Ibrahim Maalouf

Le renouveau.

Inventeur de son, il a su ne pas oublier son héritage, le prendre à bras le corps pour se l’approprier et livrer aujourd’hui une musique empreinte de l’histoire du monde et résolument tournée vers l’avenir. Improviser avec la vie, c’est toute la générosité virtuose de ce musicien qui est en train de marquer son temps.

Comment expliquer la popularité de votre musique qui est un mélange de jazz et de musique arabe ?

Dans mon travail il y a certaines choses qui sont très populaires, et d’autres choses qui sont plus spécifiques. Je ne me cantonne pas à un style, à une couleur ou à un public. Lorsqu’on aime l’art, on aime tous les arts. Quand les spectateurs viennent voir mes concerts, ils ne savent pas ce qu’ils vont entendre, ils me font confiance parce qu’il y a un rapport humain qui s’est créé entre nous. Au début du spectacle je fais un travail pédagogique, j’explique la trame du concert, j’aime donner du sens. Je pense que l’enthousiasme et la résonance de mon travail se situent plus dans le rapport que j’ai avec le public que dans le rapport musical.

J’adore la musique populaire comme toutes les musiques. Comme pour les êtres humains, il faut mettre tout le monde au même niveau de respect, c’est cela la société. Dans l’art, il ne faut pas avoir des jugements de valeur.

Votre famille a dû s’exiler du Liban, c’est sans doute quelque chose qui a forgé votre identité, comment le portez-vous dans votre vie ?

C’est un sujet qui est très compliqué. Je me sens autant Libanais que Français. Artistiquement, je m’inspire de mon côté arabe comme de mon côté occidental. J’ai beaucoup de tendresse pour le Liban et en même temps je ressens une grande frustration de ne pas pouvoir faire quelque chose. Même si la population libanaise a prouvé qu’elle est capable de survivre au milieu du chaos.

Depuis deux ans, je vais régulièrement donner des cours dans un collège au Liban, j’enseigne l’improvisation, c’est ma contribution à la vie sociale libanaise… si cela peut aider des jeunes à se sentir libre. Je pense que l’improvisation est une énorme leçon de vie. La situation géopolitique de cette région est très complexe, les enjeux sont trop énormes et nous dépassent complètement.

Vous avez un rôle bien au-delà de l’instrument, de la musique, c’est un rôle dans la société auquel vous tenez. Fait-il partie de l’ADN de ce que vous êtes ?

Pour moi, c’est un engagement au long terme. J’adore la trompette, je suis fou de musique, mais j’ai découvert que ma passion est l’enseignement de l’improvisation. Enseigner est une manière de continuer d’apprendre. Nos parents nous apprennent les rudiments de la vie, notre apprentissage se poursuit dans le milieu scolaire. On a vécu toute cette vie en étant nourri de ce que les autres nous donnent, à un moment on est lâché dans notre vie et on devrait garder toutes nos connaissances pour nous ? Non. Pour moi, la manière la plus saine de poursuivre cet enseignement est de faire passer aux jeunes les choses que l’on maîtrise et que l’on aime. Je tiens à la liberté de création ; ma passion est de transmettre cet amour de la liberté.

Ibrahim Maalouf © Denis Rouvre.

Ibrahim Maalouf © Denis Rouvre.

Que serait votre définition de l’improvisation ?

Improviser, c’est réussir à trouver un dénominateur commun. La liberté de créer quelque chose artistiquement en étant entouré de gens, c’est l’art de trouver les choses qui vont nous faire dialoguer ensemble. La liberté existe parce qu’il y a un dialogue. Improviser en groupe, c’est l’art de se mettre d’accord malgré toutes les différences culturelles, de langage, de niveau, d’âge et de génération. Il faut réussir à créer ensemble. C’est exactement la même alchimie lors des concerts.

Pourrait-on vous prêter l’invention d’un nouveau son avec la trompette ?

Je rebondis sur l’invention de mon père et j’en fais quelque chose de personnel. Il a inventé une manière de jouer de la trompette de la même manière que l’on chante le chant arabe. C’est l’écart de ton possible sur une trompette, mais en réalité, c’est plutôt la manière de jouer. Il joue comme il chante. J’ai pris des cours avec lui pendant longtemps, il m’a appris tout ce qu’il savait faire, et il m’a poussé à aller plus loin que lui en termes de technique et de performance. Toute mon enfance, j’ai composé et créé puis j’ai rencontré des gens qui m’ont encouragé et m’ont donné confiance. Je suis en perpétuelle recherche de quelque chose.

Ce n’est pas commun de jouer d’un instrument comme la trompette et d’avoir une notoriété qui peut se comparer à un chanteur de variété ou de pop rock. Qu’en pensez-vous ?

Cela fait des années que je me bats pour la reconnaissance de la musique instrumentale. Quand j’ai eu les Victoires de la Musique en 2014, c’était la première fois en trente ans que ce prix récompensait un projet instrumental. J’espère que nous serons nombreux à imposer la musique instrumentale comme une musique intelligible et compréhensible par les gens. À nous de faire de la musique qui ait une facilité d’écoute.

Ibrahim Maalouf © Denis Rouvre.

Ibrahim Maalouf © Denis Rouvre.

Cette reconnaissance est-elle importante pour vous ?

Ce qui me fait plaisir, c’est de sentir l’énergie des gens qui viennent à mes concerts. Pendant très longtemps j’ai fait des concerts devant trente personnes, j’aurais pu me décourager, j’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont énormément encouragé, soutenu et donné confiance dans ce que je faisais. J’étais prêt à gravir toutes les montagnes pour que les gens comprennent ma musique.

Maintenant, voir que l’on comprend ce que je fais me donne des ailes. J’ai envie d’aller plus loin, j’ai envie de surprendre, j’ai envie de faire des surprises, de faire des albums complètement fous. Je ne pense pas au côté postérité, car cela donne l’impression d’être arrivé et empêche de continuer à avancer. Je suis en perpétuelle recherche de nouvelles idées et c’est un vrai moteur.

Vous pouvez imaginer où vous serez et ce que vous serez dans dix ans ?

Absolument pas. J’ai envie de faire tellement de chose. Je travaille sur plusieurs musiques de films, je vais collaborer avec plusieurs artistes pour réaliser des albums, je fais des créations avec des compagnies de danse… On fait plusieurs concerts assez forts pour fêter les dix ans de live notamment un à Bercy ; le dernier instrumentiste qui a fait Bercy c’était Miles Davis en 1984. Il y a énormément de projets qui sont en cours. Au début, personne ne voulait de mon album, la création du label s’est donc imposée. Aujourd’hui nous sommes indépendants et cela fonctionne très bien.

Quelle est la question idéale que l’on pourrait vous poser ?

« Que représente la liberté pour moi ? Ma réponse idéale est « la vie ».
J’aime l’idée que l’art soit un carnet et pas juste incarné. Avec un carnet, on fait passer les pages les unes après les autres, et elles ne sont pas obligatoirement en lien les unes avec les autres. Pour moi, l’art c’est remettre en question en permanence la structure des choses, des idées, des certitudes, c’est savoir mettre les choses en relief parfois avec un élément en plus, qui d’un seul coup révèle l’entièreté d’une idée.

Photographie à la Une : Ibrahim Maalouf © Denis Rouvre.

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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