Claude Brozzoni

Le mystique.

Il est le metteur en scène qui aspire à une verticalité. Il veut transcender sa condition d’être humain autant qu’il veut généreusement inscrire les comédiens avec lesquels il travaille dans une attraction vers les étoiles. Offrir aux spectateurs l’expérience unique d’un cérémonial moderne.

L’histoire commence quand Peter Turrini est dans une chambre noire. Il raconte son enfance. Quand il était petit, il a eu un empoisonnement du sang à cause du lait qu’on lui donnait, il a été hospitalisé pendant plusieurs mois ; il a failli mourir. Sa mère n’a pas pu le voir durant un certain temps et quand elle est revenue, il était devenu gros et gras. Il lui souriait, mais il a toujours eu l’impression d’être mort à ce moment-là. Alors qu’il se trouve dans un hôpital de province pour une opération du cœur – un pontage –, le spectacle C’est la vie est en création. L’opération s’est bien passée, mais il y a une sorte d’invisible qui se dessine autour de la pièce, comme une incroyable harmonie.

C'est la vie © Isabelle Fournier

C’est la vie © Isabelle Fournier

Votre enfance décrite rapidement, ce serait quoi ?

À l’âge d’un an et demi, j’ai failli mourir. Ma mère m’a envoyé chez mes grands-parents en Italie où je suis resté durant près de deux ans. Quand je suis revenu et jusqu’à l’âge de cinquante-six ans, j’ai fait une sorte de blocage sur mes parents. J’ai certainement souffert du syndrome de l’abandon. Je ne comprenais pas que ma mère m’envoie dans ce pays d’où ma famille était partie en traversant clandestinement la frontière avec une valise. Mes parents habitaient dans une espèce de cave, un endroit qui n’était pas très sain. Mon père envoyait de l’argent à sa famille en Italie, ma mère avait déjà perdu sa fille et elle était en train de perdre son deuxième bébé. Je n’ai jamais eu de relation d’amour filial avec ma mère. Ce n’est que depuis peu que j’ai compris la douleur des femmes qui perdent leurs enfants mais je n’avais jamais projeté cela sur elle.

Est-ce que cela influe sur vos choix de textes et de mises en scène ?

Mes choix sont très intuitifs. On peut me dire que ce serait bien de travailler sur telle ou telle chose mais mes projets naissent le plus souvent dans une sorte de continuité, comme pour Paradis sur Terre ou lorsque je suis parti à Saint-Jacques-de-Compostelle et que j’ai écrit mon histoire. Je suis croyant, je prie pour être dans la sagesse. Je pense que dans la vie, on a tous une main qui nous guide.

Croyez-vous au hasard ?

Oui, le hasard existe, mais il a un sens. Aujourd’hui, à soixante ans, je me rends compte que ce sont trente-cinq ans de théâtre qui ont guidé ma vie. Il a vraiment évolué à côté de la lecture des Évangiles et de la Bible, entre le verbe du théâtre, le verbe de la foi et le verbe que l’on a ensemble.

Pourrait-on traduire le hasard par la chance ?

Je crois que lorsque l’on cherche, on trouve. Être dans une quête de soi ou des autres, être attentif au monde font que les choses en viennent à se construire. Le monde dans lequel nous vivons est très généreux, rempli par l’amour même s’il ne se voit pas toujours. Je pense qu’il y a une main qui nous accompagne. Souvent, on rêve de devenir quelque chose de grand, par exemple de devenir un grand metteur en scène. La vie n’amène pas nécessairement à cet endroit-là, mais à quelque chose de similaire. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont permis de comprendre cela ; c’est du hasard habité plus que de la chance.

L'Iliade © Sandra Bariller

L’Iliade © Sandra Bariller

Quelle serait la différence entre le metteur en scène d’il y a trente ans et celui d’aujourd’hui ?

La gestion, l’énergie, la sagesse et l’expérience. Aujourd’hui, je n’entre plus dans mes projets comme je le faisais à trente ans. J’ai la chance d’être né dans un endroit où je peux faire ce que je veux faire. Je suis quelqu’un de généreux, je n’en tire pas de gloire : je suis généreux comme le lion est carnivore et comme la vache est herbivore. Je suis heureux de ma vie, heureux de cette aventure que je partage avec les artistes et avec le public. Chacun a ses contradictions et peut être pris entre deux forces, obscures ou lumineuses, ce qui n’est ni mal ni bien mais plutôt comme une navigation entre ce qui attire et ce qui guide. Je travaille avec des auteurs qui sont des poètes ayant compris le monde et qui transmettent quelque chose.
À chaque génération il y a cette parole non-entendue – elle ne l’est que dans des moments de paix mais quand c’est la guerre, c’est interdit, on la censure, on ne veut pas parler de ça. Quand je fais une pièce de théâtre aujourd’hui, je franchis le premier pas et pour la suite je ne sais pas.

Le premier pas est-il la rencontre des comédiens avec le texte ?

Tout d’abord, c’est la découverte de la personne, arriver à la compréhension de l’un et l’autre par celui qui ouvre toujours la porte, le texte. Il ne se comprend pas du premier coup, il est un fil conducteur qui se découvre par étapes, c’est un assez long voyage. Le principe n’est pas d’entrer tout de suite dans le jeu, il vient après. L’important est de donner sa place au texte, d’avoir confiance en lui jusqu’à ce qu’il restitue toute la confiance et tout le travail fait avec lui. Quand je travaille avec un acteur, je n’ai pas de schéma de mise en scène, je travaille autour de lui.

Quelle est la place de la musique dans vos spectacles ?

La musique a toujours été présente dans mes spectacles ; elle peut très rapidement casser les oreilles, faire pleurer ou rire. Ce qui est difficile avec la musique, c’est de ne pas se laisser aller, elle doit apporter un rythme, une transe et une profondeur d’âme ; elle peut faire voyager dans une passion, une violence, voire rentrer dans un cercle sacré et invisible. La musique dans les spectacles sert à amener de la distance par rapport à ce qui est dit, elle est l’expression d’un souffle profond et des racines de l’être humain.

Quelle musique vous caractériserait le mieux ?

Les chants et la danse soufis que l’on trouve chez les derviches tourneurs ou les chamans ; ce sont des chants qui partent doucement et qui montent. Ils font grandir l’énergie collective et ils regroupent des communautés. C’est très habité et mystique.

Tsongor © Denis Vallon

Tsongor © Denis Vallon

Pourquoi avoir choisi le théâtre ?

J’étais un jeune garçon révolté, ma mère voulait que je sois ingénieur et j’ai fait des études techniques qui ne m’intéressaient pas. Quand elle est décédée, j’avais dix-neuf ans et j’ai tout arrêté. J’ai rencontré par hasard un ancien professeur qui m’a proposé de faire du théâtre. Au début c’était drôle, nous étions comme une communauté, nous faisions de la musique et au bout de trois ans, je me suis rendu compte que le théâtre me happait, je ne me voyais plus faire autre chose.

Quel serait le mot pour vous définir ?

L’ours. C’est un animal très paisible qui met beaucoup de temps à se mettre en colère. Il se replie sur lui-même quand il ne va pas bien. C’est l’animal qui est le plus proche de l’homme, qui marche sur ses deux pattes. J’aime bien sa douceur, il représente pour moi l’amour enfantin, l’amour délicat et en même temps, il est puissant, curieux, cela se voit à sa façon de regarder, de chasser.

Est-ce que vous avez des objets fétiches ?

J’ai une poche droite qui est mystique : un petit chapelet et une petite croix orthodoxe. Sur ma table de travail, j’ai plein de grigris qui, je le sais, ne sont pas nécessaires, mais je n’arrive pas à faire le pas pour m’en débarrasser.

Photographie à la Une © Grégory Dargent.

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