Le romantisme dépucelé

l’écrivain et l’utopie.

Il est toujours périlleux de mêler aux suprêmes forces littéraires, aux jets de style grandiose, à la supériorité radicale du verbe, les infectes bassesses de la politique qui aplatit et ridiculise tout ce qu’elle effleure. Même la pensée, aussi solide soit-elle, s’avilira toujours plus à manigancer avec les gouvernements et les ambitions gestionnaires qu’à donner dans l’hypocrisie et la satisfaction aristocrate. Parce que la politique, en tant que métier-politikè (et non en tant que discipline-politeia, qui mérite, comme toutes les autres, étude et intérêt), arrache l’individu de lui-même et lui donne l’illusion féroce et mortifère du pouvoir tribal, la littérature en est forcément le contraire, ou, mieux encore, ne la concerne pas.

Toutefois, il serait bien malhonnête de nier les communications historiques qu’entretiennent ces deux antipodes ; ces communications, envisagées ici en dehors des considérations sociologiques sur la littérature, sont parfois encombrantes, notamment lorsque les écrivains se permettent de bien douteux soutiens aux régimes, qui sont tous provisoires, ou, en miroir, lorsque ces régimes se réclament de certains écrivains mythifiés (en France républicaine : Voltaire, ou Hugo). L’utopie, dans ce dialogue tendu, tient autant de l’un que de l’autre : plus proche de l’élan créateur que du discours didactique, et en même temps plus concernée par la science politique que par l’esthétique et la poétique, la représentation utopique, qu’elle soit proférée ou non dans des œuvres, peut être, pour l’écrivain, autant la conjugaison tangible et édifiante de sa pensée que l’égarement de ses aspirations partisanes. C’est, comme il en existe peu, un cas limite, une exception raisonnable de l’irréconciliable disharmonie entre les gouvernements et les artistes.

Ne refaisons pas la frise : Platon, Xénophon, More, Fénelon, tout est dit sur la vaste histoire de l’utopie, ni sur sa définition, discutées amplement dans les presses universitaires, et impossibles même à résumer. En France, la littérature de l’utopie prérévolutionnaire a une histoire riche et largement étudiée : Thélème de Rabelais, Cyrano de Bergerac et sa Lune, Candide et son Eldorado… Le bouleversement intellectuel fondamental que provoque la Révolution Française se trouve moins dans l’évolution des formes et des concepts, qui reprennent régulièrement les mêmes motifs, que dans la prise de conscience soudaine que cela pouvait être autre chose que de la littérature, que cela pouvait pénétrer dans le réel, le contaminer, voire s’y installer.

l’art de l’éternel

La Révolution, par une magie soudaine, a incité l’épiphanie des utopies réelles, et par conséquent, le développement brutal et massif des tentatives, hésitations, propositions de réformes ; car, si on avait beaucoup écrit sur les mondes imaginaires et les sociétés parallèles, qu’ils soient des idéaux ou des repoussoirs, on n’avait jamais compris, ni même conçu primitivement, sauf peut-être chez Rousseau, que ces idées pourraient être concrétisées, dans les mains de ceux-là mêmes qui les avaient formulées. L’effervescence qui a suivi la Révolution, répercutée sur tout le XIXème siècle, que ce soit par progressisme ou par réaction, a permis à toutes les sortes d’utopies de pouvoir, enfin, s’écrire, c’est-à-dire s’incarner, et non plus simplement se rêver comme c’était le cas auparavant. Le fatalisme monarchique révolu, on avait, dans les parlements et les cerveaux politiques, démuré un champ des possibles aussi infini que celui qui s’ouvrait sous la plume. Mais l’ironie est, souvent, le dieu de l’Histoire : à défaut d’expliquer les évènements, elle les soulage. C’est bien plus tard, avec ce que l’on a appelé la génération de 1830, que, de manière historique, l’écrivain et l’utopie ont commencé à se concerner l’un l’autre. Durant les quarante années mouvementées qui suivirent la Révolution, la littérature, mal assise sur une lande dévastée, hantée par la Terreur et ses boucheries, puis sabotée par le fiasco prolongé de la Restauration, se brûla la plume sur le pénible problème politique, qui incitait soit au royalisme débordant et bouchonné, soit au républicanisme aboyeur, avec la passade napoléonienne pour, en apparence, mettre tout le monde d’accord. Evidemment, les prémisses étaient claires : les Méditations poétiques de Lamartine (1820) et la préface de Cromwell de Victor Hugo (1827) annonçaient quelque révolution. Du côté de la philosophie, le comte de Saint-Simon jetait les bases de son utopie socialiste, très élaborée, suivi de sa horde de disciples, qui eut une influence durable. Mais la littérature, renfoncée par les ultras au pouvoir, avait ravalé ses envies de société meilleure. La bataille romantique faisait rage, et il fallut attendre un revirement politique pour voir éclater le triomphe de cette génération.

C’est donc, par une ironie joyeuse, en 1830, à la mise en place de l’hypocrite monarchie de Juillet qui proposait un juste milieu entre royauté et démocratie, que les lions furent lâchés et que, en contraste avec l’effarante niaiserie de ce nouveau régime artificiel, la génération de 1830 put rugir la nouvelle littérature. Souvent teintées d’espoirs politiques (mais pas toujours !), les figures flamboyantes de cette génération furent les héros du Nouveau Monde Mental accouché par les brèches à répétitions creusées dans l’ancienne clameur univoque de la France traditionnelle. Hugo et Lamartine, à l’origine légitimistes, évoluent peu à peu vers un libéralisme (au sens de l’époque) qui finira, pour l’un, dans l’archi-républicanisme vexé, et pour l’autre, dans une approbation forcée du Second Empire pour cause de misère matérielle. Mais ces deux champions du romantisme, dès 1830, et quoique séparés par une différence d’âge notable, mèneront leurs combats autant sur les chaires officielles que dans leurs ouvrages, lyriques, dramatiques et romanesques. La littérature – et c’est ce qu’on leur a, peut-être à juste titre, reproché – devient le vecteur d’un programme, d’une ambition, d’un projet, et même d’une rébellion politique. Hugo, dans son théâtre, scandalise les barbons crispés qui détiennent les clefs du « Beau Bon Vrai », et fait débouler le Peuple sur scène et dans la salle. Lamartine se présente à la députation et publie son manifeste pour la Politique rationnelle proposant un ensemble de mesures d’une modernité stupéfiante (abolition de la peine de mort, suppression de la pairie héréditaire, liberté totale de la presse, création d’un véritable enseignement populaire, élargissement du droit de vote, et même séparation de l’Église et de l’Etat). Michelet, historien débraillé, bizarre, partisan, mais passionnant, lâche en 1831 une visionnaire Introduction à l’Histoire universelle, sorte de prélude à son Histoire de France, réhabilitation du Peuple dans le roman national, qu’il écrira à partir de 1833, et pendant trente ans. Même le toujours aussi superbement royaliste Chateaubriand, du haut de sa cervelle de génie total, se met à rêvasser, en 1831, sur un avenir où le peuple vaincrait la misère : « Un temps viendra où l’on ne concevra pas qu’il fut un ordre social dans lequel un homme avait un million de revenus tandis qu’un autre homme n’avait pas de quoi payer son dîner. D’un côté, quelques individus détenant d’immenses richesses, de l’autre, des multitudes sans nom de troupeaux affamés. ».

La rage romantique n’était cependant pas, pour tous, de même nature. Gautier, comme le rapporte une anecdote célèbre, défendit Hernani avec fougue et provocation, mais ne fut que très rarement tenté par les sujets et les revendications politiques. Musset, malgré la profondeur avec laquelle il ironise sur sa condition d’enfant du siècle, et par là même, sur les giboulées politiques ayant traumatisé sa génération, ne se construira jamais en poète engagé, c’est plutôt tout l’inverse. Si la génération de 1830 était animée d’un même élan prométhéen, anéantissant, au moment du scandale qu’elle créa, toutes ses divergences internes, celles-ci réapparurent nécessairement plus tard, lorsque l’art romantique fut installé comme l’art européen moderne et suprême. On découvrit alors que l’utopie romantique n’était que l’écheveau compliqué de dizaines de destins différents, aux aspirations et aux poétiques souvent opposées, mais tous arrivés en même temps, avec en commun le désir de proposer un art de demain, résolument recentré sur le sujet, épluché de toutes les croûtes classicistes et débarbouillé des amphigouris humanistoïdes.

Deux coups durs abattront avec violence l’utopie romantique de ceux de 1830 : l’un artistique, l’autre politique. En 1843, le drame Les Burgraves de Victor Hugo est un four total ; le poète hier adulé est désormais agoni, répudié, démoli par la presse, et on sonne, à toutes les portes, pour dire que le romantisme est fini, que ce n’était qu’une parenthèse, et que le classicisme renaît sous la forme du (pitoyable) phénix Ponsard, dont l’impayable Lucrèce, la même année, est un triomphe. Cinq ans plus tard, la double révolution de 1848, revers implacable de celle de 1789, acheva le saccage des illusions, et l’utopie soudain ressuscitée en février est enterrée en juin. Baudelaire, dégoûté du socialisme, se dira « dépolitiqué » après le fiasco de la deuxième République, écrasée d’un coup de talon trois ans plus tard par le futur Napoléon III. Utopies en berne : Hugo, outré, s’exile ; le spleen pré-décadent remplace peu à peu l’ennui romantique ; il n’y a plus d’idées nulle part, que des partisans ou des dissidents suivant l’humeur et l’argent reçu du gouvernement. Dépucelé, le romantisme est désormais abîmé mais non abattu ; il vit encore, grâce à Baudelaire qui l’a redéfini entre temps comme l’art de l’éternel tiré du transitoire, sauvant ainsi, au moment critique, une notion prête à passer pour ringarde jusqu’à la fin des temps.

l’utopie littéraire définitivement se meurt

Il faudra attendre la Commune pour voir ressurgir l’utopie comme vecteur de création littéraire. Après l’humiliation grotesque de 1870, prouvant le ridicule abouti du souverain de cirque Napoléon III, un sursaut fait s’éveiller à nouveau le Peuple. De cette insurrection parisienne résultera une utopie presque réalisée, puisque pendant quelques semaines, on envisagea des inventions concrètes de gestion anarchique pour la capitale.

On sait que Rimbaud était sur les barricades, et en a tiré des poèmes évanescents. Jules Vallès, quinze ans plus tard, dans L’Insurgé, racontera l’effervescence sublime et paradoxale de ces jours de révolte. Hélas, la plupart des écrivains, conscients que les manifestants dansent sur le cadavre fumant de toutes les utopies philosophiques du siècle (Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Bakounine…), éreintent les participants de cette émeute qu’ils jugent déplacée, violente ; Leconte de Lisle les appellera « incapables, envieux, assassins, voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués », Daudet les « têtes de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les toqués, les éleveurs d’escargots, les sauveurs du peuple, les déclassés, les tristes, les traînards, les incapables », Edmond de Goncourt se réjouissant du massacre des insurgés, Flaubert allant jusqu’à envoyer à George Sand, qui elle aussi méprisait les communards : « Le peuple est un éternel mineur. Je hais la démocratie. ». Ultime coup de grâce porté aux utopies romantiques que cette ligue d’écrivains vociférant contre la jeunesse communarde tentant de refaire 1789. Définitives funérailles d’une génération qui avait cru marier les extrêmes, qui voulait penser une refondation politique de la littérature, avec un panache souvent éblouissant, mais nécessairement périssable, et au bout du compte consternant. Quelques restes utopiques baliseront la fin de siècle : l’anarchisme adorable du premier Barrès, puis de Mirbeau. Le rayonnement contrarié des utopistes catholiques décadents, dont « le lieu qui n’existe pas » est un paradis perdu, à reconquérir à tout prix, mais toujours trop loin, toujours blessé par le péché originel qui sépare : Barbey d’Aurevilly, Bloy, en un certain sens Baudelaire.

À peine le socialisme de Péguy et l’humanisme de Zola brillent-ils aux premiers temps du XXème siècle que l’utopie littéraire, définitivement, se meurt, pour laisser un champ de ruine à son rejeton monstrueux et macabre, l’idéologie ; et désormais, les écrivains qui parlent encore d’utopie ne seront plus jamais pris au sérieux. La science-fiction alimentaire prend le relais, faisant de l’utopie une banale machine à rêves amusés, à déliriums maniaques et à remontrances didactiques. Le XXème siècle n’a gardé, de l’utopie, que ses deux pires utilisations : l’idéologique, et l’onirique. On a oublié qu’avant tout, elle est fièvre et espoir, mécanisme non figé, quête de révolution perpétuelle, exacte frontière où enfin, l’esprit génial peut se confronter, au risque de s’immoler, au démon de la politique.

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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