Des cimes & des comptoirs – Épisode 1

Ce reportage proposé en deux parties est issu d’un travail entre Pierre Paolo Dori – à la photographie & Grégoire Domenach – à l’écriture.

Les vieux bistrots que nous avons choisi de photographier sont situés en Pays de Savoie, dans les vallées de la Maurienne, de la Tarentaise, de l’Arve, du val d’Arly, ainsi que dans la ville d’Annecy. À l’heure où le nombre de ces établissements ne cesse de décliner, il nous est apparu important de montrer ceux qui les fréquentent, ceux qui les tiennent, ainsi que des fragments de scènes de vie, de société et d’architecture locale.

La France comptait 600 000 cafés et bistrots au début du siècle dernier ; en 1960, ils n’étaient déjà plus que 200000. Aujourd’hui, on en dénombre un peu moins de 40 000 sur le territoire.

Cette érosion d’un patrimoine culturel de notre pays s’explique par une mutation profonde de la société : l’avènement de la télévision, la désertification des campagnes, les nouveaux modes de déplacement et, bien entendu, le développement de la grande distribution qui, jusqu’au sein des centre-villes, a favorisé la consommation d’alcool à domicile et à moindre coût… Ce sont là autant de facteurs qui ont conduit à la disparition accélérée de cette tradition séculaire et bien ancrée du petit canon au comptoir du coin. En réaction, de nombreux bistrots et cafés ont fait le choix de se reconvertir en bar-restaurant ou en bar à thèmes — bar à bières, bar à cocktails, lounge, Pub anglais ou irlandais… — précipitant une évolution profonde de la clientèle et finissant de bousculer le décor populaire de ces établissements.

Ugine.

Le bar des sports.

Les retraités et les ouvriers de l’usine sont concentrés sur les courses hippiques à la télévision. Ici, les voix couvrent celles des commentateurs du PMU, les derniers tours d’hippodromes se succèdent dans l’effervescence, tous les regards sont tournés vers l’écran, les numéros tombent, les résultats contentent ou frustrent, on rit, on râle, les mains serrent les verres tandis que les jockeys finissent de cravacher les chevaux.

Le bar du Mont-Charvin.

Au-delà de la ville s’ouvrent le val d’Arly et ses gorges étroites qui mènent vers les stations de ski.

Vallée de la Maurienne.

Longue de 125 kilomètres, la vallée de la Maurienne a vécu une intense période de développement économique au cours du XIXème siècle, au point d’être surnommée « la vallée de l’aluminium ». Son essor industriel a bénéficié très tôt de l’axe ferroviaire traversant la vallée jusqu’à l’Italie, ainsi que de la présence des infrastructures hydroélectriques, permettant à des coûts raisonnables une importante production d’aluminium. Des six usines qui en produisaient, il n’en reste désormais plus qu’une seule en activité, à Saint-Jean de Maurienne.

Le bar « Hôtel de La Poste » à Aiguebelle.

Bar « Hôtel de La Poste »

Bar « Hôtel de La Poste »

À Aiguebelle, on dénombrait autrefois plus d’une vingtaine de vieux bistrots. Aujourd’hui, il en reste trois. Ils ont été fermés ou remplacés par d’autres commerces, le long de l’avenue principale qui traverse la ville ; certains locaux sont restés vides. Au rez-de-chaussée de l’Hôtel de la Poste, on trouve le bar tenu par Danielle Ivanoff.

« Maintenant, les gens boivent leur café ou leur pastis chez eux, devant la télévision. Avant, pour du spectacle et regarder la société, on allait au troquet du coin ! Maintenant, les gens vont au supermarché, comme l’Intermarché de l’autre côté de la rue, et ils ressortent avec leur bouteille d’alcool sous le bras. Dans le bistrot, on rigole encore bien avec les derniers habitués, mais après leur départ et quand je m’arrêterai, il n’y aura plus qu’à fermer. Les vieux bars qui existaient avant, c’est devenu des auto-écoles, des agences immobilières, des pharmacies… »

Le California à Saint Michel de Maurienne.

« Dans les années 1950, il y avait 45 bistrots à Saint-Michel-de-Maurienne ! Je crois qu’on détenait le record du plus grand nombre de bars par habitants (un peu moins de 4000 à cette période, ndlr). Ça faisait un bistrot pour moins de cent habitants ! L’activité industrielle a décru, et l’usine papetière aux Fourneaux, celle de chlorate à Prémont, celle de la Saussaz, ont fermé. Il nous reste la gare SNCF, parce que le TGV passe par ici. Il y a vingt-trois ans, j’ouvrais de six heures du matin jusqu’à minuit, parfois une heure du matin, sans arrêt, pour servir les ouvriers, les cheminots, les ingénieurs… Maintenant, je ferme autour de 20h, il n’y a plus personne. »

« Ce qu’il faut voir, c’est que le bistrot relevait il y a peu de temps encore d’un certain parcours initiatique : les jeunes venaient à partir de seize ans, et comme ils ne pouvaient pas boire d’alcool avant la majorité, on les voyait jouer aux cartes dans le fond, là-bas, ou discuter pendant que les plus vieux tenaient le comptoir. Puis, âgés de dix-sept ans, on les voyait approcher, discrètement, pour commander une bière-limonade, ou un monaco ! Et alors, là, à dix-huit ans, ils venaient se tailler leur place au comptoir, avec les adultes et les vieux, et ils se mettaient à boire comme eux ! Plus tu les voyais se rapprocher du comptoir, plus tu savais qu’ils grandissaient ! Aujourd’hui, vous pouvez trouver les jeunes avec leurs scooters et leurs voitures, juste en face sur le parking du Carrefour Market… Ils achètent leurs bières en grande surface, ils zonent là… La culture du bistrot s’est perdue, en quelque sorte, peut-être qu’elle ne s’est pas transmise. La société a changé. »

Saint-Jean de Maurienne.

Vallée de la Tarentaise.

La Léchère.

Ici, en Tarentaise, comme en vallée de la Maurienne, rails, routes et usines jalonnent le paysage et constituent le patrimoine de villes encaissées entre les versants abrupts et rocailleux.

 

Nous sommes à quelques kilomètres des stations de ski annoncées par le blanc suaire des sommets enneigés. Ici pourtant, le soleil se glisse mal, disparaît tôt dans la journée derrière les crêtes, laissant les rues et le complexe industriel dans l’ombre.

Le Capricorne.

Au Capricorne, nous sommes pourtant chaleureusement reçu par Chrystelle Sedira, la patronne, derrière un élégant comptoir en marbre, surplombé d’une charpente et de nobles piliers en bois qui ressemblent à la mâture d’un navire.

« En 1992, et les années précédentes, nous dit Chrystelle, les Jeux Olympiques d’Albertville ont dynamisé toute la vallée. Il y avait un projet fédérateur… Maintenant, pour les jeunes, c’est difficile de trouver un emploi. Alors ils sont tous partis, vers Annecy, Megève, Courchevel, Saint-François Longchamp… Du temps de mon père, les clients venaient jouer des heures à la belotte et à d’autres jeux de cartes. Alors moi, j’essaie de me bouger, je ne veux pas que ce bar disparaisse, j’organise par exemple des soirées à thème, une fois par mois… La moyenne d’âge est assez élevée ! Quarante, cinquante ans… Sinon, j’ai aussi quelques curistes qui viennent aux thermes de La Léchère, et les salariés des entreprises du coin… Les ouvriers mangent plutôt à l’usine, mais les retraités et certains anciens ouvriers prennent leur café ici. Le problème, c’est que les banques ne suivent pas. Elles ne sont plus intéressées par ça. Et si elles ne nous suivent pas, ça va devenir vraiment difficile. Vous voyez, pourtant, on est juste en face de la gare, mais il ne passe personne. »

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