Corps et âme

Charlie Parker

mélodie jazz.

Le Jazz, musique créée par le peuple afro-américain, n’est pas seulement né de la révolte et de la douleur qu’exprimaient les premières manifestations musicales des esclaves débarqués sur le territoire d’Amérique du Nord. On peut même dire que c’est la joie et l’expressivité qui ont présidé à son avènement. C’est certainement ce qui a occasionné sa forte ascension et son rapide développement dans un monde secoué par les guerres et les crises économiques et sociales. Le côté réjouissant et dansant de cette musique nouvelle ont tout de suite séduit une foule d’adeptes. Le cinéma, lui aussi naissant, a été le témoin actif de la popularité de cette musique.

Dès les premières œuvres de Duke Ellington, on sentit que cette musique n’était pas seulement un divertissement, mais pouvait aussi évoquer d’autres climats et d’autres émotions. À la fin des années trente, de nombreux musiciens s’employèrent à communiquer une musique s’adressant aux corps et à l’intellect : peut-être est-ce là l’explication du célèbre tube de Coleman Hawkins Body and Soul qui résumait parfaitement ce dilemme : amener une émotion musicale sans oublier un caractère réjouissant où le corps s’exprimait par la danse. Il fallut pourtant attendre les années quarante pour que l’on entre dans un domaine plus élaboré que celui de la simple distraction, avec la révolution bop.

Le Jazz, en moins de quarante ans d’existence, a peut-être accompli là le parcours que la musique dite classique a mis quelques siècles à effectuer. Cet itinéraire s’est constitué sans cassure, ni reniement, n’en déplaise à quelques critiques réactionnaires, mais avec le respect exemplaire des origines de cette musique : il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater que le Blues ait retrouvé une place privilégiée dans cette musique nouvelle, de même que les références aux chants religieux, qui sont à la source de bien des formations musicales des musiciens afro-américains comme les styles soul, churchy et funky. Si l’expression musicale des afro-américains est essentiellement une démonstration de leur propre existence et de leur identité, plus qu’un simple cri de révolte revendiquant un statut social, le Jazz Moderne reste bien ancré dans cette tradition : il y a de la fierté et un besoin vital de reconnaissance et d’identité dans la musique créée par Charlie Parker, Dizzy Gillespie et autres Thelonious Monk. Il y a cette ambition de constituer autre chose qu’une simple musique de danse ou de défilé. Comment faire passer ce message sans pour autant renier les qualités premières de cette musique : sa générosité, sa volonté de partage, son expressivité, sa communicabilité ? Etait-ce une utopie pour ses précurseurs ? Il est vrai que par cette démarche, le Jazz délaissait les grands lieux et médias qui l’avaient propulsé au premier rang des musiques populaires, pour laisser la place au Rock d’Elvis Presley, puis des groupes anglais des années soixante qui allaient avec un grand sens de l’opportunité s’emparer de la chaise vide pour enflammer et faire danser la jeunesse.

On put croire à la fin des années cinquante qu’une nouvelle flamme allait ranimer la musique afro-américaine avec le Rhythm ‘n’ Blues et aussi les musiques différenciées de Art Blakey, Dave Brubeck ou Stan Getz qui suscitèrent un très vif succès parmi les jeunes. Mais la vague du Free Jazz et la récupération systématique du R ‘n’ B, de la Soul Music par l’industrie phonographique renvoyèrent la musique de Jazz vers une image intellectualisée et élitiste. De la même façon, quelques années plus tard, Miles Davis et d’autres représentants de ce que l’on a appelé le Jazz Rock semblèrent retrouver l’adhésion d’un large public et de la jeunesse ; mais une fois encore, cet élan se trouva récupéré par les musiques dites du monde et d’autres formes de musiques populaires qui refoulèrent le Jazz vers cette image élitiste. Il faut bien admettre cependant que ces mouvements ont été bien souvent accentués, voire provoqués, par les amateurs eux-mêmes et le monde de la critique toujours très méfiant des succès populaires que le Jazz pouvait rencontrer.

plus qu’un simple cri de révolte

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le Jazz reste très populaire, mais aussi très peu connu et fort incompris. Les festivals et les concerts déplacent un public important, mais sa musique s’en écarte, faisant place à des musiques issues de la pop music ou des musiques du monde. On constate également que le Jazz s’identifie plus à une musique vocale qu’instrumentale : il suffit de constater le succès des vocalistes dans les festivals et aussi la place presqu’exclusive que le vocal occupe dans les diffusions radiophoniques. De la même façon, bon nombre de musiciens instrumentistes ajoutent à leurs prestations des éléments vocaux pour mieux attirer l’attention de leur public. Dans les grandes messes festivalières le Jazz instrumental issu de l’histoire même de cette musique, des big bands traditionnels aux formations post-coltraniennes, est bien souvent confiné sur des scènes annexes, laissant les hauts lieux historiques à une musique de divertissement. Le fossé souvent se creuse entre jeunes musiciens très qualifiés et doués, qui n’ont plus de lieux adaptés pour exercer leur art (excepté quelques caves sympathiques qui fleurissent çà et là), et un très large public qui se perd dans cette musique qu’il croit toujours populaire, mais dans laquelle il ne retrouve plus ses repères. Certes, cette musique attend son prochain passeur ou une prochaine révolution pour réveiller ce besoin insubmersible d’identité. Il est urgent certainement que cette musique soit de plus en plus jouée par des musiciens qui s’adressent à leur public et à leur auditoire, plutôt que par des musiciens jouant pour eux-mêmes : c’est le défi que le Jazz doit affronter : mais cette musique a connu d’autres crises existentielles et il n’est pas douteux qu’une nouvelle fois elle pourra réconcilier le Corps et l’Ame.

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Jean Paul Boutellier

Rédacteur / Fondateur Jazz à Vienne

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