L’autre parole

l’alternative vitale.

Le désordre phénoménal du XXème siècle, ce fut avant tout le remuement indifférent des politiciens venus corrompre la littérature, qui, déjà depuis 1789, était affaiblie, subissant la torsion entre royalistes et républicains. Par une bizarrerie déplorable, au moment où la question d’un monarque ne se posait quasiment plus, tous les grands écrivains royalistes étant morts avec le XIXème siècle, et où on pouvait espérer une sorte de paix idéologique dans les rangs artistes, on portait le coup fatal à la beauté, en la changeant en gueuse. On dévasta le langage par toutes sortes d’asservissements.

Il n’était plus simplement question de mettre sa plume au service du régime en cours, comme lorsque autrefois, Bossuet dédiait son Discours sur l’histoire universelle à « monseigneur le Dauphin », défendant ainsi une certaine idée de la monarchie absolue. Il n’était plus question de défendre sa foi politique orgueilleusement et avec la radicalité suprême et consternante des génies, comme Hugo ou Lamartine. Le XXème siècle, chaos remarquable, invente l’écrit-mouchoir, c’est-à-dire le livre qui torche aimablement les systèmes politiciens, et qu’on jette quand on change d’avis – plus exactement, quand l’Etat, aléatoirement vénéré, chute, ou n’est plus à la mode. Faut-il réellement citer des noms ? On ne compte plus les stalinistes repentis, les collabos excusés, les maoïstes qui ne savaient rien, les fascistes en désintoxication. C’est le bouquin à enjeu gouvernemental, le surf sur la dictature en vogue. Contre quel monolithe du moment va-t-on se blottir ? On n’en veut pas aux auteurs : c’est l’époque qui l’impose.

Là, l’explication du désintérêt intégral pour le langage littéraire supposément essentiel : la poésie. Devenue passion élitiste et donc méprisée (curieuse mise en place du dénigrement continuel de ce qui nous dépasse), l’expression poétique, pour laquelle il manque une définition, s’est un jour retrouvée dans l’enfer des bibliothèques, reléguée aux sous-étages, adorée par quelques furieux, ignorée par l’ensemble. On admire les morts et les vieux, par une sorte de condescendance polie venue de la tradition exécrable du respect aux anciens. Et encore, on les admire, mais par adhésion théorique : ils font partie de l’Histoire, on n’y comprend pas grand-chose, mais ils ont notre amitié préjugée, notre bienveillance bourgeoise. Les jeunes et les vivants, eux, sont suspects avant tout ; on doute de leur baragouin, on trouve cela prétentieux, trop voyant, et leur famille leur rappelle au dîner qu’il faut être réaliste et préparer sa carrière. On n’arrive ainsi jamais à saisir la force phréatique du poème, son indispensable volcanisme, son sens transhistorique, inactuel. On ne comprend pas la nécessité du poète. On n’y voit trop souvent qu’une curiosité, une anecdote, une fantaisie du passé.

En fait, certains croient savoir – ils le disent en murmures – que la poésie, c’est en fait des tas d’alexandrins moulinés, ennuyeux de fond en comble, mais qu’il faut faire semblant de trouver charmants. D’autres tonitruent, parfois pour la louer, parfois pour la mater, que la poésie, c’est le déversement du n’importe quoi, n’importe comment. D’autres encore jurent par tous les dieux que vraiment, ce n’est plus ce que c’était, on a oublié le fameux « Beau Bon Vrai », et que la poésie, c’est Racine exclusivement. En tout cas, tous se mettent d’accord pour ne jamais en lire. Pourtant, avec un texte aussi obstinément fondateur que Crise de vers, on eût pu croire à un renouveau réel, presque populaire, de la poésie. Il avait en fait déjà existé, c’était le point final. Mallarmé lâche sa bombe en 1886, médusant les ploucs : il entreprend, dans sa langue sibylline, de définir l’exacte métamorphose qui a lieu depuis quelques années dans le rapport du poète à son œuvre. On ne reviendra pas sur le sondage brillant qu’il effectue dans la poésie de son temps. Allons d’un coup à la fin de ces pages, où tout est dit : « Un désir indéniable à mon temps est de séparer comme en vue d’attributions différentes le double état de la parole, brut ou immédiat ici, là essentiel ».

la poésie, parole d’ailleurs

Parole brute, parole essentielle : différence à entendre d’urgence, qui éclaire en sourdine tout ce qu’on a lu depuis. Car Mallarmé profère ce qui rampe dans le gouffre de l’art moderne. D’un côté, les bruts, vraiment des brutes, qui narrent, enseignent, même décrivent […] l’universel reportage, petits lampions, et de l’autre, immenses soleils, ceux qui refont un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire. Etranger à la langue : c’est tout ici l’exil du langage ! L’autre parole ! La poésie, parole d’ailleurs, alternative vitale aux spectres pragmatiques, aux niaiseries matérialistes, à la littérature raconteuse ! Contre le mot réifié, contre le déballage maniaque des faits, contre la narration confortable, Mallarmé est ici de plain-pied dans l’effroi symboliste, juste rancune, juste vengeance contre les blablas vidangés de mystère.

Disons-le sans frémir, le Maître lapide sans trop le cacher l’hérésie naturaliste, qui a mené, d’un côté, les auteurs dans l’impasse positiviste (en cela, Huysmans avant tout vu avant tout le monde), et de l’autre, le public dans une sorte de débranchement systématique, de soumission aux manigances zoliennes. Car ce n’est désormais plus tellement une énigme : le sol s’est crevé entre les réalistes et les autres, et, en tant qu’auteur, on est soit un fils aimant de Zola, soit un ringard. Mallarmé cristallise la rébellion contre le gourou de l’atavisme, qu’il respecta pourtant – ce qu’on ne lui rendit pas. Il s’écriera dans Brise Marine : « Fuir ! Là-bas fuir ! ».

Il faut ici mieux saisir ce que le poète dévoile dans Crise de vers. Ce « là-bas » n’est pas exactement une « utopie » du langage, dans le sens où Thomas More a forgé ce mot – un arrière monde intangible destiné à accomplir certaines chimères politiques. Plus exactement un « exil » du langage : c’est-à-dire, un lieu bien terrestre (Mallarmé ne fait pas dans le récit d’anticipation ou le space opera), mais délié de toutes les anomalies d’une parole banale et cousue d’avance. Il s’agit d’extirper le langage du déchargeoir à lieux communs afin d’en réinventer la partition, d’en réinvestir la profondeur. La « parole essentielle » est alors un triple exil : dans l’Histoire, exil contre le naturalisme atmosphérique. Dans la poétique, exil dans un ailleurs cérébral en quête d’une impression concrète du monde. Dans le langage, exil dans une remise en cause sempiternelle des « mots préfabriqués ».

Ceci n’est pas seulement une révolte passagère, ni un caprice de dandy ; Mallarmé touche du doigt l’urgence de braver le Néant par la contemplation dénudée de toute construction linguistique morale. C’est avant tout la fouille de l’absolu : en dehors des représentations, de leur cohérence illusoire, il désire atteindre une cohérence supérieure, celle de l’être. De là découle l’extrême paradoxe de sa poétique : conscience d’une transcendance harmonique de l’être (héritée, probablement, de Baudelaire), constat terrifiant de son inaccessibilité. C’est toute la puissance de la « fonction poétique » du langage, que Roman Jakobson oppose à la « fonction référentielle » : le poète s’approprie le dictionnaire, et le décante de toutes ses aberrations utilitaires, afin de mener la parole dans une limite d’elle-même, infiniment plus proche de l’être que les tartines explicatives.

L’exil ! Assurément, Mallarmé fit des enfants bien différents. Nous disions : Bonnefoy, qui s’approprie Mallarmé et radicalise sa « notion pure » au profit d’une « poétique de la présence », où l’utopie n’a plus de place. L’exil y vit encore sous la forme d’un refus du langage conceptuel, des idéologies qui caractérisent l’expression moderne. Bonnefoy pratique « l’exil dans la présence » à une époque où la parole se jette de plus en plus loin dans la distance au travers de la production torrentielle de mots. Valéry, lui, retenait de Mallarmé le rejet de la « parole brute » : « La poésie est l’ambition d’un discours qui soit chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter », (« Passage de Verlaine » dans Variété II). Claudel va plus loin encore, lorsqu’il fait rétorquer son « Poète » à Jules : « […] les poèmes se font à peu près comme les canons. On prend un trou et on met quelque chose autour » ; désormais, c’est « l’idée d’un poème considéré non plus comme une émersion mais comme une lacune », « un poème qui s’obtiendrait par une espèce de décantation » (« Jules ou l’Homme-aux-deux-cravates », dans L’Oiseau noir dans le soleil levant) qui gagne l’esprit ; le langage poétique ne fait qu’encadrer, il ne fait référence à rien, rien n’y surgit, sauf un seul mot, gavé de sens. La voix poétique se définirait contre, affronterait un même monstre conjugué en visages particuliers : « parole brute » pour Mallarmé, « idéologie » pour Bonnefoy, « langage ordinaire » pour Valéry, « émersion » pour Claudel.

À dé-densifier ! – trop plein de références ! Dès lors, tout devient clair : parce que fièrement exilée, fièrement loin des mots livrés crus ou plutôt précuits, des choses bêtement choses, des récits ronflants, du doigt général pointé sur l’objet particulier, la poésie doit être exactement l’inverse du manuel, donc elle est poliment détestée par l’époque terre-à-terre. « Parole essentielle », d’un seul geste sens, symbole, rêve et littérature, exil du langage, la poésie se doit d’exhiber sa différence, se décaler, s’inventer. C’est l’autre parole, celle qui ne décrit pas le monde mais qui le dit, et par conséquent que le monde n’écoute pas ; et c’est sûr qu’il a tort – puisque cette langue le concerne plus que jamais. Dans les librairies, combien de volumes insipides racontant des histoires idiotes dans un style de buffle pour un seul livre de poésie ? Combien de témoignages fétides, d’essais démonstratifs, de romans cancéreux, d’autofictions bovines, d’articles bouffis, pour une seule manifestation de cette parole d’ailleurs ? Combien, enfin, de rires nauséeux lancés aux bouilles des obsédés de poésie ? Infiniment trop ! Qu’importe : l’ailleurs subsiste, quelque part. Baudelaire rugissait déjà aux ricaneurs sociaux, saisi de la furie de l’exil poétique, et nous le suivrons loin des bourbes : « N’importe où, hors du monde ! ».

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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