la journée, et donc, les pièces qui devaient y prendre place ont été, à leur tour, annulées ou reportées à une date ultérieure.

Il a donc fallu trouver un lieu dont le personnel a décidé de permettre malgré tout la tenue des spectacles ; il y en a peu, et parmi eux, on compte le Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph où nous étions il y a quelques jours pour assister au programme matinal des Sujets à vif (Un jour nous serons humains et Religieuse à la fraise). Nous y revoilà donc pour le programme vespéral, puisque, rappelons-le, les Sujets à vif proposent en tout huit spectacles courts accouplés et proposés le matin à 11h et le soir à 18h. A partir du 18 juillet, la programmation, placée sous le signe de l’« indiscipline », basculera vers les quatre autres brèves productions présentées cette année.

Le second binôme de cette première partie des « Sujets à vif », essentiellement tourné vers la danse, a toutefois beaucoup moins de souplesse et de charme que le premier, qui, malgré la pesanteur boiteuse d’Un jour nous serons humains, se rattrapait dans une Religieuse à la fraise tout-à-fait réjouie et réjouissante, sans autre ambition que le plaisir immédiat.

Nous parlerons peu mais net de Tapis rouge, la première des deux chorégraphies : si l’on veut bien, de bon gré, tout accepter stricto sensu d’un artiste, puisque c’est son premier droit de faire ce qu’il veut de son art, il ne faut pas non plus oublier que le jugement critique – la seule censure légitime – est là pour trancher, c’est-à-dire pour faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Il n’y a aucun doute : Tapis rouge est de l’ivraie, de la tenace, de l’irritante, de la grimpante. Ce spectacle honteux et sinistre est malade d’une lèpre qui contamine de nombreux artistes qui sont par ailleurs, peut-être, respectables – à savoir, la lèpre de l’aléatoire. Comment définir cette plaie ? C’est la croyance niaiseuse et déjà ringarde qu’on peut bâtir toute une œuvre d’art sur le hasard. Ou, plus exactement, c’est la conviction – sincère peut-être, stupide sûrement – que le hasard est l’art, et inversement, et par conséquent, partant que le hasard mène au bazar, que l’art doit être un barouf monstre d’où émergent trois ou quatre trucmuches vaguement impressionnants. Eh bien non : l’art est l’art, le hasard est le hasard, le bazar est le bazar, ne faisons pas l’affront aux partisans du tripotage et du n’importe quoi de leur expliquer qu’un mot renvoie à ce qu’il désigne, si l’on peut se permettre cette tautologie que l’on croirait sortie d’un almanach Vermot, et qu’il est – comble de l’insensé – tout de même nécessaire de rappeler en certaines occasions. S’il ne s’agit évidemment pas de nier la part d’impondérable, d’inattendu, d’incertain dans l’œuvre d’art, s’il ne s’agit pas, non plus, de faire un éloge à tout prix de la maîtrise et du ciselage, il faut le répéter, sans avoir peur de la redite : la lèpre de l’aléatoire, qui consisterait à faire d’une œuvre une bassine où l’on fait tomber des morceau de tout et rien en espérant avoir de la chance, abîme plus la culture qu’elle ne la nourrit ; parce que la première condition d’une œuvre large et puissante est la lucidité de son auteur, fonder toute une poétique sur la mécanique déboitée des probables et des aléas revient à se condamner à ne savoir et ne pouvoir rien dire, rien faire, rien revendiquer. Tapis rouge, à tous les niveaux, repose sur ce principe douteux, et, si l’on prend acte de cette attitude, on ne peut pas, de bonne foi, la trouver belle. Les vagues et bien maigres miettes de propos politique là-dessous n’y changent rien, voire, ajoutent du lourdaud sur de l’indéterminé.

Bien plus amène, bien moins confus, R2JE, la chorégraphie suivante, fait preuve d’une finesse et d’une élégance appréciables. Clément Dazin, jongleur au talent remarquable, se mélange ici à la gestuelle émotive et harmonieuse de la danseuse d’origine japonaise Chinatsu Kosakatani. Chacun développe, avec ou sans l’autre, des mouvements d’une précision et d’une minutie à la pureté indéniable. Hélas, si l’on peut être subjugué par l’agilité spectaculaire de certaines séquences, on ne peut néanmoins s’empêcher d’y voir une sorte d’exercice de style un peu primaire, sans grande ampleur. Ces deux personnes, quoiqu’assurément à la pointe de leur art, déroulent leurs gammes avec une sorte de distance machinale qui rappelle davantage un medley de tours de cirque qu’un ballet à deux corps. Ce que l’on gagne, par rapport à Tapis rouge, en contrôle, en talent, en élégance, on le perd en incarnation, en urgence, en poigne. Le sujet de cette chorégraphie, le « jeu » à deux, l’interaction ludique des mouvements et des aptitudes, le choc fantaisiste des capacités, et, au bout du compte, l’intervertissement – au moins apparent – ou la confusion des rôles, est plutôt bien traité, mais ne correspond à rien de foncièrement inédit ou émouvant. Dépensant une énergie de chaque instant, les deux interprètes, visiblement très rôdés à l’exercice, oublient au passage de rendre la représentation unique, et se contentent de faire une répétition générale, bien dans l’ordre, bien emballée, sans bavures (ou presque) : on aurait attendu d’eux, peut-être, une prise de risque plus conséquente.

Plutôt décevants pour l’instant, les Sujets à vif rappellent, malgré eux, qu’il est difficile de faire du théâtre ou de la danse sur un temps court ; qu’une pièce, qu’un ballet, qu’un récital, qu’un spectacle artistique, quel qu’il soit, ne peut trouver son ampleur, son souffle, sa grandeur, qu’à partir d’un certain temps de représentation. Cette programmation, qui paraît, dans sa première moitié tout du moins, être moins un lieu « d’indiscipline » qu’un fourre-tout où l’on se décharge de ses fausses bonnes idées, est aussi une sorte de réservoir canalisant toutes les tendances, bonnes ou mauvaises, de l’art vivant contemporain. Impossible de prévoir ce que l’on y trouvera : l’incertitude y est reine, et, on le constate de nouveau, on ne peut s’attendre raisonnablement à autre chose qu’à de petits spectacles, à la mesure de leur durée réduite, et non à des œuvres immenses à l’insurmontable beauté ou à l’intelligence mémorable.

Tapis rouge, dans le cadre des Sujets à vif, interprétation Nadia Beugré, Seb Martel, chorégraphie Nadia Beugré, musique Seb Martel, conseiller artistique et dramaturgie Boris Hennion, régie technique Anthony Merlaud.

R2JE, dans le cadre des Sujets à vif, conception et interprétation Clément Dazin, Chinatsu Kosakatani, bande originale Spike, regard extérieur Bruno Dizien, Cristina Santucci.

Prochaine date : 13 juillet à 18 h au Jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph, Avignon (84). 1h20.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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