Bartabas

Le rituel

Abolissant la frontière entre l’homme et le cheval, il est quelqu’un qui n’utilise pas de langue intelligible. Rituels imaginaires et images marquant l’endroit de la mémoire sont autant de jalons qui tracent le chemin de Zingaro dans l’art équestre.

Peut-on considérer votre création Ex Anima comme un ultime hommage aux chevaux ?

Zingaro est une troupe mi-hommes, mi-chevaux puisqu’il y a une quarantaine de personnes et autant de chevaux. Les humains ont choisi de travailler avec moi mais nous avons choisi pour les chevaux. Nous avons la faiblesse de croire qu’ils sont heureux, nous faisons tout pour, mais ils n’ont pas décidé d’eux-mêmes. Après trente-cinq ans de bons et loyaux services, j’ai eu envie de faire un spectacle où les chevaux sont les acteurs principaux afin de les célébrer, leur rendre hommage et les mettre dans la lumière. Pendant des siècles le cheval a énormément apporté à la civilisation des humains ; compagnon de travail, de guerre ou de transport, le cheval s’est sacrifié pour l’homme. Le cheval ne fait plus partie du quotidien des gens mais il est très présent dans l’inconscient collectif à travers des évocations étonnamment différentes en fonction des personnes. Symbole de liberté, de puissance ou de mort, je me garde toujours de donner ma propre lecture des spectacles.

Je dis souvent qu’il n’y a pas d’histoire dans les créations de Zingaro mais plutôt des moments, des tableaux où chaque spectateur peut se construire un récit suivant sa sensibilité. Dans Ex Anima il y a un vrai phénomène de miroir oùl’animal parle de l’humanité et le public se retrouve en position de regarder le cheval comme il regarderait un humain. Le spectateur apprend à lire un cheval comme il lirait un acteur ou un danseur ; sur scène, on voit les chevaux penser.

De quelle manière abordez-vous la double direction d’acteur entre chevaux et humains ?

Dans Ex Anima, les cavaliers ont fait des stages de bunraku (un type de théâtre japonais où les personnages sont représentés par des marionnettes de grande taille qui sont manipulées à vue) pour apprendre à être là au moment où il faut amener un cheval, le tenir, tout en étant complètement en retrait. Le rapport entre l’homme et le cheval n’est pas un rapport de direction ou de domination, c’est une relation d’accompagnement dans le jeu.

Dans l’installation des tableaux, certaines scènes sont uniquement basées sur le réflexe instinctif des chevaux. À chaque représentation, le cheval va jouer son rôle comme un acteur ou un musicien qui improviserait dans un canevas. Selon les jours il y aura plus ou moins d’intensité, de violence et de prise de liberté vis-à-vis de l’interprétation. Mon travail va vers l’épure et vers le geste abstrait dans le sens où la parole est donnée aux chevaux.

Ex Anima mis en scène par Bartabas © Marion Tubiana (2017).

L’aspect rituel transparait régulièrement dans vos créations, est-il comme un fil rouge pour vous ?

Toutes les créations de Zingaro sont d’aspect rituel car il faut être en mesure de proposer au public une certaine écoute pour qu’il trouve le temps juste où l’organisme peut se poser et l’image s’imposer. La conception d’Ex Anima est un rituel imaginaire qui est en même temps faite de choses concrètes comme des appeaux, des sons d’oiseaux ou de la nature. Je n’ai pas voulu qu’il soit attaché à une culture précise au niveau musical car il y a aussi bien des flûtes chinoises, japonaises et irlandaises.

En voyant la fragilité d’interprétation des chevaux, chaque représentation apparait comme unique. Zingaro n’a pas de répertoire contrairement à celui qu’a pu construire Pina Bausch par exemple. Quand un spectacle se termine, il est fini pour toujours et n’existe plus que dans la mémoire des gens. Il y a un côté éphémère comme dans tous les spectacles vivants.

Zingaro est une troupe singulière, de quelle manière certaines des rencontres ont-elles eu lieu ?

Je ne cherche jamais un cheval avec l’idée d’un tableau ou d’une performance, c’est le contraire, les chevaux arrivent soit par hasard soit par séduction ou par complémentarité. Une fois qu’ils sont là, leurs histoires ou leurs personnalités vont me parler.

Par exemple, le grand cheval blanc (le boulonnais) a fait du débardage pendant dix ans puis a servi dans la gendarmerie. A priori il a pris peur et il a dû être vendu ; nous l’avons récupéré pour un rien. Pour moi, un cheval ne doit pas coûter cher, non pas pour une raison économique, mais parce qu’un cheval parfait n’existe pas, il n’a donc pas de prix. Les chevaux noirs à têtes blanches sont quant à eux là depuis quinze ans ; ils ont influencé bon nombre de créations. Chaque cheval a une anecdote différente mais elle est juste narrative.

Dans la troupe, les gens ne sont pas engagés pour un savoir en particulier mais tout d’abord parce que j’aime une personnalité. On peut toujours acquérir une technique, ce n’est pas le plus important. Ils sont là parce qu’ils m’inspirent des tableaux comme tout chorégraphe qui est inspiré par ses interprètes.

Ex Anima mis en scène par Bartabas © Marion Tubiana (2017).

Quels mots pourriez-vous mettre sur votre processus de création ?

Nous sommes une troupe, ce qui implique une grande connaissance de mes cavaliers mais surtout de mes chevaux. Je ne veux pas me mettre dans un rapport de professeur à élèves mais plutôt dans celui de chorégraphe à danseurs. Le processus de création est très long car certaines choses ne peuvent pas être recommencées. Quand une scène apparait comme solide se pose alors la question de comment faire comprendre au cheval qu’il va devoir la refaire pendant plus de deux ans.
Ex Anima arrive à un moment où toutes les composantes sont réunies ne serait-ce que dans la part d’humilité qui doit être apportée par les hommes.

L’endroit de la représentation est toujours fragile et empreint d’incertitudes. Le vrai savoir n’est pas une accumulation de connaissances où l’on peut dire que l’on sait tout. Le spectacle est plein de doutes et d’imperfections et c’est dans l’imperfection, apportée par les chevaux, que l’œuvre va prendre une dimension humaine.

Le cheval se prépare physiquement et psychologiquement tel un danseur et comme je le dis souvent, le dressage d’un cheval, ce n’est pas juste de le faire monter sur un tabouret. Avec l’art équestre, il y a une qualité du geste qui n’est pas le seul fait de l’apprendre mais de le faire avec amplitude, élégance et expression. Il ne faut pas tuer l’expression car si l’on répète trop cela pourrait devenir mécanique. Un cheval qui n’est pas bien préparé peut avoir une gêne ou une infime douleur qui ferait perdre toute beauté.

À un moment, le cheval comprend ce qui lui est demandé et c’est passionnant. Bien sûr il ne sait pas ce que veut dire le spectacle, il n’analyse pas, il ne sait pas qu’il y a un public même s’il ressent les tensions. Par contre, il arrive un temps où il a compris qu’il rentre sur scène pour faire ce qu’on lui a transmis, il a ôté tout stress. Quand les portes s’ouvrent, il est calme, il sait ce qu’il va faire et même s’il doit faire quelque chose de très dynamique, il ne s’énerve pas en attendant et il retrouve sa tranquillité en sortant. Le cheval n’a pas peur et n’anticipe pas, c’est une règle primordiale.

Dans les différentes créations, je sais que je peux faire confiance au cheval ce qui me permet de m’abandonner complètement. Un beau couple homme / cheval advient quand on ne voit plus l’homme et que l’on ne regarde plus que le cheval.

L’esthétisme est prégnant dans votre démarche, quel pourrait être son impact sur le spectateur ?

Je fais un théâtre d’images car je n’utilise pas de langue intelligible. Mes spectacles sont composés comme des partitions. Le rythme m’intéresse beaucoup et ce qui me passionne le plus est la notion de temps.

Le théâtre est un des derniers domaines où le spectateur est assez vierge et où l’on peut travailler sur la perception humaine. Il est passionnant de voir de quelle manière le physique joue sur l’intellect, le temps qu’il faut à une image pour s’imposer, parfois il peut être très long. L’image peut aussi être très éphémère, comme la traversée d’un cheval au galop, mais elle marque également l’esprit.

Le théâtre est physique, basé sur les pulsions, sur la respiration. À un moment l’organisme va se poser et se mettre à l’écoute. Jouer sur le temps est très important car les images dans l’inconscient des spectateurs restent. Certaines choses demandent plus de temps et d’écoute mais le souvenir peut demeurer tout une vie et marquer profondément contrairement au plaisir immédiat.

Photographie à la Une © Antoine Poupel.

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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

1 Comment

  • Répondre septembre 4, 2018

    Hate | Carnet d'Art

    […] l’artiste car l’animal mis en jeu dans un spectacle s’avère assez rare : on peut penser à Bartabas et son théâtre équestre, à Émilie Charriot et « son » âne dans Le zoophile ou encore à […]

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