Iñárritu, l’homme-cinéma

Birdman ou (la surprenante vertu de l’ignorance) d’Alejandro González Iñárritu.

Grassement récompensé par un festival, les Oscars, qui consacra tout de même en leur temps Titanic et sa surenchère d’effets spéciaux, Million Dollar Baby et son pathos hypertrophié, ou encore 12 years a slave et sa fable historique estampillée « inspirée de faits réels », le dernier film d’Iñárritu avait à priori de quoi laisser sceptique. Sa découverte n’en fut en fait que plus belle.

Birdman ou (la surprenante vertu de l’ignorance) d’Alejandro González Iñárritu ne contient rien de ces recettes qui ont fait le succès d’une majorité des œuvres oscarisées.
Iñárritu nous sert pourtant bien une tranche de « faits réels », mais celle-ci n’a pas la solennité de la reconstitution biographique. Elle se prête plus volontiers aux fantaisies d’une mise en abyme où l’interprète principal du film campe un double plus vrai que nature : Riggan Thomson, acteur sur le retour, alias Birdman, du nom du personnage de super-héros qui fit sa renommée, entreprend de mettre en scène une pièce théâtre. Cette célébrité en quête de crédibilité fait ainsi singulièrement écho à Mickael Keaton, alias le Batman époque eighties-nineties, s’essayant au cinéma d’auteur du cinéaste mexicain.
Iñárritu y ajoute une pincée d’effets spéciaux dignes de blockbusters, mais c’est pour gentiment les moquer et avec eux les aficionados du genre. Le temps d’une séquence, un volatile monstrueux détruit ainsi tout sur son passage, et Birdman de glisser alors en aparté au spectateur que c’est là ce que l’industrie du cinéma attend de ses réalisateurs.
Iñárritu enrobe même le tout d’un certain sentimentalisme, exhibant les états d’âme de ses protagonistes ; mais au larmoyant il préfère le burlesque. Pour exemple, cette scène où Riggan traverse Times Square au pas de course vêtu d’un simple slip. Il a le regard hagard, et est assailli par les passants qui reconnaissent et raillent la vedette déchue. Cette course effrénée n’est pourtant pas celle d’un être en déréliction sur lequel nous aurions à nous apitoyer, mais simplement l’absurde de situation d’un comédien dont le peignoir s’est malencontreusement coincé dans une porte.

Birdman

Birdman

Iñárritu reprend donc effectivement les codes et les thématiques du cinéma mainstream, mais plutôt que de s’y complaire, il prend quelques libertés à son égard, le détourne, milite pour le mélange des genres, et donne ainsi à la chair de son film la consistance de réflexions sur le cinéma, notamment sur son esthétique et sur son statut social de loisir.
Il dessine ainsi le paradigme d’un art tiraillé entre le monde qu’il est censé décrire et les artifices de sa mise en scène, les émotions qu’il suscite et les genres cinématographiques qui les circonscrivent, la pensée qui l’anime et les standards narratifs qui l’instruisent.
Plus encore que la simple énonciation de ces paradoxes cinématographiques, Birdman nous convie à en faire l’expérience.

Il nous fait habiter cet espace médian entre réalité et imaginaire, cette matière hybride faite d’illusoires fragments de réel et de véritables perceptions sensorielles. Trop peu souvent un film nous tient aussi intensément dans ce flottement de l’image, trop souvent il croit devoir résolument choisir entre réalisme et fiction.
Connaissez-vous cette douce sensation d’un long plan-séquence en caméra embarquée, comme saisi en temps réel, par lequel l’image et son spectateur font corps, invraisemblablement parcouru d’ellipses narratives et spatio-temporelles qui nous replongent alors dans le vortex de la fiction ?
Connaissez-vous cette frénétique sensation d’une musique passant pour illustrative, passant pour une vulgaire musique d’ambiance, un archétype du son off au cinéma, et qui finit pourtant par s’emparer du film. Dans Birdman, la musique revient par salve, nous impose peu à peu sa présence, enveloppe de sa matérialité une image qui se fait, elle, plus vaporeuse, et parvient alors à assujettir celle-ci à ses volontés, et le spectateur à ses vibrations ?

Il se dégage de Birdman ou (la surprenante vertu de l’ignorance) comme un parfum de chef-d’œuvre, sublimes pérégrinations à l’horizon des divers paysages du cinéma, du plus commercial au plus expérimental.

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