Jean Michel Rezelman

quand la peinture devient lumière.

La toile est blanche, miroir de lumière elle semble intouchable, prête à aspirer les couleurs, à figer les pensées. Pourtant, un mouvement s’esquisse au-dessus de la surface immaculée. Des contours prennent vie, les odeurs prennent forme et la danse commence. À l’ombre d’un regard sans lumière, l’artiste ne contemple plus son œuvre, il la ressent. Conception unique de la matière, perception obscure de la peinture, une conversation secrète commence entre les pigments et cet homme, dont le regard balaye le royaume des ombres. Une tâche, insignifiante, fragile, trou noir de l’inspiration, devient la passerelle de sa perception. Il est le peintre sans vision qui évolue dans un univers mystérieux, où chaque fragment de lumière, chaque éclat, aussi infime soit-il, est la promesse d’un changement, d’une œuvre unique, véritable, car les limbes ne connaissent pas de mensonge. Reste alors une question : Que ce passe-t-il dans l’opacité des songes

Cette première présentation vous correspond ?

Oui, un peu. Entre les ombres et les ondes il y a une petite différence. Je préfère les ondes car on les sent contrairement aux ombres.

Vous avez une particularité qui n’est pas anodine, vous êtes aveugle et vous êtes peintre. Comment en êtes-vous arrivé à la peinture ?

Je ne suis pas arrivé à la peinture, elle m’a pris en passant, elle était là pour que je l’active, ou qu’elle m’active. J’ai toujours eu l’impression de peindre depuis ma naissance.

Plus jeune, vous possédiez votre sens de la vue. Est-ce que vous pouvez nous parler de cette période de transition ?

La transition a commencé à la fin des années quatre-vingt. Je n’étais pas en France à cette époque-là, et j’ai commencé à avoir des petits incidents. C’était plutôt anodin, mais ces signes me montraient que je devais arrêter de partir à droite à gauche, il fallait que je fasse attention. Je suis donc revenu en France et puis, l’évidence est apparue d’ elle-même. Il a fallu que je me mette en tête que je devais me transformer, transformer ma façon de vivre, de percevoir les choses. J’ai quand même mis un certain temps avant de m’ adapter, cinq à six ans. C’était dur, et j’ai dû travailler sur moi-même. J’ai revu ma façon de peindre, de transmettre les choses, et je me suis organisé autrement.

A cette époque-là, vous ne vous êtes jamais dit qu’il fallait que vous arrêtiez la peinture ?

Non, cela ne m’a jamais traversé l’esprit. À vrai dire, à la fin des années fin cinquante, début des années soixante, j’étais allé voir un ophtalmologue assez réputé à Paris qui m’a dit qu’il fallait que j’arrête ce que je faisais pour que ça corresponde mieux à mon état. Ma cécité a été une maladie progressive, elle a avancé doucement, insidieusement. J’ai tout fait pour devenir ce que je suis aujourd’hui.

Dans la peinture que vous faites aujourd’hui, avez-vous des influences ou des grands maîtres ?

Il y a les maîtres anciens qui nous ont apporté beaucoup de choses comme Rubens, Rembrandt, et tant d’autres… Il y en a une multitude, mais je ne les ai pas tous en tête. Ça me revient de temps en temps selon ce que je fais, je me dis que c’est untel qui m’a transmis des choses pour le futur, c’est ce qui est intéressant.

Pour vous la transmission est importante ?

La transmission est très importante, c’est une continuité dont on ne se rend pas forcément compte…

je ne suis pas arrivé à la peinture, elle m’a pris en passant

Qu’est-ce que vous aimez dans votre métier ?

La présence et la fluidité des choses. J’aime quand les choses ne sont pas statiques, quand ça bouge, quand il y a de la transformation au fur et à mesure que l’on travaille.

Vous dites « Je n’étais pas très convaincu par ce que je faisais, j’allais dans tous les sens, abstraction, surréalisme, je me cherchais ». Est-ce toujours le cas ?

Je me cherche toujours. C’est dans les années 70 que je réagissais comme ça, mais on change petit à petit. Heureusement que la situation évolue. Pour créer une nouvelle forme, il y a constamment une idée de mouvement.

Est-ce que la reconnaissance de vos pairs ainsi que celle des critiques est importante pour vous ?

Non, car le regard ne se porte que par rapport à ce que l’on apprend, c’est très limité. C’est par rapport à moi-même que je me dis ces choses-là.

Vous peignez d’abord pour vous-même et après pour le public ?

Je ne me pose pas la question, je peins, c’est tout. Je suis dans le mélange des couleurs, dans la vision que j’ai intérieurement.

Pourriez-vous donner une définition de votre peinture ?

Il y aurait deux mots : transformation et dilution. On se transforme tout le temps, on se dilue dans le temps dans l’espace, on a un corps palpable. Mais, en même temps, on est en dehors de ce corps et on fait parti du vent, on fait partie des choses du temps, des choses de la vie, des fluides d’énergies qui passent.

Tous les matins, vous projetez l’humeur du jour sur un carnet, est-ce un peu comme votre journal intime ?

Tous les matins je fais des essais. Un jour j’ai envie du rouge, du jaune ou du bleu. Je choisis une première couleur et cette couleur me donnera la tonalité de ce que je ferai dans la journée. Dans certains temples, il y a des peintres qui créent pour amener des pensées. Ils font des prières ou des dessins qui sont dédiés à tel ou tel ordre de Dieu. Ce que je fais est un peu similaire finalement.

Quelle est votre méthode pour peindre ?

Il y a une image qui me vient, une vague infinie. Quand on la regarde, on rentre plus profondément, on découvre qu’il y a une multitude de petites vagues qui accompagnent cette grande vague mère et les petites la suive, elles prennent sa force. C’est très difficile à exprimer, c’est tellement mouvant et émouvant… J’aime jouer avec les mots également.

Vous aimez jouer avec les mots mais avec les couleurs aussi ? Vous parlez de mouvements, de lumières et de couleurs que vous jetez sur la toile, est-ce une énergie concentrée sur la toile à un moment donné ?

Une goutte de peinture est une goutte de lumière, de couleur et d’énergie en même temps. Elle va s’écraser ou s’étaler sur la toile et elle crée une illusion ou une force. Une forme c’est toujours un peu visqueux, ça bouge, ça ne reste pas inerte. La couleur est au bout du pinceau, dans cet acte je transmets une énergie à la toile. Il y a quelque chose dans mes tableaux de très géométrique. Je me trace un cadre avant de commencer à peindre. Cela ne veut pas dire que je me mets une limite, mais cet espace a une forme par laquelle passe les énergies.

Quelle est la conception la plus importante pour vous dans la vie et dans votre peinture ?

La lumière pleine, l’éclat lumineux plein de souffle. Le rire est lui aussi primordial, un grand éclat de rire de la vie, c’est une sorte de jouissance, on rejoint le plaisir, c’est l’engouement de la vie.

C’est en trouvant son plaisir que l’on trouve sa liberté ?

Sa libération plutôt, car la liberté c’est autre chose. On se libère de tous les carcans dans lesquels chacun de nous se met. Cela permet de percevoir, autre chose au-delà, qui permet de se projeter en avant.

Vous avez un meilleur ami, votre pendule, à quoi vous sert-il ?

Il me sert à avoir des points de repères car tout seul, c’est difficile ; même si avec la main je peux arriver à me débrouiller, je ne suis pas toujours très assuré. Le pendule, lui, me rassure, il me dit : « ok, ok, vas-y », ou il me dit : « non, non tu arrêtes ce n’est pas ça, tu te trompes là ». Il me stabilise, il me donne une ligne de conduite avec laquelle je peux être sûr d’aller là où je le dois, c’est mon fil conducteur.

il y a une image, une vague infinie qui me vient

Le pendule me sert aussi à me situer dans chacune de mes toiles, je lui pose des questions par exemple, si la couleur que j’ai mise convient avec l’autre que j’ai mise avant, ou si la forme donnée correspond à la masse de couleur, le pendule me dit : « oui ou non ». C’est toujours « oui ou non », il n’y a pas d’autres réponses. J’attends toujours un « oui » et quand je suis en accord, je suis content, je suis heureux. Mais de temps en temps, il n’est pas d’accord avec moi, donc j’essaie de comprendre, et je lui pose les questions pour savoir pourquoi il, n’est pas d’accord avec moi. Mais il a toujours raison, il me dit où je me suis trompé, me fait revenir en arrière et je me rends compte qu’il a raison, que je me suis trompé et que je dois refaire les choses telles que mon pendule me l’indique et effectivement à la fin c’est juste, c’est correct.

Quand vous peignez est-ce que vous avez la vision de ce que sera le tableau terminé ?

Quand je commence j’ai le schéma principal, on appelle ça un squelette. Au fur et à mesure que je peins, il y a une foule de choses qui apparaissent mais je ne les perçois pas toutes, c’est là que le pendule intervient. Je dois m’adapter.

Vous mettez combien de temps pour faire une toile ?

Quand je peins le temps n’existe plus. Certaines toiles me prennent une journée, d’autres une semaine, d’autres un mois, c’est très variable. Il y a des fois où je m’acharne jusqu’à ce que ça aille.

Puisque chaque jour a sa couleur, son humeur, qui est différente de la veille, comment faites-vous pour peindre une toile pendant une semaine ? Cela veut-il dire que cette toile porte l’humeur des sept jours de la semaine ?

Elle a l’humeur du premier jour, mais elle doit s’adapter à l’humeur de la fin. C’est la toile qui me dit : « là tu t’arrêtes ». C’est elle qui me dit quand c’est terminé, que je dois arrêter et ne rien rajouter. Si j’ai le malheur de continuer, c’est que je passe à côté de ce qui donnait quelque chose d’essentiel à la toile.

Est-ce que cela vous est déjà arrivé de terminer une toile et de vous dire que vous auriez dû vous arrêter la veille ?

Oui, oui, car je suis très désobéissant, je suis curieux et j’ai tendance à surcharger et je me rends compte que j’en fais toujours un peu trop et que ce n’est pas utile.

Pourtant vous avez la toile et le pendule qui vous donne vos indications pour arrêter…

Je ne veux pas toujours écouter le pendule, car c’est lui ou moi. Mon pendule a une présence, je l’ai toujours dans la main ou dans la poche. Celui que j’ai en ce moment est celui que j’utilise le plus souvent… Le pauvre, il a lutté, il s’est cassé, mais il a toujours besoin de moi, quoique c’est peut-être moi qui ai besoin de lui ! Il y a un échange entre nous. Quelques fois on joue à cache-cache, je ne sais plus où je l’ai posé et je ne le retrouve pas, il doit en avoir marre de moi, car je le fais trop travailler. Un pendule est quelque chose de très vivant, il transmet de l’énergie pure.

Pourquoi peignez-vous en définitive ?

Quand j’étais tout petit, j’étais à quatre pattes par terre, et j’aimais tracer des dessins au sol, partout où je passais. Je me faisais toujours gronder mais moi j’aimais dessiner… On me disait : « Cesse de dessiner comme ça, tu crayonnes partout, tu salis les boiseries, et les murs ». À l’époque, je devais avoir deux ou trois ans . Quand j’ai eu cinq ou six ans, on m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, on me suggérait de faire comme mon père qui était architecte, mais moi je ne voulais pas , et pourtant c’est ce que j’ai fait. J’ai toujours eu envie de laisser une trace partout où je passais.

Comment vous voyez-vous ou plutôt comment vous percevez-vous dans dix ans ?

Je ne sais pas comment je me vois maintenant, alors ! Il y aura le fardeau du travail que j’aurais fait et puis je verrai plutôt ce que mon travail sera devenu. J’ai toujours envie de me projeter en avant et de faire, c’est un mot tout simple, mais qui veut dire beaucoup de choses.

Quand on regardera vos toiles dans trente ans, aimeriez-vous qu’elles nous parlent ?

Oui, ça me ferait plaisir, et j’enverrais un grand éclat de rire à la personne qui regardera cette toile. Il y a quelque chose de joyeux là-dedans. Je vois très bien que ça peut provoquer chez l’autre de la joie, de la danse, un cri, une chanson, un texte, une poésie, ça peut générer plein de choses. C’est ce que j’imagine dans le futur. La toile en elle-même c’est quelque chose de banal, mais c’est ce qu’il y a dessus qui enfle, dans laquelle il y a un souffle qui peut projeter sur l’autre une sensibilité. Oui, Le souffle.

Comment travaillez-vous ce souffle dans vos toiles ?

Souvent à la fin, je souffle dessus, je leur transmets un petit souffle, un petit sifflement, un petit son, une petite tonalité, c’est mon éclat de rire, mon petit clin d’œil, ma petite signature… Même si je signe toujours mes toiles par derrière.

Avez-vous déjà pensé à ce que l’on pourra dire de vous après votre mort ?

Ce qui me ferait plaisir c’est que mes toiles déclenchent des moments d’hilarité et de vie.

Je vais vous proposer l’hommage que l’on pourrait faire de vous après…

Né en 1940, il était de ces personnes qui ont un rêve, qui s’obstine à vivre leur passion, jusqu’au bout, qui brise les entraves. Il était de ces artistes brillants, surprenants, qui ne se contentent pas d’exister, qui font et défont, qui créent parce que l’œuvre est vitale, parce peindre est primordial. Cette rage de vivre, d’avancer coûte que coûte, ne l’a jamais quittée, elle est restée intacte, s’est même renforcée le jour où il apprit que ces yeux basculeraient dans l’ombre. Étudiant aux Beaux-Arts, à vingt-cinq ans seulement, on lui dit que ses projets sont brisés, que ses rêves s’écroulent, que rien ne peut le sauver. On lui parle de changer, d’arrêter, d’accuser le coup pour se retrier. Il écoute et il sourit. La raison, les carcans, les règles, il fit tout voler en éclat, il prit une décision : rejoindre l’abstraction. Il se fit une promesse : il sera peintre, il sera l’artiste pictural qui évolue dans l’ombre, ou ne sera pas. Lutter contre la cécité pour atteindre une nouvelle acuité. Si la lumière l’ignore, il prendra l’inspiration ailleurs, il écoutera son corps, fera briller son coeur. Il peint les yeux fermés, les yeux éteints, il dessine en suivant ce rythme intérieur, fracas d’un océan de lumières, d’ormes et de couleurs. Une vie paisible, une main sereine qui connait la toile, qui s’y repère seule, un homme tranquille qui cache un tumulte intérieur. Vivre sa passion, rêver que c’est possible, réussir et ne pas regretter, surtout ne pas regretter. Voilà son lègue, son héritage, qu’il aura défendu jusqu’à la fin, lorsque tout s’est éteint.

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