Avignon 2014 – Jour 11 – Orlando ou l’impatience

Avignon 2014 - Jour 11 - Orlando ou l'impatience

Grand écart

Pour sa première édition en tant que directeur du Festival d’Avignon, Olivier Py propose principalement trois mises en scène : la création d’un texte qu’il a écrit spécialement pour cette occasion, Orlando ou l’impatience ; la reprise de Vitrioli, sur un texte de Yannis Mavritsakis, qu’il avait créé en 2013 en Grèce ; enfin La Jeune Fille, le diable et le moulin, une adaptation des Frères Grimm destinée au jeune public.

Les deux premières sont jouées respectivement à la FabricA, salle de répétition permanente ouverte l’an dernier par les directeurs précédents, et au Gymnase Paul Giéra, à deux pas de là. Les  représentations, agencées de telle sorte qu’on peut les voir à la suite, sont d’une telle différence, de nature comme de qualité, qu’il faut avoir vécu le grand écart qu’elles suscitent pour en saisir toute l’énormité.

Orlando ou l’impatience est une comédie de plus de trois heures qui, en tant que « manifeste » esthétique, force le respect. Si Py n’avait pas forcément assis d’identité propre ou de puissance morale à son Festival en tant que communicant (ses sorties contestables au moment des municipales et sa gestion ambiguë du « problème » intermittent en ont glacé plus d’un, notamment à cause de la contradiction patente entre ces deux prises de position, la première envisageant une annulation du Festival et la seconde affirmant à l’inverse que le Festival se déroulerait à tout prix), il en a certainement assise une en tant qu’artiste avec cet Orlando qui se distingue nettement dans la programmation du Festival d’Avignon 2014. Fresque baroque, miroitante, intellectuelle, déroutante, presque pirandellienne, sur le théâtre et sur le manque, cette pièce « parle de tout » comme Olivier Py le dit lui-même. L’argument, simple et circulaire, ne tient pourtant à presque rien : Orlando, jeune homme dont la mère est une grande actrice – et une allégorie, comprend-on, du théâtre – cherche son père. A chaque fois que sa mère, poussée dans des retranchements par son fils avide de combler ce manque, lui donne un « nom » de « père possible », qui s’avèrera toujours faux, Orlando est confronté à une « manière » de faire du théâtre, incarnée par ces pères metteurs en scène qui seront, au final, tous et aucun le véritable géniteur d’Orlando. Le poète fou obsédé par sa mort ; l’artiste « engagé » soucieux de théâtre social ; le mystique claudélien ; le clown amateur ; enfin, le balayeur de scène : autant de paternités partielles, de filiations bâtardes, d’ascendances sans issue, avec au centre, toujours, les planches où tout se joue et se déjoue, où tout se coud et se découd. Passant du rire généreux dans les situations à la gravité des thèmes de l’absence, du doute, de l’éternel recommencement, Orlando parvient à une sorte d’osmose spirituelle entre les deux pôles tendus du théâtre classique, le comique et le tragique ; les décors somptueux conçus par Pierre-André Weitz, modelables à l’infini (comme dans Le Prince de Hombourg, la froideur en moins), induisent une idée qui grimpe de minute en minute : à choisir entre le théâtre, « en relief », et la vraie vie, « lisse », il n’y a plus de doute. Cette scène sur la scène, tournée, retournée en tous sens, ces pans de décor ajoutés, enlevés, en fait violemment vivants, contrastent fortement avec la désespérante platitude de ces plaques de bois sur lesquelles sont imprimés, symboliquement, des immeubles et des rues, en une sorte de pochoir banal et sans âme.

Certes, on peut râler contre la vanité apprêtée de la mise en abyme, contre la grosseur du trait, contre le systématisme un peu pataud, contre la redondance obstinée de la situation initiale. Mais ce que l’on admire de Pirandello, Beckett, ou même Shakespeare, doit-on le reprocher à Py ? Car si Orlando cherche un père, Olivier Py aussi – on a compris que c’était la même personne – et il s’appelle tour à tour de ces grands noms. Dans la lignée des metteurs en scène d’épopées intérieures dont le personnage central est le théâtre lui-même, Py a, de toute évidence, sa place. On apprécie la ferveur avec laquelle il se jette dans ce procédé pourtant éculé, en lui offrant une jeunesse indéniable, et celle, aussi, avec laquelle il jette ses comédiens dans les arabesques pliés et dépliés de sa création. Philippe Girard, phénoménal interprète au physique ciselé pour les personnages tragiques et à la voix de lion blessé, incarne tous ces pères avec une fureur tantôt exhibée, tantôt voilée. Jean-Damien Barbin, spectre gueulard et dégingandé, meugle tout le long des tirades à se tordre, comme un enfant qui se donne en spectacle. Eddie Chignara, qui interprète un Ministre de la Culture maniéré et pervers (on ne fera pas l’affront au lecteur de lui préciser de quel véritable ministre, neveu d’un ancien président, il est la parodie outrancière et osée), est magistral et fait pleurer de rire une audience conquise. Comédie de types autant que tragédie en soubresauts, Orlando fait naître de ce thème lourd et dur à manier (l’absence) une véritable vie, un élan dramaturgique proche du déclic organique, de la biologie surgie du rien. En ce sens, les dernières minutes de la pièce sont fulgurantes. On ne peut pas en sortir le cœur froid.

On n’est pas loin de penser tout l’inverse de Vitrioli, sorte d’abject remuement nihiliste et accablé. Là où Orlando fait surgir du néant une vie renouvelée, Vitrioli réduit toute vie au néant. Ici, Olivier Py n’est pas l’auteur, ce qui le dégage de cette charge ; mais sa manière très brutale et au fond vidée de toute introspection d’illustrer ce texte puant, revient tout de même à prendre sur le dos une bonne part des responsabilités (presque des culpabilités) de cette pièce. S’inscrivant dans la programmation des « auteurs grecs contemporains au Festival d’Avignon », Vitrioli est censé nous montrer à quel point la jeunesse grecque est enfoncée dans un abysse d’incompréhension, et pourquoi la société en est le premier bourreau. Bien. Tournant autour de procédés et de thèmes très petits, très veules, très faciles parce que non retenus (humiliation, mutilation, inceste, torture…), cette intrigue, dont le pourrissement est assumé, et supposé refléter un état des choses, est, sans aucun doute, d’une banalité sans nom. On voit ce genre de grimace rhétorique depuis vingt ans au cinéma, ce genre de torture porn lugubre et idiot, qui serait, nous dit-on, le miroir de notre société. Le miroir, nous y voilà : affirmée comme une prise de parti esthétique de la part d’Olivier Py, la thématique du miroir est au centre de cette fête noirâtre et sans âme ; le public, séparé en deux, se regarde, tandis que la scène est au milieu ; cette scène, recouverte d’une boue collante, représente un appartement familial (la mère, le fils, le beau-père) dans lequel tout serait chanci, moisi, stagné, souillé. Le fils, victime de tout ce qui l’entoure, s’écrase peu à peu dans une maladie sans nom, et, hanté par tous ces personnages horrifiques, devient le pantin du monde qui l’entoure, jusqu’à subir les plus basses exactions. Voilà l’argument de cette foutrerie : l’annihilation d’un être humain ; l’objectif n’est pas de réfléchir sur le sujet, sur ses angoisses et ses oppressions, mais bien de le réduire, mot pour mot, à rien, dans une sorte de complaisance ultraviolente qui veut nous faire subir un choc psychologique, une expérience épouvantable. Hélas, quand on a soupé de toutes les plus viles esthétiques, que ce soit au théâtre ou au cinéma, quand on connaît ce genre de procédé, cette prostitution au spectaculaire et à l’absence de propos, cette détermination dans l’abaissement et la rigidité cadavérique, on ne peut qu’être interminablement lassé. L’amour du sale et des degrés inférieurs de la dignité est un ingrédient apprécié des fauteurs de trouble et des charlatans admirés du beau monde. Il est dommage qu’Olivier Py se soit abaissé à ce genre de récurage sans intérêt. N’y a-t-il donc rien d’autre à faire de la crise d’identité qui empoigne nos contemporains, qu’une vague charpie inhumaine et crasseuse, qu’un retranchement continuel de ce qu’il leur reste d’inexpugnablement vivant ? Car il n’y aucun feu dans ces productions de dernier ordre. On n’est pas face au mal baudelairien, dévoreur et exalté, époustouflé, foudroyé ou débauché. On est seulement face à un délabrement de tous et de tout, à une torture volontaire et impassible, enfin, à un nihilisme, un postmodernisme primaire et primate, sans saveur, juste pestilentiel, juste épuisant de lâcheté et de défaitisme.

Py a voulu certainement nous montrer, avec ces deux mises en scène, l’étendue de ses centres d’intérêt, et son éclectisme à tout crin. Qu’il fasse preuve d’un éclectisme plus sélectif, et nous le suivrons où il veut sur les pentes de ses angoisses et de ses obsessions.

Orlando ou l’impatience, texte et mise en scène Olivier Py, scénographie, décor, costumes et maquillage Pierre-André Weitz, musique Stéphane Leach, lumière Bertrand Killy, son Philippe Perrin, avec Jean-Damien Barbin, Laure Calamy, Eddie Chignara, Matthieu Dessertine, Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer, Stéphane Leach, François Michonneau.

Prochaine date : aucune au Festival d’Avignon.

Vitrioli, de Yannis Mavritsakis, mise en scène Olivier Py, traduction Dimitra Kondylaki, scénographie et costumes Pierre-André Weitz, lumière Bertrand Killy, assistanat à la mise en scène Xenia Themeli, assistanat à la scénographie et aux costumes Paul Thanopoulos, avec Maria Kechagioglou, Minas Chatzisavvas, Nikos Chatzopoulos, Dimitris Lalos, Periklis Moustakis, Kitty Paitazoglou, Haris Tzortakis.

Prochaines dates : 16, 17, 18, 19 juillet à 22 h au Gymnase Paul Giéra, Avignon (84). 1h30.

Informations et réservations : 04 90 14 14 14 (7j./7 de 10h à 19h), www.festival-avignon.com, et dans tous les magasins Fnac de France, Suisse et Belgique.

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Jean Belmontet

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