Pour une sacralisation de la luxure

Pour une sacralisation de la luxure

abandon au péché de la chair.

Parmi les fourvoiements symptomatiques que la télévision moderne a infligés au sens esthétique, il en est un, particulièrement voyant, et pourtant, toujours piteusement débattu des seuls points de vue de la morale et de la sociologie : la représentation de la luxure. Point d’embarquement éthique et point de désolation réactionnaire : mais formellement, la représentation contemporaine de la Chose, est rarement belle, rarement neuve, rarement artistique et surtout rarement justifiée.

Qu’il n’y ait aucun malentendu ! Ne parlons pas de ce qui choque ou ne choque pas, de ce qui tient du scandale culturel, ni de ce qui fait marmonner les parents poules ; ne parlons pas de psychanalyse de l’époque, ni de déchaînement des mœurs, ni de déchéance des pratiques. Parlons – et c’est bien la seule aventure qui vaille un combat – de Style.

Montrer est une chose : en soi, il n’est pas impertinent de se faire égrillard, ou obscène, voire complètement démonstratif, mais cela devient un vice (un vrai péché, capital), quand la complaisance remplace la légèreté ; ou quand l’abrutissement remplace la fureur de « donner à voir ». Tout cela n’est sûrement pas clair pour un grand nombre de personnes, qui ne voit en la représentation de la luxure, qu’une simple grivoiserie à étages ; on croit souvent, par exemple, au cinéma, que montrer une scène osée doit se faire sur une échelle horizontale (si on ose le dire ainsi), et qu’il y a, grossièrement, trois manières de faire cette scène : au premier degré de l’échelle, tel film prudent détourne la caméra au « moment où » ; au second, tel autre film consensuel ne montre que la partie des corps la moins intéressante ; et enfin, tel dernier film audacieux met le cadre large et montre tout. En réalité, ces considérations anecdotiques, en balancier, ne valent rien pour elles-mêmes ; et bien souvent, cela n’est vu qu’au prisme du « public » : tel film pour grand public, tel autre pour un public adulte, tel autre pour un public pervers ou épris de scandale… Et les bornes sont toujours sujettes à d’éternelles disputes politiques et éthiques ; disputes fondamentalement idiotes, car la question qui taraude les sermonneurs est : « que montrer ? » ; alors qu’elle devrait être : « comment montrer ? ».

Culture et luxure…

Il est bon de rappeler à tous les minuscules provocateurs actuels, qu’ils soient littérateurs, cinéastes, peintres, metteurs en scène, voire même chanteurs, que la luxure dans l’Art, l’étalement charnel, l’orchestration de l’acte, n’ont pas été inventés avec mai 68, la Révolution Française ou la séparation des Eglises et de l’Etat ; en bref, ce n’est pas « moderne » que de montrer du salace. Ce n’est pas non plus « moderne » d’étaler les moeurs, d’invoquer le réalisme, de troubler les représentations classiques de la sexualité. On pourrait citer des étages entiers de bibliothèques remplis de saletés de tous les genres, de tous les siècles, de toutes les « orientations ». On pourrait s’arrêter à peine sur Sade, lire certaines hardiesses antiques, parler des heures des poèmes scabreux de Théophile Gautier, de La Fontaine, des libertins, d’Apollinaire, voire de Rabelais… Alors pour l’arrivisme déterminé de certains, prétendant « libérer les chaînes » de l’Art… on repassera ! C’est avouer son ignorance crasse que d’affirmer que plus on montre de scènes crues, plus on est moderne. Dénonçons : Catherine Breillat, ou le Lars Von Trier des débuts pour le cinéma ; et, malgré ses fulgurances passionnantes, Michel Houellebecq pour la littérature.

« Comment montrer ? » On ne se pose plus la question et ainsi, tout devient binaire : soit on est pudique et on ne veut rien voir, on s’offusque, on crie au scandale, on en appelle à la civilisation, au bon et au bien ; soit on est impudique, on en appelle à la modernité, et on défend la liberté de ces gens à dégobiller leurs manières vulgaires et leur manque phénoménal de talent. On croit que plus on versera dans le réalisme total, dans le détail, mais dans un détail sournois, injustifié, dans un détail complaisant, plus on sera le visage de la modernité. Dans la conception de ces faux modernes, il ne faut plus d’intermédiaire stylistique ; au cinéma, le cadre doit être cru, hasardeux, presque pornographique ; en littérature, les mots doivent être bas, directs ; on est dans la jactance, le défilement, l’inconscience, et non plus là dans la recherche de la Beauté, qui n’est pas une recherche de la Bonté, de la Morale, ou du Bien, mais bien une quête positive de l’œuvre.

La littérature n’exprime pas la moitié des crimes de la société.

Choisissons, entre personnes intelligentes, une voie tierce. Barbey d’Aurevilly écrivait : « J’ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littérature moderne ; mais je n’ai, pour mon compte, jamais cru à cette hardiesse là. Ce reproche n’est qu’une forfanterie… de moralité. La littérature, qu’on a dit si longtemps l’expression de la société, ne l’exprime pas du tout, – au contraire ; et, quand quelqu’un de plus crâne que les autres a tenté d’être plus hardi, Dieu sait quels cris il a fait pousser ! Certainement, si on veut bien y regarder, la littérature n’exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmantes. Demandez à tous les confesseurs – qui seraient les plus grands romanciers que le monde aurait eus, s’ils pouvaient raconter les histoires qu’on leur coule dans l’oreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre d’incestes (par exemple) enterrés dans les familles les plus fières et les plus élevées, et voyez si la littérature, qu’on accuse tant d’immorale hardiesse, a osé jamais les raconter, même pour en effrayer ! […] La littérature moderne, à laquelle le bégueulisme jette sa petite pierre, a-t-elle jamais osé les histoires de Myrrha, d’Agrippine et d’Oedipe, qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement vivantes […]. » (Préface de La Vengeance d’une Femme, dans Les Diaboliques) Il n’est donc pas question de s’enterrer sous la pruderie, l’hypocrisie, la gentillesse visuelle, stylistique. Il n’est pas question d’interdire la luxure à l’écran ou dans le texte ; c’est même, absolument, un sujet passionnant, un des plus riches.

Donner à voir n’est pas tout montrer.

Il est seulement question de rétablir l’échelle vraie, verticale, qui va de la mauvaise représentation (sans style, maladroite, fagotée, ou au contraire outrancière) jusque, tout en haut, à la bonne (esthétique, justifiée, stylisée, travaillée, sensible, mise en lien avec un personnage, une conception de la réalité, un mouvement sémantique). La pudibonderie et la complaisance doivent être savamment méprisées ; et ainsi, réconciliera-t-on probablement ceux qui rejettent, effrayés, toute forme d’art moderne, et ceux qui plient comme des roseaux sous la mode archi-réaliste. Il faut avant tout remettre la Chose dans un prisme d’Art et de représentation, et re-sacraliser – cela est un comble ! – la mise en scène de toutes les luxures. « Donner à voir » n’est pas « tout montrer » ; c’est choisir, pour émouvoir et intéresser, et remuer, et faire « le Beau », c’est choisir comment montrer l’intime et y poser un regard ; c’est faire de la luxure dans l’Art, non plus une revendication, ou à l’inverse une abomination, mais seulement un véhicule vers le sens ; qui donc est capable d’entendre cela en 2013 ?

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Jean Belmontet

Rédacteur / Auteur

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