Quand l’occident se rêve

l’utopie aveugle du primitivisme.

Quand l’Occident projette ses fantasmes sur l’art des autres peuples, le malentendu n’est pas loin, et la blessure béante semble ne jamais devoir se résorber. La faute à une inconsciente utopie collective… “Hyène tordue à la démarche fuyante et bancale ; amateur d’obscurité qui se réjouit des désordres du monde ; hyène de tous les excès, source de malheurs.” Devise Dogon. « Je désespère de pouvoir jamais pénétrer à fond quoi que ce soit. Ne tenir que des bribes d’un tas de choses me met en rage. » Michel Leiris, L’Afrique Fantôme.

Cerné par le cri des oiseaux et le son d’un ruisseau, découvrant peu-à-peu le décor de jungle qui nous entoure, en dépassant la végétation buissonnante, c’est en explorateur que l’on parcourt le musée du Quai Branly, musée des Arts Premiers et legs du président Jacques Chirac à la France. De cette mise en scène empreinte de couleur locale, de cette esthétique exotisante qui confine au malaise, déjà s’esquissent notre attitude et notre regard sur l’Autre.

un occident confronté à l’autre

Car l’Autre a un nom. Arts primitifs, arts lointains, arts nègres, arts premiers, arts primordiaux, arts extra-européens, autant de dénominations pour désigner la différence, l’altérité foncière, l’Autre. Littéralement, ce qui n’est pas nous. Il semblerait pourtant que cet art fondamentalement autre ne soit pas né autrement que par notre propre regard, celui de l’homme occidental sur ce qui l’attire et le dérange, le fascine et l’emplit d’effroi. Les arts primitifs ne seraient alors qu’une construction culturelle de l’Occident, une dénomination pratique et rassurante pour englober l’altérité, la tentative d’une civilisation confrontée à un autre modèle. L’art primitif ne désigne rien d’autre que le regard occidental sur l’art extra-occidental. Les utopies, les fantasmes, les normes et les cadres de pensées d’un Occident confronté à l’Autre, ont fabriqué de toute pièce un concept branlant et boiteux, symptomatique d’un malaise profond, d’une terreur réelle.

L’évolutionnisme, le mépris occidental.

Lorsque l’Europe fait l’expérience première de l’Autre, lorsque la civilisation entre en contact avec ce qui, jusqu’alors, était demeuré inconnu, la première stupeur se change bien vite en volonté de domination, physique comme culturelle. Le fardeau de l’homme blanc, les missions évangélistes, le devoir civilisateur des colons s’accompagnent d’un mépris systématique de l’artefact que l’on découvre. Et ce mépris occidental est cautionné par la doctrine évolutionniste, en vogue à l’époque, selon laquelle la différence entre les groupes humains est lue en termes de position sur une échelle de l’évolution. Au zénith, bien sûr, trône la civilisation occidentale, quand les bas échelons sont tenus par ces peuples. L’apparente simplicité des objets, la fonction sociale – et non esthétique – de l’oeuvre, sont autant d’indices pour ceux qui veulent nier à l’Autre toute dimension artistique. L’explication semble simple : l’ art de ces peuples est resté à un stade qu’il ne saurait dépasser, l’évolution ne fait point partie de la destinée de ces productions. En 1916, le critique Marius de Zayas, affirme : « Il n’y a pas d’évolution dans l’art nègre ». On voit donc tous les aboutissements d’une telle idéologie, qui au nom d’une doctrine géo-centrée, va fixer dans le temps une société, ses éléments et des productions.

Gauguin, Apollinaire, Picasso, Artaud, quelques primitivistes…

Les premières décennies du XXème siècle, des ballades d’Apollinaire dans les travées du musée du Trocadéro, à la redécouverte du théâtre balinais, archaïque, cruel et originel par Artaud, dans un climat teinté de négrophilie mondaine dans les années 1930, exposant triomphalement sans pudeur les signes d’un exotisme fantasmé en la personne de Joséphine Baker, ont été marquées par un enthousiasme des avant-gardes artistiques vis-à-vis de la différence, de l’étrange, du neuf, de tous ces masques que porte l’Autre.

Le primitivisme des avant-gardes emprunte l’univers idéologique de l’évolutionnisme, mais opère une inversion des valeurs : la différence est exaltée, le renouveau recherché, l’altérité valorisée, dans un refus croissant des normes et des cadres de pensée dictés par l’Occident, et plus particulièrement par l’Académisme. Mais si primitivisme signifie à la fois son admiration pour un art autre, il le fait au nom de valeurs qui sont siennes, et qui restent totalement étrangères à l’œuvre elle-même, au risque d’entrer en totale contradiction avec elle. Lorsqu’Apollinaire rêve sur la statuaire africaine, il le fait au nom de ses propres considérations esthétiques et ne cherche en rien à comprendre l’essence de cette production qu’il défend. L’art dit primitif devient alors une bannière sous laquelle se rassemblent les défenseurs de l’art non occidental, mais aussi de l’art des fous, de l’art des enfants, des arts des Autres, de toutes ces alternatives à l’art classique érigé en parangon de la tradition académique. C’est au nom de ses propres valeurs esthétiques que l’avant-garde proclame son goût du nouveau. L’art primitif n’est que l’écran sur lequel sont projetées les utopies de ces penseurs d’une nouvelle ère. Picasso, finalement, en ne retenant que la dimension esthétique de l’œuvre d’art africaine, restera peut-être dans l’histoire comme celui qui sera le moins dommageable à ce dont il s’empare : « Tout ce que j’ai besoin de savoir sur l’Afrique se trouve dans ces objets ».

Utopie d’une atemporalité, d’un court-circuit à l’histoire.

Au nombre de ces fantasmes projetés sur la toile malléable de l’Autre, l’idée d’un fond atemporel enfoui loin des fluctuations de l’Histoire, l’utopie d’une origine commune de l’Humanité, le rêve d’une source isolée et préservée des dommages de la société moderne, l’utopie d’une civilisation hors du temps, ou plutôt d’une mémoire des premiers hommes. De manière consciente ou inconsciente, l’ensemble des primitivistes, d’Apollinaire à Artaud, ont, à un moment ou à un autre, été tentés par ce mystère mystique, ce voile de rêves, cette chimère originelle, jusqu’à Malraux qui fera, dans L’Intemporel, de l’art primitif l’un de ces arts hors de l’Histoire. Mais si pareille issue est séduisante, on ne tarde pas à voir ressurgir l’idéologie qui la sous-tend, et qui n’est autre qu’un avatar édulcoré de l’évolutionnisme. En le pensant comme isolé, atemporel, on nie à l’art primitif, à l’art premier, toute propension à l’évolution. L’utopie ne tarde pas à se faire nauséabonde.

Le fantasme occidental d’une origine de l’humanité.

Tous. Tous ces grands maîtres que l’on vénère comme tutelles d’une culture classique, tous, de Baudelaire à Tzara, d’Artaud à Malraux, sont coupables. Tous, comme expression d’une parole et d’une pensée d’un Occident qui se veut centre du monde civilisé, tous sont responsables de cette irrésorbable méprise qui hante encore aujourd’hui nos représentations et parasite notre regard face aux arts extra-européens. Partout court et s’immisce ce fantasme européen d’une mémoire préservée, intacte, non souillée par les dérives de la modernité, primitive, vierge, naïve en quelque sorte, comme la conscience de l’Humanité. Et là où Baudelaire fera l’éloge de cette « barbarie inévitable, synthétique, enfantine » de l’ailleurs, là où André Salmon ira trouver « dans les ruines grandioses et sauvages de l’ancien art nègre les principes mêmes de l’Art », Tristan Tzara louera ce « frère naïf et bon ».

les ruines de notre utopie

La négation de l’Autre.

Mais quel mépris déguisé, quel crachat à la face de celui que l’on feint de comprendre, quel proclamation de supériorité, quel dédain colonialiste que d’imaginer trouver dans l’ailleurs un avant ! Et l’excuse des années n’a pas de prise sur cette accusation : qu’en est-il de ces instincts très profonds promis par une exposition récente au MoMa (Museum of Modern Art) ? Quelle différence avec les propos d’Hamy, conservateur du musée du Trocadéro en 1908 : « du point de vue des arts plastiques […] les sauvages sont de vrais enfants ; ils dessinent, ils pataugent dans la peinture, ils font du modelage comme des enfants » ou encore des pestilentiels propos d’Arthur de Gobineau dans son torchon Essai sur l’inégalité des races humaines daté de 1853 : « la source d’où les arts ont jailli est étrangère aux instincts civilisateurs. Elle est cachée dans le sang des Noirs » ? L’utopie primitiviste a un nom, elle a autant de noms que d’artistes illustres, autant de visages que de savants éclairés, autant de masques que de politiques humanistes, elle est le fantasme d’un Occident démuni face à l’Autre, d’une vieille Europe rongée par ses paradoxes, croulant sous son passé et aspirant à renaître, tel un phoenix, de ses cendres, pour s’incarner dans l’Autre. Pour, enfin, rêver une origine inviolée par la civilisation et l’industrie, la corruption du monde moderne. Et si le prix à payer est d’ignorer l’essence de cet art, les mots de l’Autre, tant pis semble-t-il.

L’Autre n’est que cet exutoire, cette terre promise chimérique et intangible, cette poupée dont s’entiche l’Occident en mal d’ailleurs. Et c’est sans doute la prose noirâtre de Conrad qui incarne le plus intensément le malaise d’une époque, le mal d’une civilisation : « Remonter ce fleuve, c’était comme retourner au tout début du monde, quand la végétation envahissait toute la terre, et où les grands arbres étaient rois ». Face à la sainte raison couronnée Mère par la société occidentale, l’Autre permet cette échappatoire utopique, cette promesse d’une nature sauvage où les instincts du corps, les appétits charnels et la violence naturelle ont encore un sens. L’Autre, c’est le Ça de l’Occident. En vain, Chirac et ses proclamations de bonne foi : « Les vieux schémas de domination qui ont pu régenter les relations entre la civilisation européenne et les autres n’ont plus cours aujourd’hui » ; qu’elles se fassent au nom d’un néo-humanisme idéalisé ou d’un mea culpa colonialiste bien pensant, nos tentatives de régler notre attitude face à l’Autre seront toujours entachées, encrassées, par cette utopie biaisée et dangereuse, féroce et violente, injuste, profondément injuste. Pour reprendre ce titre de l’ethnologue américaine Sally Price, nous ne ferons jamais que d’imposer nos « regards civilisés » à l’art que nous proclamons « primitif », au mépris de la voix même des peuples dont émane cet art. Les musées que nous inaugurerons à la gloire de l’Autre seront sans doute les musées de nos illusions, les témoins de notre méprise, les ruines de notre utopie.

Il semble que l’on ait oublié, ou trop tard entendu, la voix de l’anthropologue de l’art Ernst Grosse, dont la pensée s’est pourtant élevée dans un contexte favorable au discours évolutionniste : « On ne saurait excuser un savant qui de notre temps construit des théories sur l’art, sans savoir que l’art européen n’est pas le seul art qui existe, l’art en soi ». L’art primitif – peu importent les manières dont on le nomme, toutes sont caduques – n’est que l’histoire de notre regard sur ce qui n’est pas nous. Il n’est rien d’autre.

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