Amélie- les- Crayons

La fabrique

Femme aux multiples écritures, elle fabrique un univers tant musical que théâtral sur scène. Comme un canal, elle se laisse traverser par la vie en utilisant le médium de la chanson afin de transmettre le rayonnement d’un monde qui fait du bien à l’âme.

Pourriez-vous lever le voile sur qui est, au fond, Amélie-les-Crayons ?

Je suis une humaine qui traverse le temps en m’imprégnant de tout ce que je vis. J’ai un besoin viscéral de transformer les choses d’une manière ou d’une autre à partir du moment où cela est créatif. Depuis peu, je me sens à ma place plus que jamais. J’ai l’impression que la maturité ou peut-être le fait d’aller dans le temps vers la mort me rapproche de l’endroit où je dois être. Pour moi, être à sa place signifie faire ce que l’on a à faire et être juste dans ses choix.

Parmi vos choix de vie, l’art s’est-il toujours imposé à vous?

J’ai commencé par faire une maitrise d’art du spectacle en théâtre. Je n’ai pas appris à être comédienne et même si je faisais du théâtre par ailleurs, la pratique n’était pas au centre de ma vie quand j’étais étudiante. J’ai toujours été entourée de gens qui baignaient dans le milieu culturel et artistique et qui partageaient avec moi leurs découvertes. Par contre, je n’ai pas décidé d’être chanteuse, le choix d’en faire un métier s’est fait par hasard. À un moment donné, cela est arrivé dans ma vie, sans que ce soit prémédité, par le biais des rencontres et le simple fait d’écrire des chansons. C’est un peu comme si j’avais une guitare sous la main et d’un seul coup je me suis mise à écrire une chanson. C’est très vite devenu un rituel et ce médium est devenu nécessaire afin de pouvoir dire ce que j’avais besoin d’exprimer mais je n’avais absolument pas anticipé.

Amélie-les-Crayons © Joël Guerin (2017).

Comment vos trois types d’écriture (texte, musique, plateau) se conjuguent-ils ?

Pour mes chansons j’écris le texte et la musique en même temps, je n’arrive pas à les dissocier. Il me faut nécessairement un piano, une guitare ou juste une mélodie pour composer. Il m’arrive aussi de faire des monstres, de fausses musiques, pour écrire des mots. Mes chansons vont être exposées au public comme une intimité dévoilée. Pour l’écriture à la table c’est un autre endroit. Je tiens des carnets où j’écris pour ma fille, je lui écris sa vie, j’écris également pour moi. Là, je suis dans un espace d’une intimité absolue qui demeure privé. L’écriture des spectacles est encore ailleurs, ils ont une naissance et une vie. Je me donne le plus de liberté possible pour ne laisser qu’un passage, c’est comme si j’étais un canal. La chanson vit quand je la fabrique, c’est un moment assez magique. La plupart du temps je suis spectatrice de ce qui est en train de se passer. Je suis dans un certain état de conscience modifiée comme pour accoucher de quelque chose qui m’échappe un peu.

De quelle manière se passe la création d’un spectacle ?

Dans notre troupe, nous sommes tous au même niveau, nous sommes une équipe très forte, où chacun à son mot à dire, sa place et sa pierre à apporter à l’édifice, c’est fondamental. Je ne pourrais pas faire ce métier si nous ne fonctionnions pas ainsi. Je n’aimerais pas être toute seule car ce que j’aime dans la vie c’est travailler avec les autres. Généralement, j’amène la matière première et nous parlons beaucoup des arrangements et des compositions en amont. Petit à petit nous nous mettons à fabriquer un spectacle avec notre metteur en scène, les éclairagistes et les sonorisateurs. L’important est de trouver une espèce de connivence pour que tout le monde aille dans le même sens. Et là, on assiste à l’apparition d’un spectacle qui est en train de naitre sous nos yeux, c’est assez magique. La naissance d’une chanson ou d’un spectacle est de la création, nous vivons une rencontre avec un objet qui vient de nous mais qui ne nous appartient pas.

Le temps de gestation d’un spectacle est-il long ?

Je n’ai pas encore réussi à quantifier le temps car en ayant fait quatre albums celui-ci n’a jamais été le même ; le premier s’est fait après une longue tournée, le deuxième et le troisième ont été faits avant le spectacle. Mille Ponts est particulier. Nous voulions concevoir l’album à partir du spectacle mais cela n’a pas été possible car nous avons constaté que nous ne pouvions pas retranscrire sur un disque des musiques que nous portions sur scène. Nous avons dû recréer les arrangements pour qu’ils soient accessibles à l’écoute sans que les images soient là.

Les images et la place que vous accordez à l’esthétisme sont-elles primordiales dans votre démarche ?

Il se passe plusieurs choses car les spectateurs ont en face d’eux quelqu’un qui donne une chanson et l’on est dans l’émotion, il y a une relation qui se tisse. J’ai fait du théâtre de rue avec un groupe de personnes incroyables ; nous fabriquions des spectacles avec un univers très marqué et marquant visuellement. Me retrouver en train de chanter dans un décor complètement sobre ne me plairait pas et ne m’attirerait pas. C’est pour cela qu’à chaque fois, je veux concevoir un esthétisme visuel fort. J’ai envie que les gens puissent en avoir pour leurs yeux et pour leurs oreilles et que le spectacle soit total.

Amélie-les-Crayons © Joël Guerin (2017).

Le vrai bonheur serait-il donc d’être sur scène et non dans un studio ?

C’est une certitude mais avec Mille Ponts des choses magiques se sont passées en studio. C’est la première fois que je vis une telle expérience où de fortes émotions se sont formées alors que d’habitude j’ai du mal à transmettre en étant seulement face au micro. J’ai le sentiment que cet album est très proche de moi, plus que les autres, dans la manière dont il a été fabriqué et dans toute l’esthétique qui lui est liée.

Est-ce que la prochaine étape serait un nouveau spectacle ?

Pour l’instant nous sommes en début de tournée avec Mille Ponts. Il faut qu’un spectacle s’arrête pour pouvoir en écrire un autre, c’est peut-être une histoire de fidélité. Je n’arriverais pas à être complètement dans un spectacle si j’en avais un autre en cours de fabrication. C’est pour cela qu’il y a quelques années entre chaque création, chaque album. J’aime l’idée que je me laisse traverser par ce qui se passe. Mon métier est de rester ouverte pour être là où je suis le plus à ma place, recueillir des éléments et pouvoir les retransmettre. Ce n’est pas facile car nous sommes constamment sollicités et pollués par plein de choses qui ferment les portes. Un artiste est quelqu’un capable de lutter contre les pressions extérieures pour pouvoir être connecté à lui-même un maximum de son temps.

Est-ce que cela implique de mettre des barrières avec le monde extérieur pour ne pas se laisser polluer ?

C’est certain. Cela fait huit ans que je n’ai pas regardé un journal télévisé et je n’écoute quasiment plus la radio. Petit à petit je m’éloigne du monde réel mais cela ne m’empêche pas d’être vivante. Nous sommes dans une course folle, nous ne prenons plus le temps. Je ne vis pas sur une île déserte car j’écris des chansons, je vais dans des salles de spectacle, je travaille avec des gens, je ne suis pas complètement déconnectée, je ne peux pas. Aujourd’hui c’est être militant que d’aller à son rythme et j’arrive à me rapprocher du mien.

Est-ce que vous vous sentez libre ?

La liberté peut faire peur car elle signifie que l’on va vraiment se rencontrer, elle est vertigineuse. Je suis en train de commencer un travail où je me libère des objets inutiles dans ma vie, ceux qui ne me servent pas, dont je n’ai pas foncièrement besoin. C’est une forme de liberté que de me libérer des objets. On vit dans un monde où l’on croule sous le matériel, c’est comme de l’esclavagisme. Quelquefois je rêve de vivre dans une cellule de moine où j’ai juste une table et un lit. Dans cette forme de renoncement au matériel, il y a une sensation magnifique de se rapprocher de l’essentiel. Cet essentiel passe par la relation à l’autre, à l’amour dont je crois au pouvoir et qui en rayonnant fait avancer le monde.

Photographie à la Une © Aurélie Raidon.

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